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Guadeloupe. Mental : « Dans l’imaginaire culturel Afro-descendant, la dépression n’existe pas, elle est considérée comme une maladie occidentale » (1)

Guadeloupe. lundi 20 avril 2020.CCN. Sherline Gourdet est  une Afro-descendante des îles de la Caraïbe, très passionnée des neurosciences du comportement humain. Elle est donc psychologue, formatrice et directrice de cabinet de conseil dans la conduite du changement des entreprises. En mars 2019, elle  créé l’association «  Psychologies Caraïbe » afin de vulgariser la psychologie à travers la prévention psychique, la promotion psychosociale par de l’animation spécialisée pour tous.  Entre 2  télé-consultations Sherline a accepté de  répondre aux questions de CCN. Un entretien qui  répondra sans aucun doute aux attentes de nombreux  confinés : C’est à lire…

Sherline Gourdet (SG). D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été une personne empathique, sensible aux personnes, à la beauté de la nature et à l’énergie qu’ils émettent. C’est pourquoi, j’ai naturellement choisis la psychologie qui est une évidence pour moi. Je suis également une entrepreneuse du psychosocial, car à mon niveau, j’ai à cœur de résoudre des problèmes de société qui m’inspirent dans le monde associatif. Votre parcours? J’ai parfait cette tendance naturelle d’hypersensibilité par de nombreuses années de formation et un long chemin de bien-être personnel. Dans mon parcours de psychologue, c’est la recherche de méthodes à la fois efficaces, concrètes pour la personne, qui m’a amenée à sillonner plusieurs horizons thérapeutiques. C’est pourquoi, après des études classiques de psychologie clinique, je me suis formée à la neuropsychologie, à la psychologie du travail et des organisations, aux neurosciences et aux thérapies comportementales et cognitives (TCC) avec enthousiasme. J’ai suivi des spécialisations en management européen des ressources humaines et en management commercial en école de commerce, pour de manière globale être autonome dans mon activité. Je continue d’étudier de nouveaux concepts et outils, les formations, les séminaires, colloques et groupes de travail auxquels, je participe régulièrement viennent enrichir en permanence mes pratiques professionnelles. Je suis rentrée dans la vie professionnelle depuis une dizaine d’années en tant que Psychologue consultante pour des entreprises, des associations et institutions dans la conduite du changement, tout en travaillant à mi temps dans mon cabinet en Psychologie et Psychothérapie. En 2017, j’ai souhaité me rapprocher de mes racines en apportant mes compétences et mon savoir faire en outre-mer. Depuis 3 ans que je suis sur le territoire de la Guadeloupe, j’ai travaillé en institution, en entreprise privé et en association. J’ai mis en place des projets en économie sociale et solidaire, groupe d’échange de service, groupe d’échange de pratique. Je me sens totalement à ma place. Normaliser la souffrance psychique, déstigmatiser la souffrance existentielle et émotionnelle dans les Antilles, voilà le projet que je me suis fixé. Concrètement dans toute la Guadeloupe, sur le territoire de la Désirade et partout où on nous le demande, je propose de la psychoéducation par différentes activités que je développe avec une équipe pluridisciplinaire. Pendant cette période de confinement, j’ai voulu faire de ce temps une opportunité et apporter mon expertise, mes compétences et mon savoir-faire en conduite du changement au monde de l’entreprise des Antilles. En créant mon cabinet de conseil Humains Expansion pour l’accompagnement post-crise concernant la réorganisation des entreprises. 

CCN. Pourquoi les Gpéens, les Caribéens, d’une manière générale ont- ils cette sorte de méfiance à l’égard des psys? 

SG. La psychologie est considérée comme une discipline, occidentale dans la croyance des populations noires en général. Pour les publics guadeloupéens et caribéens la psychologie ne fait pas partie de leurs représentations culturelles et communautaires. C’est tout à fait normal dans la mesure où chaque culture a sa propre manière, de définir les troubles de la santé mentale et les modes de prise en charge. Dans les Antilles, quand on ne va pas bien, on consulte sa famille autour d’un ti-punch. Si ça ne va toujours pas, on va chez le médecin, puis dans certain cas on s’en réfère à son prêtre ou à des pratiques magico-religieuses. Dans l’imaginaire culturel afro-descendant, la dépression n’existe pas, car elle est considérée comme une maladie occidentale. Or, elle touche deux fois plus les Afrodescendants qui portent les souffrances de la colonisation.

