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L’Etat pris au piège des demi-mesures institutionnelles

Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c’est Yves-Léopold Monthieux qui nous soumet son billet.

En 2001 j’écrivais mon premier essai, le Refus du débat institutionnel. J’indiquais que les partisans du changement institutionnel avaient une peur bleue que la population martiniquaise fut invitée à choisir par référendum entre les trois courants politiques qui agitaient la classe politique : le départementaliste, l’autonomiste et l’indépendantiste. Peu après allait se dérouler la consultation populaire du 7 décembre 2003, arrachée à Jacques Chirac par Alfred Marie-Jeanne. Résultat, les électeurs allaient choisir le statu quo, aidés par l’épisode du Chatt’en sac de Camille Darsières, secrétaire général du Parti progressiste martiniquais (PPM), qui fut dévastateur pour les tenants du changement.

Vingt ans après, le vrai débat institutionnel n’a toujours pas lieu

Ainsi donc, de l’avis de certains amis au nombre desquels EDL, mon livre n’avait plus d’intérêt dès lors que, selon eux, le débat avait eu lieu et que le peuple avait tranché. J’avais bien du mal à dire le contraire tant la controverse menée sur des « queues de cerises » avait été âpre. Il m’était difficile de dire qu’il s’agissait d’abord d’une lutte pour le pouvoir entre le Parti progressiste martiniquais et le Mouvement indépendantiste martiniquais, et non pour l’évolution statutaire. En effet, compte tenu de la forte personnalité du patron du MIM Alfred Marie-Jeanne, qualifié par Darsières tantôt de « mystificateur » tantôt « d’homme d’Etat », le PPM avait craint que dans la foulée d’une victoire du « oui », le MIM ne s’installât durablement dans la nouvelle institution qui sortirait de la consultation. Il ne faut pas chercher ailleurs le motif du recul du PPM par rapport à l’autonomie, ni la cause du rejet de cette première tentative de création d’une collectivité unique. La « traitrise » supposée des barons du parti, Césaire en tête, n’avait pas d’autre motivation que de tactique politicienne.

J’avais du mal à convaincre que la question posée par le président de la République, Jacques Chirac, et qui avait interloqué son premier ministre Jean-Pierre Raffarin, était un chef-d’œuvre d’évitement de la vraie question et du vrai débat. Lesquels devraient porter sur un choix clair entre les 3 possibilités rappelées plus haut. Mais ce fut cette question dite chatt’ en sac : « Approuvez-vous le projet de création en Martinique d’une collectivité territoriale demeurant régie par l’article 73 de la Constitution, et donc par le principe de l’identité législative avec possibilité d’adaptations, et se substituant au département et à la région dans les conditions prévues par cet article ? ». Cette question incompréhensible pour l’électeur avait donné lieu à des interprétations contradictoires de la part des juristes. C’est, à peu de chose près, la question qui allait être renouvelée le 25 janvier 2010 par Nicolas Sarkozy et qui nous vaut la situation d’aujourd’hui.

En matière institutionnelle il s’est toujours agi de contourner le peuple

Eu égard à la controverse statutaire qui agite la Martinique depuis plus d’un demi-siècle, cet évitement méticuleux par l’Etat de la bonne question traduit son souci constant de satisfaire les élus en leurs idéologies de rupture, au mépris de la volonté populaire. Entre la population et ses élus, l’Etat a choisi les élus. Pourquoi l’Etat n’entendrait-il pas les élus que le peuple lui désigne ? Sauf que lorsqu’ils s’adressent aux électeurs, les candidats gardent dans la poche leurs idéologies de rupture qu’ils ressortent immédiatement le soir de la victoire. Le samedi, veille de l’élection, on a droit au « ni droite ni gauche », le lundi c’est « à gauche toute » ; le samedi la question du statut ne se pose pas, le lundi « plus indépendantiste ou autonomiste que moi, tu meurs ». Puis, dans la semaine qui suit, dans une interview accordée à Paris Match, la Martinique peut apprendre qu’elle a voté pour l’indépendance.

En matière institutionnelle, il s’est toujours agi pour les élus de contourner le peuple qu’ils craignent d’affronter dans un vrai débat. Par des questions alambiquées posées par voie de consultations populaires qui permettent toutes les interprétations, au lieu du référendum qui est binaire et exécutoire, l’Etat a donné dans cette ambiguïté. Laquelle a toujours eu pour résultat d’éviter que la voix légale du peuple ne s’exprime. Les fausses questions ont donné lieu à de fausses réponses qui ont été faussement interprétées par l’Etat pour satisfaire des élus qui se sont pour la plupart finalement révélés de faux émancipateurs. Ainsi donc, le débat institutionnel a toujours été escamoté, empoisonnant la vie politique. Vingt ans après mon ouvrage, le vrai débat institutionnel n’a toujours pas lieu et la situation n’a fait qu’empirer, ouvrant la voie à des faits de violence difficiles à maîtriser.

La population élit des gestionnaires et hérite d’idéologues

Il ne vient à l’idée d’aucun sociologue qu’une Martinique attachée à la France et dirigée par des élus qui disent ne pas l’être, a pu entraîner la confusion des esprits, y compris de la part des élus eux-mêmes, qui, en diverses circonstances, ne savent plus sur quel pied danser. Ils ne s’imaginent pas que la population « de droite » puisse se trouver désemparée devant l’absence de représentants élus ou simplement « éligibles ». Ils n’y voient aucun rapport avec le climat de haine et de racisme ainsi que la profusion de violences qui frappent la Martinique. Ils ne subodorent aucune conséquence entre l’absence de communication directe entre l’Etat et le peuple. Ils ne soupçonnent pas que le refus exacerbé de l’élite politique de participer à un gouvernement français puisse interroger la population qui observe l’attitude inverse des autres territoires d’Outre-Mer. Aucune étude n’a été menée sur le sujet, notamment par comparaison entre la Martinique et la Guadeloupe. Aucun politologue n’envisage que le trouble de la population qui élit des gestionnaires et hérite d’idéologues, ait pu contribuer aux fortes abstentions électorales. En la matière, par psittacisme ou par pure assimilation, on se contente d’appliquer à la Martinique les mêmes conclusions que pour l’hexagone.

En Nouvelle-Calédonie, la situation est propre et claire

En Nouvelle-Calédonie, la situation est propre et claire ; la population s’exprime par référendum sur une alternative simple : pour ou contre l’indépendance. Aux conflits heurtés et à la haine de jadis ont succédé l’apaisement avec la France ainsi que la méthode démocratique et non biaisée du référendum, lequel appelle une réponse claire et exécutoire. Ce référendum encore refusé au peuple martiniquais, de peur peut-être qu’il ne contredise les élus, aurait pu éviter le traumatisme socio-politique qui frappe la Martinique. Dans cet état de délitement de la société, l’Etat semble pris au piège du « tout-à-l’écoute » des partisans de la rupture et des demi-mesures institutionnelles qu’ils ont inspirées.

Fort-de-France, le 12 septembre 2021

Yves-Léopold Monthieux

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