Guadeloupe. La tentation du vote Rassemblement National. La fausseté du discours de Marine Le Pen

21 Mai 2019
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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c'est  Claude Edmond, Président de l’Institut Rémy Nainsouta, qui nous soumet son libre propos.

Le rassemblement national (RN) a un don de conteur de promesses intenables. A tel enseigne que ce mouvement politique a fait sien le fameux adage de Louis Aragon, le « mentir vrai ».Afin d’assurer son ascension électorale, le parti d’extrême droite tient un discours social en faveur d’un Etat protecteur et critique à l’égard de sa mère nourricière qu’est l’Union européenne.

                   « La vie a besoin d’illusions, c’est-à-dire de non vérités tenues pour des vérités »

                                                                              Nietzsche

En infusant leurs idées dans le débat public, le RN a fini par s’installer dans l’air du temps. Dédiabolisé, le parti d’extrême droite est traité comme les autres mouvements politiques. Le comble. Il a érigé en mantra la lutte contre un système dont il est un maillon essentiel et le complot permanent à son encontre. Cette double stratégie de séduction d’un électorat élargi et de dénonciation d’une classe politique soumise au « parti de l’étranger »(l’Union européenne et la mondialisation) lui a offert une respectabilité inespérée. 

Pour arriver à ce résultat, le parti a dû changer de look et édulcorer son langage. Les propos touchent juste. Le discours est construit. Les arguments sont percutants à défaut d’être pertinents. L’électorat déboussolé par des promesses non tenues par les partis de gouvernement, s’est jeté à corps perdu dans les bras du premier qui lui promet sécurité et mieux-être. 

La sociologie électorale du RN

Dans une France où le sentiment étouffant de relégation a pris le pas sur l’ascenseur social, le RN revendique un modèle de société qui protège nos emplois et notre pouvoir d’achat. Ce déplacement du curseur idéologique le situe sur un terrain jadis occupé par la gauche.

Visiblement, tout le corps social est touché. Agriculteurs, artisans, commerçants, chômeurs, précaires, employés. Un cocktail où se mêlent la colère, l’impression d’abandon, le rejet de l’étranger et le repli sur soi.

Porté par une dynamique ascensionnelle, le RN est le premier parti ouvrier. Il est également implanté dans les classes moyennes et chez les jeunes. De scrutin en scrutin, le parti a donc réussi son opération de camouflage qui vise à afficher comme normalisé un mouvement au programme extrémiste.

La question de la priorité nationale

L’inscription de la notion de priorité nationale dans la Constitution figure parmi les 144 engagements du programme présidentiel du RN en 2017. L’application de cette mesure impose la révision de ladite Constitution. Elle implique d’obtenir au préalable un vote en termes identiques par l’Assemblée nationale et le Sénat (article 89 alinéa 2 de la Constitution). Par ailleurs, « la forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’une révision »(article 89 alinéa 5 de la Constitution). Cette interdiction fait obstacle à toute remise en cause des principes directeurs du régime républicain. 

Les contradictions européennes du  RN

Le paradoxe de ce parti réside dans le fait qu’il pourfend l’Union européenne (sortie de l’euro) dont les institutions lui permettent d’assurer une partie de son train de vie (mise en examen de 19/63 assistants parlementaires pour travail fictif). Les dignitaires du parti sont débiteurs du Parlement européen (Marine Le Pen de 290 000 € et Jean-Marie Le Pen de 69 000 €). Les élus RN se singularisent à Strasbourg davantage pour leur goût immodéré pour les fêtes et cérémonies arrosées et de l’indigence de leur travail les rares fois où ils sont présents dans l’hémicycle. 

-      L’impact de la sortie de l’euro et un retour au franc

Jusqu’à l’élection présidentielle de 2017, le parti d’extrême droite prônait l’abandon de la monnaie européenne. Dans l’hypothèse d’un tel scénario, les entreprises et les ménages français les plus aisés chercheraient à placer leurs économies à l’étranger pour en protéger la valeur. Une situation similaire a obligé le gouvernement grec en 2015 à instaurer un contrôle des capitaux pour enrayer leur fuite.

