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Guadeloupe. Débat. Ce que dit Georges Combé sur la situation du pays.

Pointe-à-Pitre. Vendredi 15 juillet 2022. CCN. Georges Combé ex-militant de l’AGEG* patriote Guadeloupéen, prof de philo retraité, *observateur attentif et très critique de la vie politique de son pays. C’est avec feu Raoul Serva l’un des co-fondateurs des “Études Guadeloupéennes”* une revue, pas assez connue, mais qui a toujours abordé avec une extrême rigueur les problèmes fondamentaux et systémiques de la Gwadloup.

La Situation politique en Guadeloupe après les dernières élections                                                                                                                        

Aujourd’hui, les élections constituent un marqueur de la vie politique qu’il ne faut ni surestimer ni sous-estimer. Dans une société où fonctionne correctement la démocratie représentative, elles permettent au corps électoral de débattre, d’exprimer des choix et surtout de désigner ses représentants. Elles ne sont pas le tout de la vie politique, ce à quoi les ont réduites les politiciens, qui en ont fait un instrument au service de leurs intérêts et de leur désir de pouvoir.

Au fil des dernières décennies, la politique comme les élections donnent à voir un triste spectacle : promesses non tenues, élus changeant de camp politique, trahissant ainsi sans vergogne la confiance de leurs électeurs, impuissance de la « classe » politique ou incapacité de celle-ci à traduire en réalisations concrètes les aspirations de la population.

Aussi, le rapport des Guadeloupéennes et des Guadeloupéens à la politique s’est sérieusement dégradé. Pour preuve, une progression constante de l’abstention aux élections allant jusqu’à atteindre 70% des inscrits sur les listes électorales. Cette désaffection a été de même mise en évidence par de nombreuses enquêtes d’opinion établissant une défiance continue envers les élus.

En clair, le sens de la politique est sérieusement abîmé et l’expression démocratique, complètement dénaturée, se ramène à un casting d’individus, un acte purement formel pour ne pas dire à un rituel.
Les dernières élections, présidentielles et législatives, n’ont pas échappé à cette tendance lourde, mais dans le contexte lié à la pandémie et au mouvement social de la fin de l’année 2021, elles font apparaître des éléments significatifs qui méritent d’être analysés avec beaucoup d’attention. On peut retenir, en plus du fort taux d’abstention :

  1. Le rejet du président de la République sortant et de tous ceux, élus et partis, qui gravitent dans la sphère de la macronie. On a d’ailleurs assisté à une curieuse attitude des élus proches d’En Marche (LAREM) qui, avançant masqués, osaient à peine montrer qu’ils étaient des soutiens de Macron.
  2. La droite assimilationniste traditionnelle (Les Républicains) est complètement marginalisée.
  3. Les partis se réclamant de la gauche ont connu un certain frémissement dû surtout à l’implantation de leurs candidats et à leurs bases municipales.
  4. Les partis se réclamant de l’anticolonialisme ont confirmé leur stagnation, à l’image du PCG, ou sont restés en dehors de la séquence électorale sauf à mener une action d’éclat dont on peut douter de l’efficacité contre Marine Le Pen.
  5. Le séisme provoqué par le score de Marine Le Pen aux présidentielles et les résultats enregistrés par les divers candidats d’extrême-droite aux législatives, notamment Rody Tolassy, constituent un fait marquant.

Aux présidentielles, il faut y voir une véritable claque infligée au président sortant. Les électeurs se sont servi du bulletin Le Pen pour signifier leur rejet de  Macron. On a vu, ici et là, certains s’étrangler d’indignation suite à ce choix, mais l’indignation ne constitue pas un argument politique. Il faut chercher au-delà de l’émotion. Ce vote se nourrit quelque part de tendances xénophobes à l’endroit des immigrés caribéens, qui persistent encore dans notre société. Dans un contexte de crise, les plus touchés reportent leurs difficultés et leur frustration sur un bouc-émissaire. Mais, en dehors de ces aspects, il faut repérerr dans la percée électorale du Rassemblement national les effets d’une dédiabolisation, et surtout d’une exposition médiatique menée de longue date. La médiatisation, comme on le sait, c’est le carburant de la société de consommation. En la matière, la politique n’échappe pas à la règle. Nous vivons dans une société qui incite à la satisfaction du désir de changer les produits de consommation. L’élu politique est perçu comme un produit de consommation vis-à-vis duquel l’électeur se dit : « Et si j’essayais celui-ci ? », « Pourquoi pas, on verra ce que cela donne. ». Et avec Rody Tolassy, on était en présence d’un pur produit marketing : jeune Guadeloupéen, profil du gendre idéal s’exprimant avec aisance, déroulant des propos d’une certaine cohérence (peu importe le contenu, c’est l’emballage qui compte). Et voilà ce candidat new-look se permettant de battre le candidat LREM, Ferdy Louisy,  dans la commune dont celui-ci est le maire. Quel affront ! Et d’arriver en tête dans sa commune, Sainte-Rose, bénéficiant ainsi de l’instabilité politique qui y règne depuis plusieurs années, et aussi, de l’effacement du mouvement nationaliste dans cette région. Faut-il rappeler que Sainte-Rose a été le berceau des syndicats ouvrier et paysan UTA, UPG ? La nature a horreur du vide, la politique aussi. A n’en pas douter, Rody Tolassy sera un sérieux challenger aux prochaines élections municipales à Sainte-Rose.

La séquence électorale est terminée, les postes ont été pourvus mais la Guadeloupe demeure confrontée aux plus grandes incertitudes. Les élections n’ont été qu’une parenthèse, vite refermée,  n’ouvrant aucune perspective sur les grandes problématiques connues : conséquences de la crise sanitaire, économie délabrée, éducation à la ramasse, violences en recrudescence, aggravation des inégalités, vie chère, eau en défaut, chlordécone, sargasses, etc.

Une grande partie de l’opinion éprouve un sentiment de lassitude à l’égard de la chose politique. Les liens s’effritent entre les Guadeloupéens et les représentants de l’Etat français, pour ne pas dire entre les Guadeloupéens et la France, les élus perdent de plus en plus la confiance des citoyens. L’exécutif français, dépourvu de relais en Guadeloupe, est bien conscient de cette situation et tente de reprendre la main par tous les moyens : subordination du ministère des colonies à celui de Darmanin, superviseur du RAID et du GIGN ; recours à l’ancien préfet Jean-François Carenco, connu pour avoir été sur la brèche dans toutes les situations difficiles de l999 à 2002 , sans préjugés et sans complexes, auquel on a adjoint un préfet guadeloupéen.

Que nous réservent les années à venir, dans un contexte économique particulièrement compliqué, aggravé par les conséquences de la guerre en Ukraine ? Nul ne sait.

La situation actuelle met chaque Guadeloupéenne, chaque Guadeloupéen, en face de ses responsabilités. L’histoire n’est pas écrite d’avance et elle ne s’écrit pas par la volonté des autres. Il appartient à chacune et chacun de s’engager à quelque niveau que ce soit pour sortir ce pays de l’ornière.
Les forces vives (politiques, syndicats, associations, comités citoyens) doivent prendre conscience de la responsabilité qui leur incombe afin de s’atteler à la tâche essentielle de l’heure, mettre fin à la colonie départementalisée.

Georges-Christian Combé

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