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Culture/ Evenementiel : contribution citoyenne pour nourrir une vision politique !

16 Mai 2020 Laurence Maquiaba, Cyril Coudoux et Florence Naprix
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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois,  Laurence Maquiaba, Cyril Coudoux et Florence Naprix (le groupe Ansanm pou nou menm), qui nous soumettent leur billet.

La crise du coronavirus est assurément sur le plan économique une catastrophe. En particulier pour le domaine culturel, et plus encore dans le secteur événementiel. Une incertitude certaine plane sur la tenue des grands événements, les possibilités de rassemblement.  Les mois qui viennent s’annoncent comme une longue traversée du désert où beaucoup se verront contraints de cesser leur activité.

Mais c’est aussi une occasion de repenser en profondeur le secteur culturel, trop souvent considéré comme accessoire. Cela fait maintenant plusieurs décennies que le concept de « politique culturelle » revient inlassablement dans le débat public, sans qu’une évolution lisible ne s’en dégage. La culture et l’événementiel restent les parents pauvres de l’action publique, premiers évincés en cas de crise. La création artistique est une variable d’ajustement des budgets et l’aide à la création est vue comme un accompagnement social, une faveur plus qu’un investissement dans l’économie réelle. Pour autant, autour d’un projet artistique ou culturel, nombre de corps de métiers gravitent, n'atteignant que rarement, eux aussi, une stabilité financière. Et si cette obligation de pause était l’occasion de repenser notre rapport à l’art et à la culture ?

Comment imaginer que l’un des territoires qui produit le plus d’événements chaque année dans la Caraïbe, ne soit toujours pas doté d’une stratégie globale d’attractivité ? Comment imaginer que les élèves issus d’un peuple dont la musique est reconnue à l’international et labellisé à l’UNESCO puissent faire tout leur cursus scolaire sans en apprendre les bases (à moins de prendre une option particulière) ? Comment un territoire qui regorge d’un patrimoine immatériel exceptionnel n’envisage sa promotion que par le prisme du folklore ? Imagine-t-on développer le secteur numérique ou l’agriculture en aidant bon an, mal an quelques projets particuliers sans vision pluriannuelle et globale ? Quelle est la pertinence d’axer une politique touristique autour de saisons figées quand les atouts du territoire s’expriment toute l’année ?

Oui, la culture et l’événementiel sont des secteurs économiques à part entière. Combien d’acteurs économiques ont été touchés par l’annulation du Festival Terre de Blues à Marie-Galante, par exemple ?

Nous croyons fermement que les secteurs Culture/Événementiel sont des vecteurs forts d’emplois dans lesquels il faut investir de façon stratégique. Pour assurer la pérennité des acteurs, pour stabiliser les entreprises intermédiaires, pour nourrir l’innovation par la créativité. Il est temps de penser la Guadeloupe en terme de marketing territorial, d’envisager son attractivité au-delà de l’aménagement du territoire, de faire de cette créativité incontestée un caractère différenciant dans un monde globalisé.

Cette réflexion vise à porter une contribution citoyenne afin de nourrir la vision politique.

> Accompagner la créativité

Les artistes et les compagnies, les associations qui font vivre la culture, se trouvent souvent dans des situations précaires. Faute de structures d’accompagnement établies, de conservatoire, de labels, l’autoproduction semble être la seule option envisageable. L’artiste devient donc producteur, administratif, commercial, manager... L’écosystème culturel vit au rythme des projets, souvent enlisés dans les difficultés financières. Pour autant, il existe des dispositifs qui demandent une certaine connaissance et maîtrise. Il nous faudrait les rendre plus accessibles à ceux qui pourraient y avoir recours.

Chaque projet devient ainsi un parcours du combattant personnel dont les succès en matière de diffusion ou de promotion - quand ils ont lieu - ne profitent qu’au projet en question. Nous avons besoin d’une Agence de la Culture et des Industries créatives. Une agence qui serait en mesure de conseiller les artistes sur la faisabilité de leurs projets, sur les aides disponibles, sur leurs droits, sur leur responsabilité en tant qu’organisateurs. Mieux, cette agence pourrait permettre de mutualiser l’offre de formation afin d’aider à la professionnalisation du secteur. Ce serait enfin l'occasion de sortir de l’amateurisme, de construire et consolider les projets, d'accompagner à la diffusion du secteur, de pérenniser les créations, de créer des emplois...

A l’instar de l’Agence Culturelle du Grand Est, cet opérateur aurait pour mission de nourrir, développer, qualifier le secteur économique allant de l’artiste à la valorisation du patrimoine immatériel en passant par l’accompagnement des grands événements.
De plus, il nous semble nécessaire d’établir un rapprochement volontariste en direction du monde scolaire. L’apprentissage des bases du gwoka doit être enseigné au moins une fois dans le cursus. Des modules consacrés à l'histoire de nos musiques et à nos peintres, notamment, ainsi que des rencontres avec les acteurs de ces secteurs donneraient l'opportunité à nos enfants de connaître le foisonnant vivier culturel dont ils sont issus. Non seulement, ces activités permettraient aux acteurs culturels de bénéficier de revenus réguliers mais en plus, ils ancreraient chez la population une véritable connaissance et une fierté de leurs racines et de leur potentiel.

