Dérobade

13 Jui 2019
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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c'est  Oruno D. Lara, CERCAM (Centre Caraibes-Amériques)qui nous soumet son libre propos.

Ils étaient trois à se présenter à l’émission de Laurent Ruquier « On n’est pas couché » diffusée le samedi 8 juin 2019 à 23h 40 sur la chaîne France 2, la dernière émission de la saison, pour affronter le duo de chroniqueurs constitué de Christine Angot et Charles Consigny.

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La semaine précédente, le samedi 1er juin, dans la même émission télévisée, Christine Angot avait suscité une vive polémique. Alors que Ginette Kolinka était invitée pour son livre témoignage intitulé Retour à Birkenau et que Franz-Olivier Giesbert présentait son roman Le Schmock, qui raconte une histoire d’amour dans l’Allemagne nazie, la chroniqueuse Christine Angot parla de la « concurrence » des mémoires entre Shoah et Esclavage, refusant l’indifférenciation des mémoires : « ça conduit à l’indifférence », dit-elle, ajoutant : "Le but avec les Juifs pendant la guerre, ça a bien été de les exterminer, c'est-à-dire de les tuer, et ça introduit une différence fondamentale, alors qu’on veut confondre, avec, par exemple, l’esclavage, et l’esclavage des Noirs envoyés aux États-Unis etc. ou ailleurs, et où c’était exactement le contraire. C’est-à-dire l’idée, c’était au contraire qu’ils soient en pleine forme (...), - F.-O. Gisbert approuve et ajoute : qu’ils soient en bonne santé pour travailler au maximum – et C. Angot poursuit : pour pouvoir les vendre et pour qu’ils soient commercialisables. Donc non, c’est pas vrai que les traumatismes sont les mêmes, ce n'est pas vrai que les souffrances infligées aux peuples sont les mêmes. »

De nombreux élus et personnalités, notamment d’outre-mer, se sont offusqués des propos de la romancière, qui a ensuite dit regretter « de ne pas avoir réussi » à se faire comprendre, de n’avoir « pas su trouver les mots », et « d’avoir blessé » par ses propos.

Que répondre à la déclaration de guerre de cette dame ?

Car ç’en est une, sans discussion.

Une réponse éventuelle visant à dénoncer cette controverse combinerait sans conteste les éléments suivants :

- une compréhension des allégations de Christine Angot ;

- une connaissance précise de la Shoah ;

- une connaissance approfondie de l’Histoire des Caraïbes ;

- une réflexion critique enfin, complétée par un sens de la pédagogie tirés d’une expérience d’enseignement universitaire qui permettent de surmonter les deux complexités : celle de la Shoah et celle de l’Histoire des Caraïbes.

Bref, pour répondre aux allégations de Christine Angot, il aurait suffit d’un historien compétent, qui aurait rectifié la déclaration de la dame et aurait expliqué clairement la vérité historique. Sans effets de manche, sans se perdre en bavardage stérile.

Or, qu’avons-nous eu comme spectacle : trois individus, chacun sur le plateau jouant sa partition et possédant un égo surdimensionné, uniquement préoccupé de placer sa pacotille. On l’a bien vu quand, dès le début, l’un d’eux s’est levé pour remettre aux deux chroniqueurs un ouvrage de sa production personnelle.

Dès lors qu’ils étaient en scène, plus question de tenter d’évoquer, de traiter le problème de la polémique soulevé par Christine Angot, qui, malgré des excuses de formulation, s’accrochait, crispée, à ses propos du samedi précédent et s’attendait à engager le fer.

romanaContrairement à ce qu’a mentionné Serge Romana, le décret d’abolition de l’esclavage n’a pas été signé à l’hôtel de la Marine place de la Concorde, mais le 27 avril, « à 2 heures, au ministère des Finances ». Un rappel : le fameux décret a été signé par les membres du gouvernement provisoire et non par Schoelcher qui n’en faisait pas partie.

