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A la source du mal être de la Guadeloupe : le malaise sociétal français !

Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c’est Jean Marie Nol, économiste  qui nous soumet son billet.

Aujourd’hui, le président Emmanuel Macron s’entretenait par visio conférence avec certains élus de l’ensemble des Outre-mer. L’entretien a duré environ trois heures, avec deux interventions maximum prévues par territoire.
La question de la situation sanitaire, du pass vaccinal, mais aussi des adaptations possibles outre-mer ont notamment été à l’ordre du jour, mais aussi des questions sociétales cruciales pour nos territoires (économie, jeunesse, emploi, logement…). Si le dialogue reste nécessaire surtout en période de crise, il est toutefois de bon ton de s’interroger sur la responsabilité de la France dans l’état général de déliquescence de la société guadeloupéenne.
L’autorité est en crise en France hexagonale : c’est connu. Mais, diable ! que cette crise soit à la source du mal être des guadeloupéens nous paraît être une lapalissade. Et d’ailleurs le mal être antillais découle de la source du malaise français. N’en déplaise à certains, la vie politique et sociale de la guadeloupe est très imbriquée à celle de la France hexagonale. Tout un pan de la sociologie française s’entremêle et s’entrechoque avec celle de la société Antillaise.
Aujourd’hui, c’est un portrait paradoxal de la France qui se fait jour : une France prisonnière de ses contradictions qui vont de l’école à l’entreprise en passant par la sphère sociale, identitaire, et politique. Et l’on retrouve toutes ces manifestations de malaise par effet de loupe sur la société Antillaise avec des conséquences fâcheuses sur le plan du vivre ensemble. La Guadeloupe a mal. À ses élites, à son administration, à ses emplois, à son école et à sa jeunesse, à son agriculture, à son économie, à son histoire, à sa démographie, à sa culture. Voilà notre pays aux prises avec ses démons, ses faiblesses et ses doutes, résultant d’une mutation à marche forcée de la société française.
Notre société a été déstructurée par la déploration du déclin de l’Autorité en France hexagonale. Ce malentendu dure depuis au moins trois décennies.  Tout cela génère des interrogations sur ce qui désormais fait le lien social dans la société guadeloupéenne. Il existe un sentiment généralisé de délitement de la société. En effet, depuis quelques années, la Guadeloupe semble en proie à un malaise sociétal dont on aperçoit les symptômes – notamment un profond mal être et un sentiment diffus de désespérance – mais dont on peine à comprendre les ressorts. Nous avons donc là le reflet d’une société qui, n’attendant plus rien de l’autorité, assume son dérèglement sans culpabilité et multiplie les gestes d’incivilités, de violence,  de désobéissance civile et de contestations notamment syndicales qui se manifestent en erigeant des barrages nuisibles à l’économie ,  et des déboulés carnavalesques au mépris des règles sanitaires  et des  interdictions préfectorales de couvre-feu . Mais en plus à toutes ces dérives  se surajoute une réalité qui vient du passé. C’est l’atavisme hérité du système esclavagiste et colonial.
Aujourd’hui, c’est l’absence de repères et de limites qui, le plus souvent, empêche les guadeloupéens de se développer normalement. Le malentendu vient de la croyance issue d’une dérive de la salutaire révolte inhérente à notre histoire, que toute autorité serait répressive, et d’une mauvaise lecture des événements de l’histoire. Elle a posé la question que l’autorité était d’abord punitive et aliénante pour les guadeloupéens. C’est d’après moi, avant tout la conséquence de la faillite du Sur-moi. C’est ce que j’appelle le grand refoulement né de l’absence en Guadeloupe de la figure de la toute-puissance du pater familias au sein de la société française et qui ressort en profond décalage avec l’image ancestrale de la figure tutélaire de la femme /mère,  poto mitan aux Antilles.
Selon nous, avec l’avènement actuel de  la crise sanitaire,  l’on assiste à l’émergence d’une transformation radicale  de la  société. Dans son rapport avec la politique, la consommation et même dans le regard que les citoyens portent sur eux-mêmes.
Les valeurs des guadeloupéens ont-elles substantiellement changé avec la crise?
Oui. On peut dire que la crise a cristallisé le changement de manière forte et durable, et l’on ne reviendra plus en arrière. Elle a tout bonnement amené les guadeloupéens à constater qu’ils n’ont plus de respect pour l’autorité : qu’elle soit politique, entrepreneuriale, médiatique. Car une autorité qui n’obtient pas de résultats durable en terme de respect, est une autorité qui perd sa légitimité. La question, c’est de savoir si notre société va conservée  son dynamisme d’antan, sa vitalité, ou si, paralysée par la peur de l’avenir, elle aura tendance à se recroqueviller.  Ce mal être , difficilement perçu par les parties prenantes, devrait inviter à une véritable « réinvention » collective. Mais, l’ascenseur social n’offre plus des chances de promotion aux méritants, et une autre partie de la jeunesse est durablement en voie de marginalisation . Comment alors dans ce cas,  rétablir la confiance des guadeloupéens envers leur propre société ?
