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Lettre ouverte au maire de la commune de Petit-Bourg : Schoelcher ou pas Schoelcher ouvrons l

09 Jui 2020
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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c'est Ary Broussillon qui nous soumet son billet.

Monsieur le Maire

Attentif aux propos que vous avez tenus lors de votre discours d’investiture du 28 Mai 2020, transmis en direct et/ou retranscrits par certains médias écrits, j’ai retenu particulièrement votre annonce de soumettre au Conseil municipal une proposition visant prochainement à « débaptiser » la rue Schoelcher qui se verrait alors dénommée « Rue de la Liberté ». C’est cette déclaration que vous avez faite en tant que chef d’édilité qui m’ayant fortement interpellé, me conduit à m’adresser à vous ès qualités.

Il m’importe de préciser pour éviter toute interprétation malencontreuse, que ce courrier ne doit être compris ni comme une adhésion à votre politique, ni comme un accord ou une opposition à votre projet de changement de dénomination de la rue principale de la commune.
Je tiens à préciser également, que je m’adresse à vous en tant que Petit-Bourgeois fondal, simple citoyen et historien local. Seulement cela. Je sais en effet, par expérience, que provenant d’un ancien maire, opposant politique, ce courrier pourrait être perçu et reçu comme relevant d’une manœuvre politicienne. Rien de tout cela, soyez-en sûr.

Cependant, d’où je suis et d’où je parle, je ne saurais sans violenter ma conscience par un silence fautif, taire quelques observations et réflexions qui, de mon humble avis, pourraient être versées au débat public. Et pour que mes propos et mon intention ne soient pas « mal compris » et « mal interprétés », je prends le parti d’une Lettre Ouverte.

Monsieur le Maire

Lors de votre discours d’investiture, pour fonder cette proposition que vous entendez soumettre au Conseil municipal, vous repreniez ces propos de Patrick Chamoiseau consécutifs aux évènements récents survenus en Martinique lors de la commémoration de l’Abolition de l’esclavage le 22 mai 1848. Vous disiez alors citant l’écrivain martiniquais :

« L’ennemi ce n’est pas Victor Schœlcher mais le Schœlchérisme ... Le Schœlchérisme visera à occulter la résistance incessante des esclaves, à nier leur héroïsme divers et à magnifier une France abolitionniste généreuse. Il faut défaire le Schœlchérisme.
Le Schœlchérisme a semé du Schoelcher dans tout l’espace martiniquais et guadeloupéen à coups de statues et de dénominations. »

Citer le détenteur du Prix Goncourt 1992, vous permettait manifestement, de donner davantage de poids à l’annonce que vous vous apprêtiez à faire en ces termes : « C’est ainsi que la rue principale de Petit-Bourg est nommée rue Schoelcher. Il faut défaire cela. C’est pourquoi je vais proposer au Conseil municipal de dénommer cette rue et de la nommer la rue de la liberté. »

Monsieur le Maire

Permettez que je rappelle les conditions dans lesquelles, en 1912, l’ancienne rue Saint-Claude de notre commune a été « rebaptisée » Rue Schoelcher. Je m’y emploie avec d’autant plus de modestie que, il y une trentaine d’années, sous la mandature de Dominique LARIFLA, j’avais publié dans le journal municipal « Petit-Bourg Aujourd’hui » (Edition Spéciale n°3 - 1989), à la demande de l’adjoint au maire et historien local Camille TREBER, un article intitulé « Les rues changent de noms ».

J’expliquais alors qu’au début du 20ème siècle, le bourg de notre commune comptait seulement quatre rues : La Grand’ Rue qui était la rue principale, la rue Saint-Claude dite aussi Route coloniale, la rue Traversière et la rue Saint-Honoré.

Je portais à connaissance qu’en 1908, quelques semaines après le décès subit du Maire Clovis SEGOR pris d’un malaise en mairie le jour même de son investiture, le conseiller municipal M. Adolphe DUBUISSON avait proposé que l’on attribue à trois rues de la commune le nom de trois maires républicains décédés : Alexandre BARZILAY, Volcy BASTARD et Saint-Louis Clovis SEGOR. Il appuyait sa proposition sur l’Ordonnance Royale du 10 juillet 1816 offrant la possibilité d’attribuer aux rues le nom d’hommes illustres, ou encore d’hommes précisait ce texte « sur la vie desquels l’histoire s’est déjà prononcée ». Toutefois, cette proposition votée majoritairement par le Conseil municipal avait été rejetée. Le Gouverneur GAUTRET avait fait savoir que, l’histoire n’ayant pas reconnu leur grandeur, les patronymes de ces anciens chefs d’édilité dont la respectabilité n’était pas contestée, ne pouvaient toutefois être retenus.

