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France. Coupe du Monde et débat : Pourquoi Macron veut-il dépolitiser le sport ?

France. Coupe du Monde et débat : Pourquoi Macron veut-il dépolitiser le sport ?

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Paris. Vendredi 25 novembre 2022. CCN. « Il ne faut pas politiser le sport ». Examinons un instant cette déclaration du président Macron au sujet des contestations qui visent le mondial de football organisé au Qatar. Non que les petites phrases assénées depuis le sommet de l’Etat aient souvent un sens profond – souvent elles n’en ont aucun –, mais, si elles échouent à dire quelque chose de sensé, elles traduisent, mieux que n’importe quel autre genre de proposition, l’idéologie à l’œuvre. C’est à lire pour réagir

On peut avoir tendance, un peu rapidement, à considérer que les chefs d’Etats, et autres ministres, ne craignent pas de recourir à un novlangue dans le but inavoué, mais pourtant transparent, de manipuler les masses et d’étouffer dans l’oeuf toute entreprise révolutionnaire – ou même toute révolte. Est-ce seulement à cela que nous avons affaire ici ?

Il y a au moins deux manières d’appréhender la proposition de Macron. Sous un angle factuel, l’interdiction de la politisation du sport se présente comme une nécessité logique, voire ontologique. Aussi ne faudrait-il pas politiser le sport, non parce que nous ne le voulons pas, mais bien parce que cela serait tout simplement impossible. Face à la nécessité logique, il faut plier, sauf à emporter dans la tombe la vérité.

Mais telle nécessité existe-t-elle, qui puisse interdire de considérer le sport comme un objet politique ?

Outre la littérature abondante sur la question, qui ridiculise d’emblée pareille proposition, on peut toujours se questionner sur la possibilité même d’arracher le sport à la sphère politique.

 

Quelles en seraient les implications logiques ?

L’une d’elles est assez simple : il faudrait considérer le sport comme une sorte d’objet pur, dont l’essence incorruptible le constituerait comme un objet métaphysiquement apolitique. Le sport, parce qu‘il est sport, en tant que sport, serait alors nécessairement apolitique. Il serait, pour ainsi dire, par définition. Le problème, avec ce genre d’argument, c’est qu’il suffit de modifier la définition du sport pour le transformer en un objet politique, éthique, social, etc. De plus, rien ne prouve que le sport possède une essence fondamentalement apolitique ; rien ne prouve qu’il possède une essence tout court. D’ailleurs, et c’est un tour de passe-passe sur lequel il est préférable de ne pas fermer les yeux, l’événement sportif dont il est question ici, à savoir la Coupe du Monde de football, n’est pas le sport en général, mais un événement sportif particulier. Ce que récusent les opposants à cette Coupe du Monde, ce n’est pas le sport, mais les conditions dans lesquelles cet événement sportif se déroule, ainsi que celles qui l’ont rendu possible. Ainsi, même si la proposition présidentielle était vraie (ce qu’elle n’est pas), elle tomberait à côté de la question posée.

Allons désormais plus en avant, et examinons la seconde facette de l’interdiction de considérer le sport comme un objet politique. Il se peut que cet interdit repose tout entier sur un jugement de valeur. « Il ne faut pas politiser le sport » ne signifierait donc plus, « le sport n’est pas politique », mais « il n’est pas bien (pas bon) de politiser le sport ».

Or, ce n’est un mystère pour personne, rien d’absolument nécessaire ne peut être inféré d’un jugement de valeur. La raison en est simple : ici, il peut être mauvais de politiser le sport mais, là, pour d’autres raisons, des motifs identiques peuvent conduire à considérer que politiser le sport est une bonne chose. Tuer un homme en temps de paix, c’est faire le mal, rompre le contrat social, contrevenir à l’éthique. Aucun soldat ne souffrira de telles condamnations quand il tuera froidement un ennemi en temps de guerre. Le même fait – donner la mort à autrui – n’appelle pas à la même qualification morale en fonction du contexte. C’est pourquoi mieux vaut délaisser cette explication et lui préférer la première qui, pourtant, n’a pas l’air beaucoup plus valable.

Quel argument avance le président Macron pour justifier la nécessité de cet interdit ? Après tout, il serait injuste de le disqualifier complètement par avance. Peut-être que quelque chose nous aura échappé, et que cette chose, le président saura mettre le doigt dessus. « Ces questions-là, il faut se les poser quand on attribue les événements. C’est quand on attribue des jeux, qu’ils soient des coupes du monde ou des jeux olympiques, qu’il faut en toute honnêteté se poser la question. Et que la question soit climatique, ou qu’elle soit des droits de l’homme, il ne faut pas se les poser à chaque fois que l’événement est là ».

Voilà l’argument présidentiel. Dans la bouche du président, le sport n’est ainsi politique qu’au moment de l’attribution de l’organisation d’un événement sportif. En fait, le sport n’est pas foncièrement politique ; c’est l’attribution de cette organisation qui l’est. Alors, une fois l’attribution faite, il n’y a plus de raison de politiser l’événement sportif, parfaitement abstrait de toute dimension politique. Cet argument pose un double problème.

