Paris. Jeudi 20 avril 2022. CCN. On ne prête pas plus d’attention à la forme des discours particuliers qui nous invitent à voter pour tel ou tel candidat, ou encore à nous abstenir, qu’à la forme des discours politiques en général, non seulement adressés par les acteurs politiques médiatisés que par ceux qui les plébiscitent ou les affrontent. Il y a, dans ces discours, des nécessités à peine voilées, à partir desquelles émergent des impératifs décisionnels, pourtant discutables pour quiconque prendrait la peine d’examiner de près ces « nécessités ». Il s’agit ici de proposer l’examen d’une forme de discours particulier, concernant le vote au second tour des élections présidentielles en France, traversé par une analyse plus générale, qui prend pour objet de réflexion les problèmes apparemment nécessaires soulevés par cette discussion, et qui s’ancrent dans un champ problématique politique beaucoup plus vaste. L’examen est situé dans une temporalité très restreinte, certes, mais il s’arrache à cette situation dès lors qu’il est entendu comme exemplification de prise de forme des discours politiques en général.  L’analyse de Dimitri Lasserre pour CCN.

Sans proposer d’inventaire exhaustif des arguments en faveur du vote pour le candidat Macron ou la candidate Le Pen, ou encore pour ceux qui défendent l’abstention, il est toutefois intéressant de répertorier les plus fréquents, et de questionner les présupposés et les nécessités implicites sur lesquels ils reposent. Sont exclus ici les votes d’adhésion aux programmes respectifs des candidats, qui ne trouvent d’autre explication que dans l’égoïsme des électeurs, ou dans leur aveuglement.

Les arguments en faveur du vote Le Pen sont généralement de deux types. Soit ils résultent d’un ras le bol absolu envers la personne d’Emmanuel Macron et de sa politique, soit ils sont la conséquence d’un calcul tactique, selon lequel la présence de Marine Le Pen à la tête de l’Etat constituerait une occasion franche de renverser une fois pour toute des institutions nocives pour la démocratie. Les deux cas s’accompagnent d’un imaginaire. Dans le premier, on conçoit que la politique de Le Pen ne pourra être pire que celle de Macron et, qu’après tout, cela vaut peut-être la peine d’essayer, peut-être que c’est par-là que viendra vraiment le changement. Dans le second, on prête à la société civile une puissance insurrectionnelle encore jamais observée. Dans les deux cas, il manque un contrefactuel. C’est d’ailleurs cette absence de contrefactuel qui dessert le candidat Macron. On ignore ce que cela ferait, d’être gouverné par Le Pen, alors que Macron… on a déjà donné.

Le fait est qu’il est possible, dans tous les cas, d’imaginer un contrefactuel. Aux vues des idées avancées par Marine Le Pen, aux vues de l’histoire de son parti, de ses soutiens, il y a fort à parier qu’elle n’offrira rien de mieux que ce qu’a offert l’ancien président. A ceux qui disent que, sans doute, elle ne tolérera pas les bavures de la police, ils oublient que c’est parmi la police que Le Pen trouve ses soutiens les plus francs. Les policiers, ainsi que les gendarmes, votent pour Marine Le Pen. Les manifestants seront-ils en sécurité alors que leur candidate aura accédé au pouvoir ? Leurs yeux, leurs mains, leurs vies, seront-elles préservées ? Rien n’est moins sûr. A cela s’ajoute le programme raciste et islamophobe d’une candidate qui assimile le port du voile à un acte terroriste. Ce simple contrefactuel liquide les deux arguments en faveur du vote Le Pen. S’il est crédible, alors voter Le Pen ne rendra ni la vie, ni la contestation plus facile. En cela, si insurrection il y a, elle sera aussitôt matée. Et si elle ne l’est pas totalement, il y a tout à craindre que les mouvements contestataires soient récupérés par des partis néolibéraux au service d’intérêts qui ne concernent le peuple ni de près, ni de loin. Ne serait-ce pas ironique de voir les Marcheurs déambuler contre l’extrême droite, au nom de leur amour de la démocratie, et gagner ainsi le cœur du public ? Est-ce là l’avenir que nous désirons ?

Qu’en est-il, désormais, des arguments en faveur du vote Macron ? Plus évidents, ils appellent à « faire barrage » contre l’extrême droite. L’argument du barrage prend précisément en compte le contrefactuel envisagé ci-devant. Il tient en une proposition : Macron, ce n’est pas bon, Le Pen, c’est pire – sous-entendu : nous savons que c’est pire parce que nous pouvons nous le représenter.

Ainsi, parce que Le Pen est sûrement pire, il faudrait accepter de donner sa voix à un homme qui a réprimé par la violence des manifestations, qui a discriminé et insulté les populations non vaccinées, qui a systématisé la répression contre les musulmans (avec la loi séparatisme), qui a nommé dans son gouvernement des délinquants sexuels, des anciens membres de groupes fascisants, des idéologues d’une droite extrême, qui a mené contre les classes populaires une politique d’agression permanente, en même temps qu’il offrait à ses sponsors de campagne des garanties financières, qui traîne derrière lui plus d’affaires douteuses et mafieuses que n’importe quel président de la cinquième république, qui a contribué, par son silence, et probablement par stratégie politique, à la montée de l’extrême droite, face à laquelle il se retrouve maintenant, et se présente alors comme la seule alternative possible, etc. La liste serait si longue qu’elle pourrait remplir des pages entières. Alors, oui, on entend bien que ce n’est pas parce que l’on vote pour Macron que l’on vote vraiment pour lui, pour son programme. On vote parce qu’on n’a pas le choix. Et on accepte de voter. En d’autres termes, on accepte de refuser la démocratie.