Abordons la controverse par le biais de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale :

pourquoi Christine Angot ne questionne-t-elle pas Pierre Laval ou René Bousquet et ne nous renvoie-t-elle pas à leurs réponses si rassurantes à l’époque de Vichy ? Pourquoi ne remonte-t-elle pas encore plus haut et n’interroge-t-elle pas Heinrich Himmler (1900-1945) et son complice Reinhard Hydrich (1904-1942) au moment où ils accueillent les Juifs dans l’Allemagne du IIIe Reich ?

Toutes ces personnalités lui répondraient alors, d’une même voix mensongère certes, que les Juifs accueillis dans les camps en 1940 devaient, après s’être soumis aux mesures d’hygiène (une douche), bénéficier d’un rassemblement familial et d’un travail qui leur offriraient des conditions de vie « décentes ». C’est en tout cas ce qu’assuraient les autorités du régime de Vichy à ceux qui les interrogeaient sur la destination finale des familles juives déportées en Allemagne. 

Qui les croirait, ces hommes complices de la dictature et des bourreaux Nazis qui trompaient leurs victimes de manière si cruelle ? Sûrement pas Christine Angotet ses amis Franz-Olivier GIiesbert, Consigny et Ruquier, qui connaissent bien les dessus et les dessous de cette histoire des camps de concentration.

Comment expliquer alors que ces mêmes journalistes français, si experts à discerner la vérité derrière les assurances des Nazis et de leurs complices français, n’adoptent aucune prudence pour interpréter les augures du Système Esclavagiste ?

Une fois critiquée la formulation des questions, reste à répondre au problème central.

Il s’agit de partir de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants captifs, enchaînés, embarqués sur les vaisseaux négriers puis vendus comme esclaves sur les plantations des Caraïbes. Pourquoi donc, se disent Angot et ces journalistes, ces colons des îles, si soucieux de s’enrichir, investiraient-ils dans l’achat d’esclaves sans vouloir en prendre soin, sans leur donner à manger, pour leur permettre de travailler ?

C’est cette question centrale posée qui a suscité la polémique que l’on sait et qui exige une réponse. Et qui n’en a pas reçu le samedi 8 juin 2019.

Les Nègres esclaves sont des Nègres prisonniers soumis à la domination incontestable des maîtres dans ce système de colonisation qui débute aux Caraïbes avec l’arrivée de Christophe Colomb en 1492. Dès cette époque s’ouvrent les grands pans d’une Histoire qui déroule aux Caraïbes-Amériques, des siècles de guerres de conquêtes, d’extermination, de constructions coloniales, de destructions des systèmes esclavagistes et des systèmes coloniaux, voire de révolutions…

Dans les colonies françaises, comme dans les autres colonies européennes des Caraïbes, les esclaves doivent, pour s’alimenter, ne compter que sur eux-mêmes. Ils ont la possibilité parfois, de cultiver un petit lopin de terre comme au Brésil, obtenue avec l’accord des maîtres. Les articles du Code Noir sur lesquels tant de gens en France se fondent pour étudier les sociétés esclavagistes apparaissent à l’historien qui fréquente cette période funeste, sans aucun effet sur la vie des esclaves. Au vrai, les esclaves doivent se débrouiller pour survivre et affronter seuls les disettes, les famines, les épidémies et la violence des maîtres qui déploient des trésors d’imagination pour imposer leur pouvoir absolu.

J’invite les journalistes et les écrivains à faire l’inventaire des peines et des sévices pratiqués par la justice des colons jusqu’en 1848 et à suivre les procès en cours au moment de l’émancipation, contre les sévices de maîtres d’une cruauté inouïe dans les îles[1].

Entrez dans la ronde de l’Histoire, examinez les sources qui existent, ces références qui subsistent car on n’a pas pu les détruire, tous ces documents qui transmettent une vision infernale du système colonial et esclavagiste.

Certains exemples de châtiments inventés par les colons français des colonies insulaires, seraient susceptibles de rapprocher plus qu’on ne le croit la Shoah et l’Esclavage des Nègres.