Par ailleurs, avec un déficit commercial aussi important (60 milliards € en 2018), le franc se déprécierait rapidement face aux autres devises. L’inflation liée au retour à la monnaie nationale entraînerait une  perte du pouvoir d’achat des ménages. En effet, les produits importés coûteraient plus cher. En outre, la hausse des prix rognerait l’épargne des classes populaires et moyennes. Leurs contrats (assurance-vie…) seraient reconvertis en franc.

La dette publique française est aujourd’hui détenue à 60% par des investisseurs étrangers. Echaudés, ils demanderaient à se faire rembourser comme ils l’ont fait avec l’Argentine entre 2002 et 2015. Vraisemblablement, ces investisseurs exigeraient des taux d’intérêts plus élevés pour prêter à la France.

Tirant les conséquences du peu d’adhésion de son électorat à son programme économique, le parti d’extrême droite opère un virage à 360°. On ne trouve nulle trace de l’abandon de la monnaie unique dans la profession de foi électorale de Marine Le Pen envoyée aux français. Après tout, au pays du RN on n’est pas à une contradiction ou une reculade près. 

-      L’abrogation de la directive européenne sur les travailleurs détachés

Si la candidate Marine Le Pen condamne pendant la campagne présidentielle de 2017 la directive européenne sur le travail détaché, la députée de Strasbourg ne s’est pas pour autant opposée lors du vote au Parlement européen en avril 2014.

-      L’instauration d’un protectionnisme économique

Le protectionnisme économique dit intelligent défendu par le RN consiste au rétablissement des droits de douanes aux frontières et à la priorité accordée aux entreprises françaises dans la commande publique. A l’évidence, ce statut est incompatible avec le traité sur le fonctionnement de l’Union (TFU). A fortiori, l’institution d’une taxe de 3% sur les importations. Son instauration serait en violation de l’article 28-1 du TFU.

Un« Buy European Act »sur le modèle du « Buy American Act »adopté par les Etats-Unis dans les années 1930, constitue une solution plus avantageuse pour les entreprises européennes lors de la passation de marchés publics. En réalité, les achats publics auprès de sociétés étrangères (hors UE) sont de moins de 3% des contrats en France entre 2009 et 2015. 

-      La suppression de l’Espace Schengen 

Le RN revendique l’abrogation de l’Espace Schengen afin de rétablir les frontières nationales. Néanmoins, la mise en place temporaire de contrôles aux frontières intérieures est prévue par les textes. La France a utilisé cette faculté à compter du 13 novembre 2015. Lors du vote relatif au renforcement des contrôles aux frontières extérieures de Schengen en février 2017 (après les attentats de Paris), Marine Le Pen brillait par son absence. Ces autres collègues se sont soit abstenus ou ont votés contre.

-      L’institution d’un moratoire sur l’immigration légale

Le RN possède un socle électoral chez les précaires, chômeurs et les ouvriers sans tradition syndicale qui voient l’immigration comme un danger pour l’emploi et leurs repères culturels. A cet égard, Marine Le Pen proposait le 18 avril 2017 un moratoire sur l’immigration légale. L’instauration d’une telle disposition contredirait le principe européen de libre circulation des personnes. Par ailleurs, l’essence de la République est d’être ouverte à ceux qui font acte de leur volonté de devenir français. 

-      Le travail du RN au Parlement européen

Si aujourd’hui les 15 eurodéputés (24 élus en mai 2014 dont 9 exclus ou partis) savent tirer du Parlement européen un avantage médiatique et financier, leur action dans les commissions consiste pour l’essentiel à faire acte de présence. En outre, leur vote ne se singularise guère pour leur aspect progressiste. A titre d’illustration, les députés du RN ont voté contre les 8 rapports renforçant les droits des femmes en matière de congé de maternité à 20 semaines ou un salaire égal à compétences égales. A vrai dire, ils se distinguent davantage par leur faible taux d’assiduité au cours des sessions parlementaires.  

Malgré la modération du discours promue par Marine Le Pen, le message diffère peu de celui de son père. Le RN se contente de remplir la fonction de « parti lobby »en pesant sur les thématiques identitaires, sécuritaires ou d’immigration. Leurs prises de position sont en contradiction avec leurs discours. Au final, leurs promesses n’ont que l’apparence de la vérité et seraient plus dévastatrices que salvatrices.

Claude EDMOND

Président de l’Institut Rémy Nainsouta

Docteur en droit public

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