Le monde de la sobriété approche, les règles de la société ne seront plus les mêmes.

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Pawol Lib (Libre Propos) est une rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c’est Yves Leopold Monthieux, qui nous soumet son billet.

Lorsque les inégalités sociales sont internes aux démocraties, elles conduisent à des exigences et des mouvements sociaux tels qu’ils pourraient, en France, faire un enfer du second quinquennat d’Emmanuel Macron. Alors que l’heure serait à l’effort et au renoncement, notre démocratie n’a cure de circonstances exceptionnelles. Le « pouvoir d’achat », le « toujours plus » et « le mieux-être » avant la pandémie du Covid 19 et ses suites, la situation économique précaire du pays et les incertitudes de la guerre en Ukraine. Les fluctuations de ces valeurs sont en occident ce que la gêne, la faim ou le risque de mourir sont dans les pays de l’Est, d’Afrique ou d’Amérique du Sud : un sujet de troubles, voire d’émeutes. C’est peu dire que dans leur quête, l’instituteur français, le soignant, l’ouvrier ou même le tributaire de l’assistance publique sont loin de se préoccuper de leurs collègues, parfois cent fois plus malheureux, de l’Inde ou de Chine, de Dominique ou d’Haïti. C’est l’illustration de l’égoïsme des peuples : le toujours plus chez soi avant la solidarité avec l’autre, le manger bio en Europe avant la lutte contre la faim dans le monde.

Dans l’atmosphère pernicieuse qui enveloppe la Martinique depuis de longs mois, les récents assassinats apportent malheureusement un motif d’inquiétudes supplémentaire.  Elles mettent aussi le doigt sur les iniquités entre les sociétés, entre elles, et les individus, entre eux. Il s’agit de la rencontre d’une délinquance dure et d’une juridiction molle ainsi que du contact de deux sociétés : celle du vieux saw fè ou wè[1] (se battre pour la vie) de la société caribéenne et celle de l’exception française de la Caraïbe.

Habitués dans leurs pays aux dures méthodes de répression, les délinquants « originaires » savent pouvoir compter sur celles plus douces, en vigueur en Martinique et en Guadeloupe, couvertes par le grand principe des Droits de l’Homme. Mais plus fondamentalement, leurs infractions révèlent un phénomène qui a trait aux convoitises de voisins se trouvant en marge de l’Occident à l’égard d’ilots de prospérité que sont à leurs yeux la Martinique et la Guadeloupe. L’un des maigres apports issus de l’ouverture des Antilles françaises vers la Caraïbe, la criminalité qu’on pourrait qualifier de « type caribéen » risque de profondément et durablement les marquer. A tire-d’aile les unes des autres, les 4 entités Guadeloupe, Dominique, Martinique et Ste Lucie, pourraient constituer un pôle durable de tumultes. Dans la proximité géographique, on est en présence d’un choc d’inégalités sociales et économiques. Plus grandes seront les distances au sein de cette unité, plus on s’exposera à de douloureux réveils et les améliorations venant toujours du même bord seraient de nature à creuser le fossé.

Dans notre île où l’apparente opulence se moque des inégalités, l’indifférence aux autres s’exprime au travers d’un calendrier ludique et provocateur à l’égard des voisines. Aux bruits de tambour qu’on voudrait mémoriels mais qui rendent sourds aux réalités du moment, le rythme du vréyé monté et du brinnin koupionrègne en maître et joue à plein sa fonction abrutissante. Le cours des choses pourrait s’inscrire dans le droit fil de la prémonition rapportée par Mgr David Macaire : « Nos petits-fils iront à pied ». Sauf que ces derniers marcheront sur des chemins que connaîtront déjà leurs petits cousins. Quoi qu’il en soit, les hommes qui se font tuer, les femmes qui se voient brûler le corps et les enfants qui vieillissent avant de grandir concourent au confort de l’homme d’occident. Toutes et tous, ou tout simplement ceux qui nous observent par-delà des canaux de Ste Lucie et de Dominique, reçoivent comme une insulte l’aspiration au toujours plus et les manifestations d’hystérie qui souvent l’accompagnent. D’où l’absence aux côtés de l’Europe des deux tiers de l’humanité au moment où elle s’attendrait à plus de solidarité contre la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine !

En bref, le monde de la sobriété est en marche et les règles de la société ne seront plus les mêmes. Les pays nantis et les peuples insatiables ne seront pas tranquilles, de sorte qu’on peut voir dans la formation récente du gouvernement français, qui s’apprête à affronter un enfer social et politique, la volonté balbutiante de préparer la France à passer de l’épuisement à l’inconnu.

Fort-de-France, le 18 mai 2022

Yves-Léopold Monthieux

[1] « Saw fè ou wè » : adage créole encore en vigueur dans ces pays qu’on peut traduire par « on ne vit que de son travail » ou le « struggle for life » anglais.