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France. Analyse. Emmanuel Macron, Papafrique ou nostalgie de l'ex-empire colonial

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France. Analyse. Emmanuel Macron, Papafrique ou la nostalgie de l’ex-empire colonial.

Paris. Mercredi 30 novembre 2022. CCN. Plus d’un demi-siècle après le pseudo décolonisation organisée par De Gaulle et Jacques Foccart, la France de Macron a encore bien du mal avec son histoire coloniale. Personne n’a oublié qu’en 2007 et à Dakar, Sarkozy affirmait que “L’homme Africain, n’est pas assez entré dans l’histoire”          . Aujourd’hui, Macron regrette le “recul” du Français dans l’espace dit “francophone”. A-t-il oublié que c’est la colonisation qui a imposé à tous ces peuples dominés une langue qui n’est pas la leur ?

Dimitri Lasserre est professeur de philosophie dans le secondaire, chercheur en philosophie.Dimitri Lasserre est professeur de philosophie dans le secondaire, chercheur en philosophie. Il est notamment l’auteur de Néocolonialisme aux Antilles, paru en 2016 aux éditions L’Harmattan.

Une approche moralisatrice du discours du président Macron au sujet de la francophonie en Afrique consisterait à condamner a priori des « propos inacceptables », qui, pour certains, seraient de nature à « faire honte à la France et aux Français », à « nourrir le racisme et les discriminations », etc. C’est la réaction habituelle d’une certaine gauche : la gauche libérale. 

Aujourd'hui Macron regrette le “recul” du Francais dans l’espace dit “francophone”.
Aussi peut-on voir ici une tendance néocoloniale. « Vous ne parlez pas français. Ce n’est pas bien, il faut que vous le parliez ! » Tout se passe comme si le président français éprouvait quelque nostalgie à l’égard du temps béni des colonies. « Ah, c’était tellement mieux quand tous ces Africains parlaient notre belle langue ! Que voulez-vous, ils y renoncent. Sans doute parce qu’elle est trop difficile pour eux ! (Macron suggère d’ailleurs cette explication) » Mais cette entreprise néocoloniale demeure anecdotique. Les projecteurs jetés sur elle, on risque d’oublier trop vite les structures économiques et politiques qui assurent, en Afrique et ailleurs, la perpétuation de l’impérialisme et du colonialisme. Les interventions militaires, la présence de multinationales françaises, la soumission monétaire, la corruption de certains dirigeants politiques, sont autant de structures néocoloniales dont la langue n’est qu’un accident secondaire

Puis, devant les caméras de la chaîne télévisée TV5 Monde, le président Macron enjoint ses auditeurs à tracer un trait définitif sur le passé colonial. « Moi je n’ai jamais connu la colonisation », dit-il, avant d’ajouter que « le continent africain, à plus de soixante-cinq pour cent, a moins de vingt-cinq ans , donc vraisemblablement les trois quarts du continent africain n’ont pas connu la colonisation non plus ». Par conséquent – je m’autorise à clore le raisonnement –, « il faut arrêter de ramener la question coloniale au cœur des discussions politiques ». Il est bien connu qu’il suffit que les personnes présentes n’aient pas vécu des phénomènes passés pour que ces phénomènes n’aient jamais existé, ni qu’ils ne puissent avoir la moindre influence sur nos structures présentes ; du moins si l’on suit à la lettre la « logique » du président Macron. Là encore, ce n’est pas notre sens moral qui devrait se sentir insulté, mais notre intelligence. Quel genre de régime politique rend possible l’accession aux plus hautes responsabilités et au plus haut pouvoir à des personnes plongées soit dans un tel cynisme, soit dans une telle indigence intellectuelle (et probablement les deux) ?

