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Guadeloupe. Crise sanitaire / mès é labitid. Dr Marlyne Dabrion : « En Guadeloupe comme ailleurs il y a des fous, mais ce n’est pas raisonnable de prétendre que tous les Guadeloupéens sont fous »

Paris. Samedi 14 août 2021. CCN. Dr Marlyne Dabrion ex-infirmière de soins psychiatriques, aujourd’hui sociologue, a récemment publié « Folie douce et Fous enragés », un ouvrage où elle analyse avec une grande perspicacité la notion de « folie » dans notre société guadeloupéenne. C’est à ce titre et en pleine crise sanitaire que CCN a voulu savoir comment elle interprétait cette attitude du refus de l’obligation vaccinale de la part de la grande majorité des Guadeloupéens. C’est à lire…

CCN.  les français qui semblent ne pas comprendre pas pourquoi les Guadeloupéens, et les Martiniquais refusaient de se faire vacciner sous la pression. Des médias français ont avancé des explications absurdes : nos pratiques magico-religieuses, le vaudou,  l’illettrisme etc...  Pourquoi de votre point vue, les Français ont-ils encore cette “vision” de nos peuples ?

Marlyne Dabrion (MD). Le taux de vaccinés est assez bas (autour des 16 % de la population au 06 août 2021, 20 % à ce jour) tant en Guadeloupe qu’en Martinique ou Guyane.
Il y a-t-il une explication spécifique à cette situation ? Pourrait-on aussi se demander quel est le profil des personnes vaccinées chez nous, en Guadeloupe ? 
En dehors de toute enquête qualitative, nous pouvons examiner cela autour de nous. Pour ma part, j’ai cherché à savoir qui était vacciné dans mon entourage, qu’il s’agisse des amis, voisins, parents, etc... Ce qui nous permets de dire :

Ceux qui vivent en Guadeloupe et qui sont vaccinés, sont des personnes dépassant la soixantaine, ayant des comorbidités (hypertension, diabète, cancer). Ce sont des personnes ayant exercé une activité professionnelle dans le champ sanitaire, ou/et qui ont été convaincues par leurs enfants infirmières elles-mêmes pro-vaccins. Nous n’avons pu identifier aucun jeune de 16-18 ans ou plus qui se serait fait vacciné. 

Ceux de nos proches qui revendiquent leur guadeloupéanité, mais qui résident en France, sont dans une plus large proportion vaccinés. Dans ce cas, c’est toute la famille qui se vaccine, père, mère et enfants (de 16 ans ou plus), surtout celle actuellement en vacances au pays. Dans cette catégorie, ceux qui ne se sont pas fait vacciner demeurent minoritaires.

À partir de ces observations, nous ne pouvons déduire qu’il existe une homogénéité et chez le Guadeloupéen à propos de la vaccination contre la Covid19. Nous ne pouvons pas non plus affirmer que «les Français ont une vision, univoque de notre peuple» à ce propos. Il me semble qu’il est important de nuancer. J’ai moi aussi vu à la télévision ce professeur qui faisait allusion à notre comportement à propos du vaccin. Bien sûr qu’il n’est pas ethnologue et qu’il s’est trompé dans la dénomination de nos types de croyances en nous attribuant le «vodou» haitien. Mais ce qu’il faut essayer de décrypter, c’est l’idée essentielle sous-jacente de ce discours. Pour ma part , ce que j’en comprends, c’est la mise en évidence d’une pensée non-rationnelle autour du vaccin. Mais là aussi, cette explication n’est pas généralisable à tous les Guadeloupéens. 

CCN. Comment analysez-vous cette résistance à l’obligation vaccinale, y compris chez les soignants ?

MD. Mon analyse se fera à partir d’un paradigme anthropo-sociologique, compte tenu de ma posture professionnelle. Je n’envisagerai pas ici d’autres dimensions (économique, politique etc), mais qui seraient néanmoins utiles pour un examen complet de la situation.
En tant que soignants, nous savons que « l’obligation vaccinale » n’est pas une surprise, puisque c’est déjà le cas pour certains vaccins comme l’hépatite B par exemple.

Ce vaccin existe depuis 1982, et l’obligation pour les soignants d’être protégés contre la maladie remonte à 1991. Mais comme il s’agit de mesures pérennes, il n’y a pas d’opposition significative chez les soignants. Cela se passe en toute discrétion au sein des plateformes de Médecine préventive des hôpitaux à partir du colloque singulier entre le médecin du travail et chaque professionnel de santé. Mais s’agissant de la Covid 19, elle est considérée comme la première infection nosocomiale à l’hôpital, c’est-à-dire la maladie que l’on attrape le plus souvent en venant se faire soigner pour toute autre affection dans les différents services hospitaliers. Ici aussi, les professionnels de santé, sont divisés, les uns sont d’accord pour se faire vacciner afin de participer à la diminution de la propagation du virus, d’autres s’y opposent.

