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C Vu de la Guadeloupe - Existe t-il encore un débat à l'aube de l'année 2023

Existe t-il encore un débat à l'aube de l'année 2023

C Vu de la Guadeloupe 

La chronique d’Olivier Nicolas

La chronique d’Olivier Nicolas

Basse-Terre-Capitale. Mardi 20 décembre 2023. CCN. La question peut paraître saugrenue sous la plume du chroniqueur hebdomadaire de CCN, par ailleurs responsable politique, dont les écrits participent précisément à susciter la controverse. Mais si la question de pose tout de même, c’est que malgré ces tentatives parmi d’autres de secouer le cocotier, l’atonie du débat public est un symptôme de la crise démocratique que la Guadeloupe traverse

1/ Une crise du militantisme ?

Un symptôme tout comme l’abstention massive aux élections en Guadeloupe et  en France et, la crise du militantisme dans les partis politiques ou encore la faible participation citoyenne aux instances de démocratie locale comme aux enquêtes publiques obligatoires pour certains projets stratégiques d’aménagement.

Pourtant, la Guadeloupe est depuis longtemps un peuple très politique, capable de se passionner pour la vie de la cité et d’en débattre avec fougue. Mais ces racines-là sont, il faut le dire, fortement contrariées par le triste spectacle que la politique a pu donner ces dernières années. A force de postures et – forcément – d’impostures, à force de slogans et de discours creux qui entraînent le décalage « entre le dire et le faire » dont nous parlions ici-même il y a peu, à force d’atteintes diverses mais nombreuses à la probité finalement peu ou pas sanctionnées, et à force de problèmes systémiques dans le pays jamais solutionnés depuis des décennies, la passion politique s’est émoussée. Même la fièvre électorale ne parvient plus à ranimer la flamme qui brûlait le temps des campagnes. Les citoyens voient certains responsables politiques s’occuper de leurs propres affaires. Et ils font tout simplement la même chose…

 

2/ Se montrer trop critique ou trop libre ?

Mais, il n’y a pas que ça. Le débat public s’évanouit en même temps que s’évanouit l’existence d’une véritable société civile suffisamment indépendante des pouvoirs en place. Dans un archipel comme le nôtre, bâti sur de vastes interconnaissances, il est en effet difficile d’imaginer entendre beaucoup de voix discordantes quand tant de décisions dépendent des élus en fonction. Qui pour des intérêts économiques, qui pour une bienveillance à l’égard d’initiatives associatives, qui pour un emploi ou une promotion, il n’est pas bon de se montrer trop critique ou trop libre.

 

3/ Nos médias fonctionnent comme des Réseaux Sociaux

Le débat public s’évanouit aussi dans nos instances démocratiques où les débats sont limités par des règlements intérieurs qui contraignent les interventions des oppositions à deux minutes montre en main et par une manière d’y répondre – sans limite de temps – par le mépris, la moquerie ou l’arrogance sur le mode « cause toujours ». Un certain chantage au consensualisme y est aussi un biais pour éviter les débats avec des formules imparables sur la nécessaire unité des Guadeloupéens à préserver ou sur l’amour proclamé du pays qui interdiraient de mettre en question certains choix et certains non-choix politiques.

Alors il resterait bien les médias pour jouer ce rôle d’animation du débat public, au moins en créant des espaces de confrontations d’idées. Mais, outre le fait que la sphère médiatique ne semble pas moins sensible que la société civile aux risques encourus à trop s’en prendre aux pouvoirs en place, force est aussi de constater que nos médias écrits ou audiovisuels développent une curieuse conception du débat sur laquelle il convient de s’attarder, car c’est elle qui finit par s’imposer.

Elle consiste, et c’est à première vue louable, à donner la parole à tout le monde. Mais successivement. De sorte que c’est à l’auditeur ou au lecteur de forger son opinion au fil du temps, au vu de ces discours successifs assénés le plus souvent sans véritable contradiction. Le micro est tendu et l’argumentaire est déroulé, y compris avec des approximations, des erreurs factuelles, voire des raisonnements absolument insoutenables intellectuellement. Dans ce fonctionnement-là, finalement, toutes les opinions se valent. Celui qui a travaillé son sujet et qui sait de quoi il parle, comme celui qui raconte n’importe quoi. A charge pour ceux qui pensent autrement de solliciter du temps d’antenne pour répondre ou corriger. Ainsi aurait-on créé une forme de débat en apparence très démocratique dans la mesure où chacun a voix au chapitre. Mais, est-ce vraiment cela débattre ?

La réalité, c’est que nos médias traditionnels semblent désormais, à de rares exceptions, éviter toute forme d’échange contradictoire permettant de confronter des points de vue et de placer chaque interlocuteur en situation de se faire opposer, sur le moment même, d’autres arguments. Que ce soit par un autre débatteur ou par le journaliste lui-même. Qu’on ne soit donc pas étonné d’entendre trop souvent des bêtises sur les ondes, puisque plus personne n’y va en redoutant d’être contredit, ou pris en flagrant délit de contre-vérités ou de langue de bois. Les seuls qui ont la possibilité de débattre entre eux sur les antennes, hors période électorale, ce sont ceux qu’on appelle « les experts », politologues, professeurs d’université ou journalistes. Mais – ne leur en déplaise – leurs échanges, souvent de qualité, ne suffisent pas à redonner du souffle au débat public.

En fait, nos médias se sont mis à fonctionner comme les réseaux sociaux. D’une part en ne donnant de l’importance qu’à ce qui fait le buzz au détriment du fond qui est moins visible et pourtant pas moins important. Ainsi, la phrase choc d’un député – qui n’aurait jamais admis qu’on lui dise la même chose dans l’hémicycle » – aura-t-elle supplanté l’analyse du texte de la proposition de loi dont il était alors question. D’autre part, dans cette logique de diffusion de vérités successives qui donnent l’illusion du débat. Car, c’est bien des réseaux sociaux que vient cette manière de formater et de diffuser un message, écrit, audio ou vidéo, parfois depuis sa voiture, pour asséner ce que l’on présente comme une vérité, sans contradiction possible.

Rien de tout cela ne serait grave s’il y avait profusion d’autres espaces de débat dans la cité. Cela devient grave, en revanche, quand tout cela mis bout à bout nous promet une atonie encore longue au moment où, pourtant, beaucoup de questions d’avenir sont sur la table dans un pays désespérément en quête de sens.

 

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