Une hypothèse politique raisonnable peut expliquer ce nivellement vers le bas. Cette hypothèse n’appartient ni à la droite conservatrice, ni aux droites et gauches libérales. Les conservateurs demeurent prisonniers de leur nostalgie, les libéraux de droite de leurs illusions relatives aux responsabilités individuelles, et les libéraux de gauche de leur moraline. In fine, le discours du président Macron ne prend pas cette forme spécifique en déconnexion avec notre contexte politique, économique, et historique. Pour ainsi dire, il n’est pas désincarné. Il existe d’autres formes de discours, fondées sur d’autres paradigmes, qui s’articulent autour de catégories autres, et qui saisissent la réalité sociale par d’autres bouts. Le discours automatique macronien, qui consiste à recycler les préjugés au sujet de la francophonie et du passé colonial – « sur lequel il serait quand même temps de tirer un trait » – n’est pas le discours de l’individu Macron. Si tel était le cas, nous ne l’aurions jamais entendu nulle part. Or nous l’entendons partout. Il s’exprime certes sous diverses variations, tantôt responsabilisantes, tantôt réactionnaires, tantôt morales. Mais toutes ces variations jouent la même symphonie. Que Gould interprète Bach de manière énergique, ou qu’il lise sa musique avec plus de douceur, c’est la même partition qui défile sous ses doigts et sonne sur son piano. Macron, quand à lui, se fait le locuteur de la rengaine idéologique bourgeoise.

Cette hypothèse explique pourquoi, contre toute morale, mais surtout contre toute intelligence, le président français se sent autorisé à multiplier les contre-vérités, les sophismes, les escroqueries intellectuelles et, peut-être pire que tout, les propositions incohérentes qui, mises bout à bout les unes des autres, produisent un discours tout simplement insensé. Hier la colonisation était un crime contre l’humanité.

Macron regrette d'abord que, dans les pays du Maghreb, l'usage de la langue française soit en recul ; la faute, selon lui, à des « formes de résistance quasi politique ».

Aujourd’hui, elle n’existe pas pour le continent africain. Le souci de cohérence a totalement déserté l’esprit de cet indigent dirigeant, qui est littéralement capable de raconter absolument n’importe quoi tout en arborant la plus grande assurance. Le fait qu’il se contredise d’un jour à l’autre est sans importance. La raison en est que, comme il incarne une certaine forme de pouvoir, que sa position politique est elle-même la conséquence d’institutions qui le dépassent de loin, il n’a pas besoin de dire des choses sensées. Sa légitimité, il la tire de son pouvoir. La puissance de son discours entretient une relation d’identité avec la puissance que lui confère sa position politique. C’est parce que nous avons tendance à croire l’inverse que nous nous indignons encore des sorties ubuesques de notre classe politique. Il n’est jamais question, ni pour Macron, ni pour l’un de ses sous fifres, ni pour l’un de ses maîtres, de tirer son pouvoir de sa légitimité. C’est au contraire de son pouvoir que dérive nécessairement sa légitimité. Ainsi le discours automatique de cette classe n’a pas à exprimer des idées légitimes. Ces idées sont légitimes parce qu’elles sont exprimées par cette classe. L’idéologie bourgeoise, c’est le discours rendu légitime par l’exercice du pouvoir par la bourgeoisie. De manière plus générale, l’idéologie est le discours légitime de la classe économique et politique qui exerce matériellement le pouvoir.

La finalité du discours macronien, tant au sujet de la francophonie, qu’au sujet de la colonisation en Afrique, est de disqualifier par l’exercice du pouvoir lui-même tout discours contestataire, ainsi que toute tentative concrète de contestation. Ce discours idéologique et automatique agit sur les plus miséreux comme un calmant, et inquiète les plus alertes par l’intimidation qu’il suscite. Aliéner et intimider, voilà ce que font matériellement les sorties verbales de notre président. Tant que ce discours produira suffisamment de peur et de fausse conscience, les intérêts matériels qu’ils servent seront pérennes. Les fortunes des maîtres néocoloniaux, de la classe bourgeoise, sont à l’abri derrière ces mots qui ne parlent jamais ni de ces maîtres, ni de la classe à laquelle ils appartiennent, et de laquelle ils défendent sans relâche les intérêts.

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