CCN. Les  peuples de Notre Caraïbe, ont en commun le fait : qu’ils ont tous été colonisés par des occidentaux,  ils sont pour la grande majorité des Afro descendants ( en dehors des Kalinas et des Indiens) ,la psychologie, peut- elle aider à une meilleure prise de conscience identitaire? 

SG. Chaque culture apporte une réponse et une solution particulière à des problèmes humains de déshumanisation. La détresse émotionnelle existentielle des afros-descendants qui pourraient être dues à la colonisation doit être considérée dans sa dimension à la fois existentielle (interpersonnelle, intersubjective) et collective, comme une « souffrance sociale » qui exprime les formes d’incarnation de la misère humaine.

Le début de cette sensation d’insatisfaction fait partie de la résignation globale dans laquelle on se sent pris : “je me résigne à un style de vie qui ne me convient pas tout à fait”, “j’accepte de travailler dans quelque chose qui ne m’enthousiasme pas”, “je me conforme à la pensée qu’il n’y a rien de plus”.

Les doutes identitaires sur l’être génèrent des conflits internes et externes, il en va de même pour ceux qui proviennent du “faire”. Et même les personnes qui n’ont jamais vécu de crise identitaire se sont au moins une fois demandé “qu’est-ce que je fais de ma vie?” Les psychologues et psychothérapeutes sont formés pour aider les patients à comprendre, d’où vient cette crise existentielle et à travailler avec eux, sur les sensations caractéristiques d’être conscient de sa propre existence, en opposition avec le monde. Les psychothérapies sont des ressources scientifiques que les psychologues, psychothérapeutes choisissent de mettre en place pour aider les patients à retrouver une meilleure conscience identitaire. L’objectif thérapeutique, souvent difficile à atteindre, consiste à les aider à accepter la paternité de leurs projections.

La psychologie coloniale, permet de comprendre que la transmission psychique n’est pas héréditaire, elle résulte d’un héritage familial précoce, qui s’opère au travers des interrelations précoces, mère-enfant et parents-enfant, d’abord fondées sur les attitudes, les gestes, la mimique et la vocalité.

La transmission se fait donc dans la prime enfance, par les simples échanges entre les parents et les enfants : Il suffit de vivre en collectivité pour qu’il y ait une transmission de ces traumatismes. Nous sommes des êtres collectifs et nous avons donc une mémoire collective inconsciente. L’acceptation de sa propre responsabilité, liée à la détresse émotionnelle, résulte aussi de l’abandon de la croyance en un sauveur ultime. Lorsque nous désirons et décidons en pleine conscience nous sommes confrontés à notre responsabilité. Nous nous créons nous mêmes. Le désir et la décision constituent des briques de cette création. Pour les afros-descendants, se confronter à sa responsabilité, nécessite une certaine force au niveau du moi pour se confronter à sa situation existentielle des traumatismes transgénérationnelles et aux angoisses qui en résultent. L’attitude que nous adoptons envers ce que nous vivons constitue, le point essentiel de ce qui fait de nous des êtres humains. Un psychologue aidera le patient à avoir une vision plus objective de la situation, à restructurer ses attentes et projets de vie. Il apportera des outils aidant à l’acceptation de soi et une correcte gestion des émotions et développera des stratégies d’affrontement plus efficaces et adaptatives pour dépasser la crise. Tout le monde ne vit pas les crises de la même manière : certains peuvent en souffrir pendant quelques semaines, d’autres quelques mois et d’autres des années. Les crises existentielles longues et intenses ont besoin de l’aide de la part d’un professionnel. La crise est résolue de façon satisfaisante lorsque le patient sent qu’il est de nouveau connecté à lui-même et a restructuré sa façon de penser. Il peut aussi changer de vieilles habitudes dysfonctionnelles pour d’autres plus adaptatives, et ainsi retrouver le  bien-être.

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