Hommage. Le 6 décembre 1961, Frantz Fanon décédait mais il demeure immortel

06 Déc 2019
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Alger. Vendredi 6 décembre 2019. CCN. Un demi-siècle que Frantz Fanon théoricien et militant et de la révolution en pays colonisés par l’occident n’est plus. Sa pensée et ses ouvrages d’une grande actualité nourrissent encore l’action de tous ceux qui par le monde aspirent à bouleverser l’ordre établi par des systèmes qui veulent nous déshumaniser. Martiniquais de par sa naissance, mais c’est dans l’Algérie sous le joug colonial français que le psychiatre Fanon accomplira l’essentiel de ses combats. Parmi les nombreux livres consacrés à Fanon, signalons celui de l’écrivain martiniquais Raphael Confiant « L’insurrection de l’âme » (Caraibeditions, 2017) une approche « autobiographique » imaginaire d’une remarquable originalité…

La vie de Fanon

par Claudine Rajanavao et Jacques Postel ( extraits.

Lorsque Frantz Fanon naît, le 20 juillet 1925 à Fort-De-France, ses parents issus des esclaves ramenés d’Afrique durant les siècles précédents font partie de cette nouvelle classe de petits bourgeois de couleur pour qui la politique française d’assimilation semble avoir réussi. Son père est inspecteur des douanes et fait partie de la franc-maçonnerie. Sa mère – elle est à demi alsacienne d’origine, d’où ce prénom alsacien de « Frantz » qu’elle donne à son fils – tient un petit commerce. Huit enfants sont nés dont six survivent et font des études secondaires. Frantz aura comme professeur Aimé Césaire, déjà engagé politiquement à l’extrême gauche et partisan de l’indépendance. Cependant son élève se sent à cette époque tout à fait français, et c’est sans réticence ni ambiguïté qu’il s’engage en 1943 dans les forces françaises libres sous la direction du général de Gaulle pour défendre la « patrie française ».

Il n’a aucunement remis en question son identité de citoyen français et, comme il s’en justifiera plus tard : « Aux Antilles, le jeune noir qui, à l’école ne cesse de répéter “nos pères, les Gaulois”, s’identifie à l’explorateur, au civilisateur, au blanc [1]Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, réédition Paris, Le…… ».

Il quitte la Martinique en 1944 et, après avoir reçu en Afrique du Nord une brève formation d’officier, il participe aux combats près de la frontière suisse ; blessé, il est décoré pour ses faits d’armes. À la fin des hostilités, il retourne quelque temps à la Martinique où il participe à la campagne électorale d’Aimé Césaire ; c’est son premier contact avec l’action politique.

2Bachelier en 1946, il revient en métropole faire ses études de médecine à la faculté de Lyon. Pendant cette période, il est absorbé par la médecine mais aussi par la littérature et la philosophie. Il suit les cours de Merleau-Ponty à la faculté des lettres, ainsi que ceux de l’ethnologue André Leroi-Gouran qui vient de publier le deuxième tome de ses Évolutions et techniques, Milieu et techniques et prépare son Archéologie du Pacifique Nord.

Il lit surtout beaucoup d’ouvrages philosophiques, à tort et à travers dira-t-on : Lévi-Strauss, Mauss, Marx, Lénine, Hegel, Heidegger, Sartre, Freud, Lacan… dont on retrouve les références dans Peau noire, masques blancs en 1952. Il s’occupe aussi de politique estudiantine et rédige un petit périodique, Tam-Tam, destiné aux étudiants originaires des colonies françaises. Il ne passe pas les concours classiques de l’externat et de l’internat des hôpitaux de Lyon, mais s’intéresse dès sa quatrième année de médecine à la psychiatrie.

3À cette époque, en 1950, la psychiatrie universitaire est enseignée à Lyon dans le service du professeur J. Dechaume à l’hôpital de Grange-Blanche. Fasciné par la neurologie et surtout la neurochirurgie, Dechaume n’a qu’une passion : la psychochirurgie. Il a installé un service chirurgical dans son pavillon, avec Mansuy (alors qu’à quelques mètres de là se trouve le pavillon de neurochirurgie du professeur Wertheimer) et on le voit chaque matin poussant de son moignon (car il est manchot) son chirurgien Mansuy durant ses interventions.

En dehors de cette activité chirurgicale débordante, le service est un désert psychiatrique où Bourrat assure les urgences, et Koler, confiné dans une salle de quarante mètres carrés, la pédopsychiatrie. J. Courjon a plus de facilités pour mettre en route, dans les sous-sols du service, un magnifique laboratoire d’électroencéphalographie.