Une nouvelle proposition émanant du même conseiller DUBUISSON avait été de nouveau présentée le 25 juin 1911 au Conseil municipal présidé par le maire Auguste ARSENE. Celle-ci portait sur le changement de dénomination des rues Saint-Claude, Grand’ Rue, Traversière et Saint-Honoré. Elles seraient dénommées respectivement Rue Schoelcher, Rue Alexandre Isaac, Rue Gerville-Réache, Rue Delgrès. Après avoir été soumise à l’appréciation du gouverneur PEUVERGNE, du Conseil Privé, du Ministre des Colonies Albert LEBRUN, le décret autorisant la nouvelle dénomination de ces quatre rues sera signé le 20 janvier 1912 par le Président de la République, Armand FALLIERES, et publié au Journal officiel du 27 janvier 1912.

Je tenais Monsieur le Maire à faire ce rappel pour mettre en évidence et préciser trois choses :

-  D’abord, que la volonté de la municipalité était en ce début du 20ème siècle, de remplacer les noms de Saints, anciennement attribués à certaines rues. Cette volonté était la même qui avait conduit le maire socialiste Lucien DOLMARE à obtenir du gouverneur au mois de mars 1901, la laïcisation de l’Ecole des filles jusqu’alors dirigée par les religieuses de la Congrégation Saint-Joseph de Clugny.

-  Ensuite qu’il s’agissait de rendre hommage à trois maires républicains de la commune : le Blanc Alexandre BARZILAY, le Mulâtre Volcy BASTARD et le Nègre Clovis SEGOR.

-  Que la décision d’attribuer le nom de Schoelcher à l’ancienne rue Saint-Claude n’est pas pour ce qui concerne notre commune l’expression du Schœlchérisme que vous dénoncez à juste titre. En ces années-là, il n’avait pas cours dans la vie politique de Petit-Bourg. D’ailleurs, il convient de relever que c’est par le même décret du 20 janvier 1912, que l’ancienne rue Saint-Honoré devient rue Delgrès, du nom de ce combattant, martyr et héros de la liberté. Il s’agissait bien pour la municipalité de Auguste Arsène, par ce geste, de rendre hommage non pas au seul Schoelcher, mais aussi à la lutte de nos ancêtres esclavagisés.

Il m’importait donc, Monsieur le maire, pour éclairer le débat qui devrait s’ouvrir, porter ces précisions appelant alors chacun à s’en tenir aux faits et à la vérité.

Ceci dit, soyons clairs : Je ne suis pas un thuriféraire de Schoelcher, et moins encore un défenseur de son œuvre. Mieux : Je pense qu’il serait pitoyable, 172 ans après l’Abolition et 127 ans après sa mort, que Schoelcher divise les Guadeloupéens. Il s’agit d’un personnage de l’histoire politique de France, qui ne détermine ni d’où je viens, ni qui je suis et moins encore où je vais.

Je suis de ceux qui, un temps, ont contribué, au niveau des jeunes tant en France (dans le milieu étudiant guadeloupéen) qu’en Guadeloupe (dans le mouvement de la jeunesse anti-colonialiste et patriotique) à démystifier et son œuvre et sa personne. Démystifier dans le sens de combattre le mythe. Plus encore : Dans ma thèse de Sociologie soutenue en Décembre 1979 j’écrivais déjà à la page 53 : « Il importe de préciser à l’encontre de tous ceux qui vénèrent Victor SCHOELCHER, en faisant de lui l’Emancipateur de la Race Noire en Guadeloupe, que les véritables libérateurs ont été d’abord les esclaves eux-mêmes. Le développement prodigieux des soulèvements d’esclaves après 1802, avait miné de l’intérieur, le système esclavagiste. La situation ne pouvait rester la même. Les esclavagistes devaient choisir :

-  Ou bien ils acceptaient l’abolition, et dans ce cas, ils avaient la possibilité de maintenir leur exploitation sous une autre forme.

-  Ou bien l’émancipation s’effectuait par le bas, par un soulèvement populaire qui risquait d’emprunter la voie Haïtienne, renversant à la fois le système esclavagiste et la domination coloniale »

Ce point de vue défendu en pleine soutenance, et qui sur le champ m’avait valu la réprobation d’un membre du jury, n’a pas varié depuis. Je l’expose et continue à le défendre avec la même intransigeance dès lors que l’occasion m’en est donnée, laissant néanmoins chacun se forger une opinion au regard de sa perception propre de notre Histoire et également de l’Avenir du Peuple et du Pays.

