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Tout moun cé moun

13 Mar 2019
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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c'est Christian Delannay qui nous soumet son libre propos sur la situation de Baillif (Guadeloupe). 

Nous trouvons dans « Le Manuel d’Epictète » au paragraphe [XLIV] : «   Ces raisonnements ne sont pas concluants : « Je suis plus riche que toi, donc je te suis supérieur » ; « Je suis plus éloquent que toi, donc je te suis supérieur ». « Ceux-là, en revanche, sont concluants : « Je suis plus riche que toi, donc mon avoir est supérieur au tien » ; « Je suis plus éloquent que toi, donc mon art de parler est supérieur au tien ». Mais toi-même en tous cas, tu n’es ni avoir, ni art de la parole ». 

Voilà l’une des choses fondamentales qui devrait être inculquée aux individus dès leur plus jeune âge dans toute société qui se respecte et contribuerait à instaurer la paix et la fraternité et éviter les mouvements sociaux violents et insurrectionnels auxquels on assiste un peu partout dans le monde.

Bien sûr que les inégalités et injustices sociales conduisent toujours à une vague d’insatisfactions, de colères et de révoltes légitimes. Mais cela est tellement évident et visible que je ne crois pas nécessaire de le mentionner. C’est sûr qu’il faut mettre un terme à ces injustices sociales et fiscales qui font que beaucoup manquent du stricte minimum pour survivre (explosion du nombre de situations précaires, de chômeurs, de SDF) quand d’autres se vautrent dans une opulence insolente, indécente et insultante, et jouissent de pouvoirs abusifs et de privilèges exorbitants. Je pense ici aux revendications du LKP (pwofitasyon) chez nous en 2009 et à celles des Gilets Jaunes en France en ce moment.

Mais ce qui est plus insidieux, moins palpable, bien moins visible mais non moins important, car participant aussi de cette colère exprimée, c’est le comportement méprisant, arrogant, hautain et humiliant ou alors condescendant que doivent subir une majorité écrasante (et écrasée !) de la part d’une minorité sans vergogne qui se croit supérieure à cause de ses richesses, de ses pouvoirs ou de ses savoirs, souvent s’interconnectant.

Et donc quand bien même on aura répondu correctement aux problèmes d’injustices sociales et fiscales, essentiellement au pouvoir d’achat, et il faudra bien le faire pour un retour normal et indispensable à la sérénité, il restera toujours qu’à un moment ou à un autre le peuple se soulèvera à nouveau si des mesures fortes ne sont pas prises contre les attitudes de mépris, d’arrogance et d’humiliation en question. « Tout moun cé moun ». Epictète rappelle à ceux qui n’en sont encore pas conscients que personne ne peut être supérieure ou inférieure à qui que ce soit. Subir en permanence ces attitudes de la part de certains qui souvent n’en sont même pas conscients provoque une intériorisation, un refoulement de la colère qui finit par gonfler, enfler et déborder cherchant à tout prix à s’extérioriser.

Car « Tout moun cé moun ». Epictète le rappelle à ceux qui n’en sont plus conscients. Les SDF, du fait de leur état, seraient-ils moins respectables que les plus hautes personnalités du Pouvoir Politique ayant commis des délits les uns plus graves que les autres ou que les plus hauts dignitaires de l’Eglise ayant commis des actes de pédophilie ? Malheureusement ces attitudes de mépris affichées sans gène aucune envers certaines catégories sociales se retrouvent dans pratiquement tous les pays du monde. Et les gouvernements qui insistent sur la colère et la violence exprimées, se refusent à aller au fond des choses chercher les solutions en étudiant les véritables causes et se bornent à la répression comme réponse à porter pour le rétablissement de l’ordre, leur ordre à eux

En sus donc de ces injustices sociales criantes sur lesquelles on ne peut évidemment pas faire l’impasse, comment accepter, même si c’est une tradition qui date et qui n’a pas l’air de déranger outre mesure, par habitude, qu’un quinquagénaire qui travaille dans un restaurant-bar pour gagner sa vie, soit appelé « garçon ! » de-ci, de-là, par des tout jeunes ou même des moins jeunes d’ailleurs pour être servis. Parce qu’il travaille dans un restaurant, pourquoi ne pourrait-on pas dire : « Monsieur s’il vous plait, pourriez-vous m’apporter… ? » non non , il n’a pas droit au respect , ça ferait trop ridicule, il n’a pas droit à cela. « Il ne faut pas mélanger les serviettes et les torchons ! ».

Dans l’Administration publique ou d’ailleurs dans n’importe qu’elle entreprise, le supérieur hiérarchique peut se permettre très souvent d’appeler un subalterne par son patronyme ou son prénom quand ce dernier doit, lui, en retour, dire : « Monsieur » ou « Madame ». Parfois même c’est au tutoiement qu’a droit le subalterne quand bien évidemment lui, ne peut répondre que par le vouvoiement.

On continue toujours de s’adresser à une jeune femme ou une femme non mariée quelque soit son âge, en disant « Mademoiselle » alors qu’une loi avait été prise stipulant qu’on ne devrait s’adresser à toute femme qu’en commençant par « Madame ». Des directeurs ou n’importe quel chef de service continuent à demander à leurs secrétaires ou assistantes de leur servir un café qu’elles devront   leur préparer ou à n’importe quel subalterne de faire une tâche qui ne rentre pas dans le cadre de sa fonction, allant parfois même jusqu’à exiger que cette tâche soit exécutée tout en étant pleinement conscient du caractère illégal de celle-ci, se faisant au besoin menaçant si le subalterne se montre réticent.

Certains se permettent de tutoyer avec une aisance déconcertante les chômeurs, les SDF et autres laissés pour compte, toute cette catégorie de personnes qui se situent au plus bas de l’échelle sociale, de même que des « mis en examens » (pas ceux des hautes sphères) (pourtant présumés innocents tant qu’ils ne sont pas jugés et reconnus coupables).

Toutes ces pratiques devraient être interdites et punies sévèrement par la loi. Toute personne à droit au respect, sauf peut-être celles à qui on pourrait reprocher d’avoir commis des actes délictueux graves reconnus comme des faits avérés.

Pour ma part je reste profondément convaincu que les actes délictueux, et ils le sont effectivement, commis par des jeunes, en s’en prenant à la chose publique, saccageant et dégradant des édifices publics, cassant des lampadaires, renversant et incendiant des poubelles sans raison apparente aucune, actes communément qualifiés de gratuits, d’irresponsables et de répréhensibles, je reste persuadé disais-je, que ces actes trouvent leur origine, leur source, dans le mépris et les humiliations à répétition qu’ont subis leurs parents ou eux-mêmes. Toutes ces frustrations nées de là ont engendré une colère et une violence trop longtemps contenues, qui finissent à un moment donné par déborder et s’écouler comme une rivière qui monte et sort de son lit, ces gens piétinés et révoltés croyant pouvoir retrouver ainsi un sentiment de soulagement et de calme.

christian delannay

 

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