C’est dire que tout est orienté vers une neuropsychiatrie très organiciste. Les traitements sont surtout « biologiques » et les anxieux sont traités avec des chocs ou du succyl intra-veineux ! Guyotat, jeune interne du service, devra partir à Paris pour apprendre à Sainte-Anne la psychiatrie, et Jouvet s’orientera (avec quel brio) vers la neurophysiologie. En face de ce vide universitaire, il y a bien une grande école psychiatrique, celle du Vinatier avec en particulier Paul Balvet. Mais, comme d’habitude, elle est méprisée par les universitaires. Il semble que Fanon n’ait pas tenté le concours du Vinatier. Tout en restant inscrit comme stagiaire chez « M’sieur D’chaume » (comme on le prononce à la lyonnaise),

il devint interne provisoire d’abord à Dôle à l’hôpital de Saint-Ylie, puis à Saint-Alban chez Tosquelles. Ce dernier nous parle de son travail commun avec Fanon qui lui a laissé des souvenirs particulièrement marquants. En revanche, le séjour à Dôle s’est assez mal passé. Le Dr Madeleine Humbert qui fut son médecin-chef ne semble pas l’avoir beaucoup apprécié : « Je n’ai pas souvenir que Fanon se soit abaissé à prendre des observations. Il a laissé de son séjour le souvenir le plus désagréable possible, traitant les infirmiers comme… un colonialiste. Il faut dire qu’à cette époque il était seul interne du service pour plus de cinq cents malades » (lettre du 20 juillet 1973). C’est à la fin de son séjour à Dôle que Fanon présente sa « thèse » à M’sieur D’chaume. Il s’agit du manuscrit de Peau noire, masques blancs.

C’est le scandale dans ce service universitaire où on n’avait guère l’habitude de voir traiter de tels sujets. Le professeur refuse. Un assistant conseille à l’Antillais un sujet plus académique et moins tendancieux : « Un cas de maladie de Friedrich avec délire de possession ». C’est sur cette observation que se bâtit rapidement la thèse de médecine qu’il soutient à Lyon en 1951, sous la présidence bienveillante du professeur Dechaume.

4Fanon se marie en 1952 avec une Française, Marie-Josèphe (Josie) Dublé, qu’il a connue à Lyon. Puis c’est avec Tosquelles qu’il prépare le médicat des hôpitaux psychiatriques qu’il réussit en juin 1953, après avoir traité du « lobe occipital », des « névroses obsessionnelles », de « l’abcès du poumon » et du « calcul du prix de journée ». Vingt-deux candidats sur les cinquante-quatre qui se sont présentés sont reçus avec lui, dont Bensoussan, Guyotat et Paumelle.

5Nommé médecin des hôpitaux psychiatriques, il assure de septembre à novembre 1953 un intérim à l’hôpital psychiatrique de Pontorson en Normandie. Il demande à L.S. Senghor, avec qui il entretient des relations épistolaires, un poste de médecin en Afrique, mais il n’obtient pas de réponse. Il est alors nommé médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie, où il poursuit pendant trois ans une expérience fructueuse qui se termine en 1956 par sa démission. Fanon est déjà engagé dans la lutte contre le colonialisme français et considère qu’il ne lui est alors plus possible d’exercer sa fonction, ainsi qu’il l’exprime dans sa lettre de démission au ministre résident Robert Lacoste : « Une société non viable, une société à remplacer… Ma décision est de ne pas assurer une responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire . »

6Parallèlement à son activité psychiatrique, en ethnologue nous dira Tosquelles, Fanon s’associe à l’action révolutionnaire en hébergeant des maquisards, leur fournissant locaux, informations et matériel. Cette activité lui vaut d’être expulsé d’Algérie au début de 1957 après avoir participé en septembre 1956 à un congrès d’artistes et d’écrivains noirs où il appelle les peuples colonisés à entreprendre des guerres de libération.

Après un passage rapide à Paris puis en Suisse et en Italie, il s’installe en Tunisie où les milieux psychiatriques ne lui font pas bon accueil. À l’hôpital de la Manouba où il demande à exercer, on l’appelle le « négro » et on ira même semble-t-il le dénoncer comme « espion ». Son activité psychiatrique est néanmoins poursuivie dans cet établissement puis à l’hôpital Charles-Nicolle. Son action politique est alors intense (collaboration à la rédaction de Résistance algérienne et d’El Moudjahid, participation en 1958 au congrès panafricain d’Accra).

En 1959, un grave accident de voiture l’empêche pendant quelques mois de poursuivre sa tâche. Il est soigné à Rome où il échappe à deux attentats dirigés contre lui. Il se préoccupe d’une extension des luttes de libération en Afrique et noue de nombreux contacts avec des révolutionnaires et des hommes d’État africains, Patrice Lumumba entre autres. Fanon est alors frappé de leucémie, maladie dont il avait eu la crainte phobique de nombreuses années auparavant (au cours de son séjour à Saint-Alban, il faisait contrôler régulièrement sa formule sanguine).

Il se soigne à Moscou, mais ne ménage pas ses forces à son retour et, tout en poursuivant sa tâche à l’hôpital, il donne des cours de formation politique aux cadres de l’aln à la frontière algéro-tunisienne. En avril 1961, il entreprend la rédaction de ce qu’on peut appeler son testament politique (Les damnés de la terre).

En automne de la même année, son état s’aggrave ; il part se faire soigner à Washington, vivant là une difficile agonie dans la crainte quasi délirante d’être vidé de son sang : « Cette nuit, disait-il à sa femme peu de jours avant sa mort, ils m’ont mis dans la machine à laver [4]Simone de Beauvoir, La force des choses, Paris, Gallimard,…. »

7Il meurt le 6 décembre 1961 à l’âge de 36 ans aux Etats-Unis

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