Monsieur le Maire

J’ai donc voulu dans cette Lettre ouverte, sans autre intention que le dévoilement des faits contextualisés, rappeler les conditions et les raisons qui ont présidé en 1912 à la dénomination de Rue Schoelcher. J’ajoute à dessein, que peu m’importe que soit décidé de nommer autrement l’actuelle rue Schoelcher. Pour ma part je suis plutôt d’avis qu’il faut réfléchir plus profondément et aller plus loin. En effet, si ce débat sur la dénomination des rues et de l’inscription de nos héros dans le paysage urbanistique devait s’instaurer, ne pourrait-on pas l’élargir alors à la question de la toponymie de la commune ? Qu’est-ce à dire ?

A bien regarder, dans notre commune de Petit-Bourg, nombre de sections communales, anciennes Habitations du temps de l’esclavage, sont dénommées du patronyme d’anciens maîtres. Certains d’entre eux, on le sait, ont commis les pires exactions à l’encontre de nos ancêtres anciennement réduits en esclavage. Ils ont pour noms : Duquerry, Fenneteau, Bovis, Fougères, Juston, Cadou, Dubos, Vernou de Bonneuil, pour ne citer que ceux-là. Il s’agit d’individus responsables d’assassinats et de supplices de nos arrière-grands-parents. J’ai à maintes occasions eu à le rappeler en rapportant les faits dont ils se sont rendus coupables. Ils ne sont pas dignes d’une quelconque déférence, d’une quelconque attention.

Il y a quelques années, j’avais en tant que Maire, été ainsi interpellé par un concitoyen, artiste de profession : « Ils sont encore présents monsieur le Maire ; ils paradent encore dans tous les espaces de résidence et de convivialité de notre commune. Ils nous narguent. Ils nous hantent et habitent nos imaginaires. Nous devons nous en débarrasser ». J’avoue avoir été, sur le coup, surpris et « troublé ».

Interrogeons-nous donc : Ces noms de familles doivent-ils encore marquer le paysage de notre commune ? Ne devraient-ils pas être remplacés précisément par les noms (ou plutôt les prénoms) de nos grands-parents suppliciés sur ces mêmes Habitations ? La municipalité pourrait, élargissant le débat autour de Schoelcher, s’interroger ou interroger la population à ce sujet. Cela semble d’autant plus facile à réaliser qu’il s’agit de familles dont les noms et/ou la descendance, ont à ma connaissance, disparu de Petit-Bourg et de la Guadeloupe.

Rappelons qu’il y a un peu plus de quarante ans, pour installer un Parc pour enfants, le cimetière jouxtant l’église et appelé « cimetière des blancs » parce que réservé exclusivement aux familles blanches de la commune, a été détruit sur décision de la municipalité de l’époque. Une décision qui en son temps n’avait fait l’objet d’aucune discussion. C’est en cet endroit que se dresse aujourd’hui fièrement la Statue en hommage à Gertrude.

Monsieur le Maire

Il me plait de penser et d’attendre, que plus largement soit conduit, au bénéfice des enfants, des jeunes, de la population, une réflexion sur les noms des rues d’abord du bourg, puis de l’ensemble de la commune, ainsi que sur de nouvelles dénominations, pour ainsi :

-  Enseigner l’histoire de Petit-Bourg et de la Guadeloupe ;

-  Elargir la connaissance « de terrain » de notre commune ;

-  Renforcer le civisme et la citoyenneté ;

-  Développer la fierté d’appartenance à la communauté Petite-Bourgeoise et l’amour de la commune ;

-  Favoriser l’intégration des nouveaux habitants

-  Corriger les erreurs de transcription de noms de rues et lieux dits, auxquelles on s’habitue au point qu’on en oublie l’orthographe initiale que nous tenons de l’histoire.

Voilà donc Monsieur le Maire, ce que je tenais à dire, à vous dire, à la suite de votre projet de changement de dénomination de la rue Schoelcher. Voilà les quelques remarques et réflexions, que m’inspire le débat en cours. De mon humble avis, l’occasion nous est peut-être donnée d’entreprendre aujourd’hui au plan communal, de façon méthodique et donc pédagogique, un travail de clarification, qui puisse éviter que notre histoire si douloureuse et si présente encore dans notre Présent, soit l’objet de raccourcis, de contre-vérités voire de manipulations. Nous avons un urgent besoin de citoyens et d’un Peuple éclairés, conscients de leurs choix et donc responsables, Aujourd’hui et Demain, Aujourd’hui pour Demain.

Respectueusement Vôtre

Petit-Bourg, le 03/06/2020

Ary BROUSSILLON

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