Je vous livre un exemple significatif : il s’agit d’un de ces traitements « barbares » infligés aux travailleurs par des colons, propriétaires de Sucreries « ordonnant de brûler vives, dans les fours du moulin, des esclaves enceintes qui accouchaient dans la chaleur des flammes »[2].

Combien de ces hommes et de ces femmes ont-ils ainsi succombé dans les fours à chaux des colons propriétaires d’esclaves en Guadeloupe et en Martinique ?

Combien de ces captifs ont-ils disparu aussi sur les vaisseaux négriers durant le « Middle Passage » ? On jetait à la mer des « cargaisons » humaines pour échapper aux croisières anglaises durant l’époque de la traite illégale, après 1807. 

Combien de ces esclaves trépassant sous la torture ou par la faim, jetés dans des fosses en bord de mer, car interdits de cimetières ?

À l’occasion de la commémoration du centenaire de l’abolition de l’esclavage, à Paris en 1948, Aimé Césaire rédige l’« Introduction » d’un ouvrage intitulé Esclavage et Colonisation Il résume une vision du système colonial esclavagiste. Écoutons le député de la Martinique exposer une comparaison qui surprendra plusieurs de nos contradicteurs : « On aurait peine à s’imaginer ce qu’a pu être pour les nègres des Antilles la terrible époque qui va du début du XVIIe siècle à la moitié du XIXe, si depuis quelque temps, l’histoire ne s’était chargée de fournir quelques bases de comparaison. Que l’on se représente Auschwitz et Dachau, Ravensbrück et Mauthausen, mais le tout à l’échelle immense – celle des siècles, celle des continents – l’Amérique transformée en ‘univers concentrationnaire’, la tenue rayée imposée à toute une race, la parole donnée souverainement aux Kapos et à la schlague, une plainte lugubre sillonnant l’Atlantique, des tas de cadavres à chaque halte dans le désert ou dans la forêt, et les petits bourgeois d’Espagne, d’Angleterre, de France, de Hollande, innocents Himmlers du système, amassant de tout cela le hideux magot, le capital criminel qui fera d’eux des chefs d’industrie. Qu’on imagine tout cela et tous les crachats de l’histoire et toutes les humiliations et tous les sadismes et qu’on les additionne et qu’on les multiplie et on comprendra que l’Allemagne nazie n’a fait qu’appliquer en petit à l’Europe ce que l’Europe occidentale a appliqué pendant des siècles aux races qui eurent l’audace ou la maladresse de se trouver sur son chemin ».

Une Histoire des Caraïbes voyez-vous, qui n’est pas à mettre dans toutes les mains.

Car pour la comprendre, pour la penser dans ses entrailles, il faut avoir autour de certains initiés, dès la naissance, quelques ombres fugitives, vacillantes, les ancêtres meurtris surgissant du Passé…, qui vous accompagnent en silence toute une vie, bien décidés à vous inoculer et à transmettre coûte que coûte, les racines sanglantes de cette épopée.

 

ORUNO D. LARA

CERCAM                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

 


[1] Voir à ce sujet : ORUNO D. LARA et Inez LARA, Guadeloupe. Les propriétaires d’esclaves en 1848, Éditions L’Harmattan, 2010 ; id., Propriétaires d’esclaves en 1848. Martinique, Guyane, Saint-Barthélemy, Sénégal, Éditions L’Harmattan, 2011, contenant notamment les listes de propriétaires ayant touché l’« indemnité coloniale » pour les esclaves qu’ils possédaient en 1848 ainsi que les listes des procès de planteurs pour sévices infligés à leurs esclaves. Voir également ORUNO D. LARA, Guadeloupe, le Dossier Sénécal. Voyage aux sources de notre indépendance, avec trois escales : Martinique, Guyane, Haïti, Éditions L’Harmattan, 2012.

[2] Voir la référence dans l’article d’ORUNO D. LARA, « Résistances et luttes », in Diogène, UNESCO, 179, 1997.

 

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