 

Le premier le confine à l’absurde. Affirmer qu’il ne faut pas rechigner à assister, en tant que dignitaire politique, à un événement sportif au motif qu’il est trop tard pour contester son existence, et que de ce fait cette existence ne relève d’aucune dimension politique, c’est renoncer à toute action politique à proprement parler. Si l’on suit la logique macronienne, la guerre n’est pas non plus un événement politique. Ce qui est politique, c’est le processus qui la rend possible, actuelle. Mais, en elle-même, pas plus que le sport, la guerre n’est politique. La Coupe du Monde, c’est l’occasion pour des équipes nationales de s’affronter sur un terrain de jeu. La guerre, c’est l’occasion pour des équipes nationales de s’affronter sur un champ de bataille. Surtout, ne voyez là rien de politique. La logique in extenso de ce genre de raisonnement conduit à interdire toute action politique en dehors d’un processus de construction d’un événement donné. C’est évidemment absurde.

 

Le second problème tient à la forme logique de l’argument, qui se présente, ni plus, ni moins, comme un faux dilemme. La motivation finale de l’argument est la suivante : « il est trop tard pour contester. Il fallait contester avant. Soit vous contestez lors du processus d’attribution de l’événement, soit vous vous taisez à jamais, car il est trop tard ». Mais pourquoi serait-il trop tard ? Quand un événement est illégitime, on n’est pas tenu de l’accepter au motif qu’il aurait fallu le refuser plus tôt. « Vous êtes envahis par des nazis ? Ah, non, il ne faut pas contester, il fallait le faire avant que les nazis ne décident de vous envahir ! C’est l’un ou l’autre, ma bonne dame ! » L’existence concrète de l’événement contesté ne rend pas vaine sa contestation. Bien au contraire. Il n’y a pas à choisir entre contester avant l’existence de l’événement, et pendant son existence. Il est possible de contester dans les deux moments, ou uniquement dans l’un des deux. Rien ne peut réellement l’empêcher – sinon un artifice sophistique.

La deuxième partie de l’argument de Macron invite à ne pas se poser la question du climat et des droits de l’homme « à chaque fois que l’événement est là ». Il serait donc d’une part interdit de discuter de la légitimité de la Coupe du Monde au Qatar, mais, d’autre part, tout à fait permis de mobiliser des esclaves, dont on sait que six-mille cinq-cent sont morts lors de la construction des infrastructures liées à cet événement sportif, afin de bâtir des stades climatisés qui anéantissent les conditions de vie humaine sur la planète.

Puis Macron de conclure qu’il « ne sait pas dans quel contexte les Jeux Olympiques que nous auront à organiser en France se feront sur le plan géopolitique ». Jusqu’à preuve du contraire, on n’a vu encore aucun esclave mourir à Paris dans la construction d’infrastructures sportives. Et puis on ne voit pas très bien pourquoi le président Macron s’inquiète du contexte géopolitique de l’organisation des Jeux Olympiques à Paris puisque, de toute façon, le sport n’est pas, selon ses propres dires, un objet politique. On pourrait ajouter, à cet égard, que si la Coupe du Monde n’avait rien de politique, alors rien n’obligerait le président Macron à se déplacer au Qatar en cas de bonnes performances de l’équipe nationale. Sauf à supposer qu’il puise dans l’argent public les moyens suffisants pour brûler quelques tonnes de kérosène afin de satisfaire son appétit personnel pour le sport. N’a-t-il pas mieux à faire ?

 

Ce n’est pas vraiment à du novlangue que nous sommes confrontés. Si on réduit la proposition initiale de Macron à celle-ci : « le sport n’est pas politique » ; alors, oui, il y a là quelque chose d’orwellien. Un des principes du novlangue est d’affaiblir le sens des mots au point de pouvoir exprimer des idées logiquement contradictoires sans qu’apparaissent comme des évidences les contradictions. Ainsi « Le sport n’est pas politique » serait une tournure tout aussi orwellienne que l’idée selon laquelle « La guerre, c’est la paix ». Mais l’expression en novlangue n’appelle aucune justification, aucune argumentation. Elle va de soi, à cause justement de l’intégration de la logique du novlangue par l’ensemble des sujets. Or, ici, Macron se justifie, il s’essaie à l’argumentation. C’est la preuve que ce qu’il affirme ne va pas de soi.

Ses justifications sont toutefois bancales. Elles expriment des idées incohérentes et parfois sophistiquées. C’est que, en fait, ces justifications sont logiquement invalides. Dire ceci ne revient pas à lever le voile sur une énigme incompréhensible. C’est tout simplement essayer de rendre plus claires des intuitions justes. Et ainsi devient-il possible de deviner les jugements de valeur sous-jacents à ces justifications ; ainsi l’idéologie, de prime abord invisible, devient-elle visible. La Coupe du Monde enrichira de nombreuses entreprises, elle enrichira sûrement aussi le Qatar. Par sa fonction cathartique, elle apaisera sans doute un temps les tensions sociales. L’argent et la paix sociale valent plus que la vie de six-mille cinq-cent esclaves anonymes. Telle est l’échelle de valeur capitaliste, à peine déguisée par l’idéologie de ses bénéficiaires directs : le président Macron, les émirs, les multinationales, les esclavagistes.

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