Si nous retenons cet adage freudien bien connu en psychologie, « l’enfant se pose en s’opposant » et qui fait dire à Margot Weber et Jean-Louis Le Run (Juin 2017) qu’en fait l’opposition accompagne l’être humain tout au long de son existence et certaines formes d’opposition sont structurantes dès la petite enfance et à l’adolescence, nécessaires à la construction de la personnalité, à la subjectivation.

Mais l’opposition peut se durcir, prendre un tour radical comme l’a montré l’actualité récente. Plus communément, elle peut se maintenir, se renforcer et devenir un symptôme bruyant qui, associé à d’autres, conduit à des situations d’opposition pathologiques. On les retrouve actuellement sous les termes de troubles des conduites, du comportement ou encore de troubles de l’opposition avec provocation. Elles dépassent largement le cadre de l’opposition développementale et s’expriment à travers une grande variété d’attitudes et de comportements. Il serait toutefois réducteur d’entrevoir l’opposition comme une simple entité clinique/pathologique ».

Peut-on alors, valablement retenir l’opposition de ces soignants comme une étape d’un processus de prise de conscience pour une maturation professionnelle en Guadeloupe, ou s’agit il de la manifestation d’une situation d’opposition pathologique Il faudrait une thèse universitaire pour y répondre.

Mais, si nous entrevoyons la situation à travers le prisme des trois démarches de la pensée humaine : magique (croyance) empirique, scientifique, nous reconnaîtrons que les Guadeloupéens comme tous les êtres civilisés de la planète utilisent les mêmes processus réflexifs pour penser et agir.
La particularité, et nous en avons parlé dans notre dernier ouvrage est qu’il n’existe pas chez nous une contradiction franche entre les modes de pensée magique et scientifique. Les anthropologues comme Roger Bastide [1898-1974] de la région Caraïbe Amérique-latine ont appelé cela le syncrétisme (quand la psychiatrie aurait parlé d’ambivalence).
Par exemple tel médecin gastro-entérologie explique au mari d’une patiente ayant une hémorragie digestive qu’il doit aller voir un gaded zafè. Tel avocat engagé en politique va voir ce dernier pour « arranger ses affaires » afin de triompher aux élections.
Quant à la démarche empirique, elle est banalisée dans le quotidien. Car quand nous constatons les résultats d’une action, nous ne rentrons pas dans la démonstration rationnelle pour admettre son efficacité. Nous admettons bien le pouvoir de certaines plantes « boujon a gouyav , fey a Kowosol » etc… que nous utilisons, sans que nous soyons chimistes ou botanistes. Ces derniers eux connaissent leurs propriétés scientifiques.
Nous voyons ainsi que la pensée scientifique n’est ni exclusive ni même hégémonique chez nous en Guadeloupe. Cela est certainement valable pour la situation pandémique actuelle. On ne change pas du jour au lendemain le mode de pensée d’une personne ou d’un groupe de personnes.
La majorité de la population « ne croit pas » au vaccin anti-covid 19. Ceux qui se laissent vacciner sont d’une part ceux qui adhèrent, bien sûr, aux démonstrations des chercheurs et des professionnels sanitaires. D’autre part, ceux qui «?croient?» au vaccin.
En restant optimistes, pouvons-nous, nous aussi « croire » en une transformation progressive de notre manière de penser ?

CCN. Vous êtes guadeloupéenne, mais vous vivez depuis 30 ans en France, comment percevez-vous les évolutions de notre peuple au niveau psychologique ?

MD. Je suis Guadeloupéenne et je réside en région parisienne. Je ne suis pas coupée de la réalité de mon pays car étant très souvent en Guadeloupe, comme actuellement, ce qui m’a permis d’être in situs en tant qu’ « observateur-participant » .
Les évolutions sont visibles par ceux qui sont en mesure d’établir des comparaisons diachroniques en ce qui concerne l’éducation des jeunes, la démographie ou encore l’expression socio-économique. Et l’examen des données statistiques de l’INSEE nous montrent bien l’infléchissement des divers marqueurs sociétaux.
S’agissant de l’évolution psychologique que vous convoquez, il faut bien se rendre compte que c’est la résultante de processus cognitifs individuels qui se conjuguent pour aboutir à un moment donné à des perceptions nouvelles partagées. Ainsi, insidieusement, les esprits se forment, se déforment, se transforment pour faire émerger d’autres réseaux de pensées qui éclosent dans la société, bien entendu en contiguïté ou en opposition avec l’existant enraciné.
Pour ma part, j’ai du mal à conceptualiser la notion de peuple dans le domaine de la psychologie, tant la réalité est hétérogène. À la rigueur, on pourrait retenir pour cela la notion de « communautés » qui sont constitutives du peuple. Si le concept de « peuple » est prééminent en sciences politiques ou en ethnologie, il ne nous aide pas pour référencer des profils psychologiques.
Toutefois, dans le domaine de la psychologie, nous pouvons dépasser les simples observations pour donner du sens aux comportements et attitudes en groupe. Là aussi des recherches autochtones en psycho-socio-anthropologie pourraient aider à objectiver cette réalité perçue comme trop abstraite.
Mais en l’absence de celles-ci, on pourrait au risque de se tromper, avancer l’hypothèse d’une véritable expression du besoin de s’affranchir par certains groupes, actuellement, au sein de la société guadeloupéenne.
S’affranchir de presque-tout : de la tutelle des anciens, du fonctionnariat comme salut suprême, de ce que disent les autres, de certaines dispositions étatiques, comme par exemple l’opposition au « pass sanitaire ».
Mais en même temps, la revendication d’un besoin impérieux d’obtenir rapidement les moyens de ces dites ambitions est omniprésente. Au risque de tomber dans une forme d’ambivalence, qui semble ne perturber quiconque.