> Développer une approche systémique du secteur

La principale conséquence dans la gestion par projet, artistique ou culturel, au coup par coup, est que cela dispense d'une réflexion globale et pluriannuelle. Au préalable, il est indispensable de mieux connaître l’écosystème en jeu. Il y a nécessité de mener une véritable étude d’impact économique des secteurs et à en diffuser les résultats. Cette étude permettrait de recenser les corps de métiers en lien avec l’événementiel, la culture ou l’art. La dernière étude connue autour des industries créatives a été publiée en 2015 (panorama des ICC).

Ce travail doit permettre de définir les priorités dans l’accompagnement et les besoins en matière de formation et d’assurer une cohérence dans l’action. La Guadeloupe regorge de pratiques immatérielles très vivantes, d’artistes créatifs, d’événements inédits.
Une étude menée en France hexagonale révèle par exemple que le poids économique des Industries Culturelles et Créatives est estimé à 75 milliards d’euros et à près de 1,2 million d’emplois dans les neuf univers des industries culturelles et créatives : les arts graphiques, la musique, le cinéma, la télévision, la radio, le spectacle vivant, la presse, l’édition et le jeu vidéo (2011, panorama des industries culturelles et créatives). En Europe, c’est 6,8% du PIB européen (environ 860 Md d’euros) et 6,5% de l'emploi en Europe (environ 14 millions d’emplois) qui sont concernés (Études Tera Consultant). Qu’en est-il en Guadeloupe ?

L’accompagnement de l’Agence de la Culture et des Industries Créatives doit permettre de changer la vision sur la culture et d’aller vers la définition d’une industrie basée sur la production de biens et de services protégés par la propriété intellectuelle — droits d’auteur et droits voisins. Dès lors, il faut aussi mettre en place des stratégies pour protéger ces droits, auprès des GAFA largement alimentés par nos productions, par exemple, sans que les artistes ne soient rétribués à leur juste valeur. La diffusion de ces créations, la conquête d’autres marchés sont un passage obligé, où nous avons tout à gagner. L’exemple de la co-construction avec les artistes plasticiens est notamment à dupliquer pour la musique (contemporaine, traditionnelle), les festivals, etc.

Une vision globale et pluriannuelle est vitale pour que les acteurs puissent s’organiser et développer des stratégies viables et durables. Comment évoluer lorsque l'on travaille sur des projets uniquement financés sur une année, alors que les réponses des financeurs tardent généralement et fluctuent d’une année à l’autre ?

Le saupoudrage de budget ou les programmations à but politicien ne sont évidemment pas propices au développement sain du secteur ou à sa viabilité.

> Investir pour développer l’attractivité du territoire.

En plus de l’économie, la culture joue un rôle fondamental dans la cohésion d’une nation. Valoriser l’identité, la transmettre et la faire connaitre, insuffler la fierté sont des éléments forts. Nous faisons face à un exode massif de la jeunesse qui n’envisage pas l’île comme un espace où vivre et s’épanouir.
Pour faire évoluer les perceptions, un fort marketing territorial est vital. L’exemple par excellence est la « Nation arc-en-ciel » prônée par Nelson Mandela. Et la Guadeloupe, qu’est-elle au Monde ? Quelle est sa place ? La réponse à ces questions permettra de proposer un discours en cohérence : il s'agit de rendre le territoire attractif pour les Guadeloupéens et leurs visiteurs. Nous sommes riches de ces trésors, de cette créativité or aucune stratégie ne s’appuie dessus. Nous sommes un territoire créatif : puisons dans nos

ressources propres pour définir nos stratégies plutôt que de courir vers des modèles exogènes. Rejoignons le réseau des Villes créatives de l’UNESCO qui a pour objectif de placer la créativité et les industries culturelles au cœur de leur plan de développement au niveau local et coopérer activement au niveau international. Les industries culturelles et créatives recouvrent les activités traditionnelles, l’édition, le cinéma, la musique, la radio, la télévision et les arts de la scène ainsi que les jeux vidéo, jusqu’à l’architecture, le design, la publicité, l’artisanat, la mode ou le tourisme culturel.

Dans un contexte de globalisation, la valorisation des industries culturelles est sans aucun doute le meilleur moyen de proposer une offre économique qui ne soit pas interchangeable puisque spécifique au territoire et à la culture. Nous sommes une destination touristique et nous suivons le rythme des saisons européennes alors même que nous proposons toute l’année un panel d’atouts et d’événements de tous ordres. Nos voisins de la Caraïbe ont depuis longtemps fait d'événements-phare la locomotive de leur stratégie touristique.

Pour être efficiente, cette évolution stratégique devra se faire en co-construisant avec les professionnels du secteur. Nous sommes prêts à y travailler pour que collectivement, nous voyions la créativité guadeloupéenne rayonner, enfin traitée à sa juste valeur.

Sé moun-la menm ki ka fè kilti an-nou viv ja paré pou fè-nou vansé, pou fè kilti-la monté. Pèp Gwadloup, sé on pèp ki vayan. A pa jòdi-la nou sav nou pa pè goumé. Mé kalkilé fèt avan konté, kifè, kon adan tout larèl, fo ni lòd, fo ni rèspé. Pani pon koté asi latè ki pé kyenbé doubout si i pani on kolòn vèrtébral solid. É tan-nou fèt avè fyèté, konésans, konsyans é idantité. Nou ja palé asé : alè, annou mèt men an-nou an mannyòk.

Ciryl Coudoux, producteur de spectacle / gérant du Palais des Sports

Laurence Maquiaba, productrice du Festival Eritaj

Florence Naprix, artiste et productrice de spectacle

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