Si changer les institutions devrait à terme s’avérer sans doute nécessaire, cela n’est pas, selon nous, une action prioritaire, car aujourd’hui beaucoup de monde s’accorde à dire que l’autonomie est un slogan politique éculé et n’est sûrement pas  la panacée qui pourrait provoquer un changement salutaire vers un nouveau mode?le économique et social . Quand à l’intérêt actuel et de la pertinence de l’autonomie, on peut se poser la question de savoir pourquoi Serge Letchimy le président du conseil exécutif de la CTM, un fervent partisan de l’autonomie prônée précédemment par aimé Cesaire, et qui est maintenant au pouvoir a décidé de mettre sous le boisseau le changement statutaire. Idem en Guadeloupe pour ary Chalus et le gusr de losbar.
C’est maintenant acté que les grands élus ont décidé d’un moratoire sur l’autonomie et de mettre une chape de plomb sur le changement statutaire. Aux yeux de nombreux guadeloupéens ,l’autonomie c’est une grande incongruité , considérant ce qu’est devenue la parole politique, inaudible à force d’éléments de langage, de banalités ressassées et de formules toutes faites depuis la fin des années 50,  qu’on ne peut même plus écouter.
Et dans le même temps le syndicalisme en Guadeloupe devient, hors sa dimension de défense des droits qui résiste encore un peu, un défouloir. C’est ce que les réseaux sociaux mettent en scène d’une manière extrêmement pénible avec l’obligation vaccinale et il faut le dire… C’est du vaudeville qui nous est joué tous les jours en Guadeloupe sur ce registre de la vaccination.
Aujourd’hui, la caricature des syndicalistes ne dit plus qu’une chose, c’est que cette prétendue bataille des idées pour les libertés et des ambitions d’un rapport de force jusqu’au boutiste avec l’Etat n’est qu’une agitation sans importance par rapport à ce qui va conditionner nos vies dans le futur.
Pour autant,  le mal être des guadeloupéens  se formule en termes de souffrance sociale, de malaise dans la société, de délitement du lien social, de société de défiance envers les institutions ,de paupérisation de la classe moyenne,  de peur du déclassement, de précarisation de l’existence, etc. Nombreux sont ceux qui se demandent si nous ne faisons pas face à une transformation de l’individualisme qui se retourne contre la société et contre l’individu lui-même : une société en état de fatigue psychique, proche du burn-out, dirions -nous…
Oui, notre société est en état de stress. Les Guadeloupéens ont le sentiment que la qualité des relations sociales s’est dégradée. C’est la méfiance réciproque et non la coopération ou l’harmonie qui marque les rapports entre groupes sociaux ; ceux-ci tendent à s’éviter mutuellement à travers des stratégies résidentielles – c’est une société en état de fragmentation tant verticale qu’horizontale – : d’un côté, méfiance généralisée envers les élites, tenues pour responsables d’une dégradation générale, de l’autre, « des logiques corporatistes, où chaque groupe professionnel,  à l’instar des syndicats, essaye de tirer au mieux parti du bien public, le plus souvent au détriment des autres ». Bref, la Guadeloupe est devenue une société de la défiance, et à notre avis, cette situation devrait perdurer tant que les choses n’auront pas évoluer en France hexagonale. Car c’est à ce niveau là que  réside le nœud gordien !
Gardons néanmoins espoir car un proverbe africain dit  que ça sert à rien de pleurer dans le noir, il faut allumer une lumière. Et c’est cette lumière de la connaissance que certains s’évertuent à ignorer par bêtise et idéologie d’un autre temps. Certains membres de l’élite guadeloupéenne ne s’intéressent pas à la vie politique française, et ce alors même que nous assistons impuissants à une « déconsolidation démocratique » dans le monde mais aussi en France hexagonale . A notre sens, c’est là une conduite irresponsable et nous estimons que cette cécité est une grossière erreur de jugement.
Tout ce qui se passe en France hexagonale a et aura pour effet des répercussions sur nos régions ultramarines. Ayons un regard ouvert sur le monde à l’instar du grand écrivain français , (et prix Nobel de littérature),  Albert Camus qui disait que : “Etre un Homme c’est savoir s’empêcher”. Pour ma part, je comprends savoir s’empêcher, comme raison garder, savoir se limiter, éviter des débordements préjudiciables, évaluer les choses, bien peser les risques et les bénéfices de la  situation si paradoxale de notre société guadeloupéenne .
 “la vi a pa on bol toloman” 
Jean-Marie Nol économiste

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