CCN. Vous avez publié un ouvrage sur “Folie douce, Fous enragés”, au vue de la situation sanitaire actuelle les guadeloupéens sont selon vous à ranger dans laquelle de ces 2 “catégories” ?

MD. Si vous avez examiné mon livre, vous avez pu vous rendre compte que les propos rapportant « Nous sommes tous fous en Guadeloupe » me gênaient beaucoup. Car, en Guadeloupe comme ailleurs il y a des fous, mais à mon sens ce n’est pas raisonnable de prétendre que tous les Guadeloupéens sont fous.
En disant cela, je ne nie pas pour autant, l’expression de la violence, parfois paroxystique dans le pays. Ni même la force des croyances bien ancrées dans la population. Celles qui retiennent l’origine surnaturelle de certaines maladies et particulièrement de la maladie mentale, de l’omniprésence de la sorcellerie et des Kenbwa, pouvant déboucher sur des drames entre protagonistes persécuteurs/persécutés.
N’empêche que certains auteurs parlent de « société malade » dans la littérature, pour parler de crises ou de dérives dangereuses. Ici même, on peut aussi entendre la « Gwadloup malad » pour exprimer avec dépit que cela va très mal dans le pays. Et cela fait les choux gras des groupes de pression de toute obédience.
Mais chez nous ne prenez pas pour acquis, tout ce qui se dit. Le pays est petit, mais la scène sociale est riche par les jeux et les intrigues qui s’entremêlent. Untel dit que la Guadeloupe est malade, mais il ne croit pas un mot de ce qu’il avance. L’autre sait qu’il doit répéter la pensée ambiante, parfois dominante, car il ne peut pas se désolidariser de son « compatriote ». Comprendre la subtilité de ce qui se dit ou qui ne se dit pas est un art en Guadeloupe.
On peut supposer que ce mode de fonctionnement inclut les autres problématiques qui font débat dans le pays. C’est à se demander si le mythe de « Konpè Lapen » et « Konpè Zanba » serait encore vivace en Guadeloupe ? En tout cas, personne ne cherche à s’identifier au nigaud Zanba, mais plutôt au futé ”lapin” qui gagne à tous les coups. 

CCN. Faut-il craindre que cette crise sanitaire, ce confinement etc… puisse laisser des traces dans dans notre mental

MD. Savoir si le confinement va laisser des traces dans notre mental de guadeloupéen ?That is the question… 

Il ne serait pas intellectuellement honnête de prendre des paries sur l’avenir, ni même de demander au « menti-mentè » de nous lire cet avenir ? Par contre, la réflexion est ouverte, et il est bon de prévoir des scénarii par anticipation.

Première piste réflexive :

Nous savons qu’un événement traumatique vécu peut à tout âge engendrer un syndrome de répétition qui se traduit par la reviviscence de l’expérience traumatique vécue lors de l’événement. Une forme de retour dans le réel des manifestations qui se sont déroulées lors de l’événement.
Si la pandémie a été vécue comme traumatisante pour certains, il faut s’attendre à des symptômes de stress post-traumatiques chez eux. Dans certains cas excessivement douloureux, on pourra parler de névrose post-traumatique en fonction de l’intensité et la diversité des symptômes éprouvés.

Deuxième piste réflexive :

La nature humaine a de bonnes capacités d’adaptation. Ainsi certaines personnes, particulièrement des soignants font montre d’une grande résilience et traversent continuellement des situations excessivement éprouvantes avec une capacité de sublimation qui leur permet de convertir leur douleur en un altruisme remarquable.
Souvenez-vous du cas du célèbre psychiatre Boris Cyrulnik, enfant seul traversant la barbarie nazie, se réfugiant auprès des cochons et plus tard, c’est lui qui se met au service des malades mentaux avec le talent qu’on lui connaît. C’est le spécialiste mondial de la?résilience.

Ne faudrait-il pas, après cette crise sanitaire, nous préparer à rencontrer, en Guadeloupe comme ailleurs, toute la gamme de comportements réactifs allant du plus affecté au plus résilient ?

Interview Danik Ibraheem Zandwonis

Mme Marlyne Dabrion 
Docteur de l’Université, René DESCARTES PARIS V
Sciences Sociales Spécialité : Sociologie
Cadre supérieur de santé de la fonction publique hospitalière
Ancienne Directrice–Adjointe d’IFSI
Formateur : Sciences sociales et Sciences infirmières 

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