Enfin, les arguments en faveur de l’abstention sont plus élémentaires encore. Qu’ils soient guidés par l’affect ou par la raison, ils peuvent être résumés ainsi : hors de question de donner sa voix à la répression certaine, au mépris certain, ni à une répression et un mépris pire encore, répression et mépris plus que vraisemblables. En refusant de voter, qui plus est, l’abstentionniste ne participe pas à légitimer le vainqueur de l’élection. En cela l’abstention se présente comme moyen politique de contestation contre un système électoral gâté à la base. Mais il y a une limite à cet argument. Il est fondé sur le présupposé selon lequel le candidat élu se préoccupe de sa légitimité réelle. Or, dans  la plupart des régimes autoritaires, les pouvoirs politiques ne craignent jamais d’user de la violence. Moins ils sont légitimes, plus ils sont violents.

Cette manière de penser, en termes de pire, de moins pire, au de refus des deux, accepte implicitement les règles du jeu telles qu’elles s’imposent au corps électoral, et ne questionne pas les raisons qui font que ces règles sont ce qu’elles sont. Ces règles sont autant de nécessités de type passager clandestin. Le caractère, véritablement violent, de cette élection, est tu, euphémisé. Rares ne sont pas les formules euphémisantes, en effet, qui ne désignent qu’à demi-mot la réalité, tout en la voilant presque entièrement. Que l’on songe à cet avertissement moralisateur, à l’encontre de Marine Le Pen : « Attention, Le Pen, c’est le repli sur soi ». Le repli sur soi ? Si ce n’était que cela, Le Pen, le repli sur soi, alors ce ne serait pas une grande menace. Après tout, qui n’éprouve pas un certain plaisir, à certaines occasion, de se replier sur soi-même ? C’est que ce « repli sur soi » réfère en vérité à toute autre chose, qui n’est pas explicitement nommé. Marine Le Pen, ce n’est pas le repli sur soi, ni une haine abstraite de l’autre. Marine Le Pen c’est l’incarnation d’un fascisme concret, d’une violence concrète, tant économique, politique, que policière. Marine Le Pen, c’est l’interdiction concrète pour les femmes musulmanes de porter le voile dans l’espace public. Marine Le Pen, c’est la discrimination systématique, par l’instauration de la « préférence nationale », de tout ce qui n’est pas français. Marine Le Pen, c’est la perpétuation de politiques néolibérales qui financent la dette par l’anéantissement de notre système social : c’est la liquidation des pauvres au bénéfice des riches. Marine Le Pen, c’est la destruction organisée de l’Etat de droit. Pardon, mais c’est autre chose que le « repli sur soi ».

Des craintes similaires sont exprimées par ceux qui abhorrent Macron, et l’espèrent battu le 24 avril. Ou bien refusent de lui accorder leur voix. Après tout, Macron et son équipe n’ont pas attendu les fascistes de droite pour s’en prendre aux « minorités ». C’est ce que disent des journalistes contestataires. Ils regrettent les attaques dont sont victimes les « minorités ». Mais ces minorités, quelles sont-elles vraiment ? Les exilés aux tentes lacérées par une police aux ordres, les musulmans, les chômeurs, les smicards, les allocataires du RSA, les classes moyennes, les anti-fascistes, les étudiants, les personnels soignants, etc. Reliées d’un bout à l’autre, ces minorités forment une écrasante majorité. N’est-ce pas étonnant que l’on donne le nom de « minorités » à la majorité ? Peut-être manque-t-il une catégorie pour désigner ces minorités, et les faire basculer dans le champ épistémique de la majorité – que l’on sache enfin de quoi on parle vraiment. S’aviserait-on de subsumer l’ensemble de ces classes laborieuses et laissées-pour-compte sous la catégorie des travailleurs, ou des exploités, que l’on comprendrait mieux pourquoi et comment ils constituent de fait la majorité. Les victimes de Macron ne sont pas les minorités. Ce sont les travailleurs, les exploités. Ce sont tous les humains à l’exception des exploitants. Des bourgeois. Sous cet angle, la politique macronienne n’a plus l’apparence d’un ensemble de réglementations qui dont l’application produit occasionnellement des injustices à l’encontre de « minorités » tout en épargnant la majorité. Non, Macron c’est l’oppresseur de la majorité. L’oppresseur de tous. 

La répression macronienne ne cible pas uniquement le peuple. Elle a en ligne de mire ceux qui peuvent le conduire sur la voie de la dissidence. Cela s’est vu en Guadeloupe, quand Elie Domota a été malmené, violenté, emmené, emprisonné, par la police, puis sommé de rendre des comptes devant un tribunal pour s’expliquer de violences imaginaires qu’il n’a jamais commises. Quel est ce pays où la police est autorisée à enfermer des opposants politiques, et où la justice, malgré les preuves criantes de l’innocence du prévenu, invente des chefs d’accusation qui ne reposent sur aucun fait ?

Ces choses-là, pourtant, ne sont pas discutées. A tout le moins, elles ne le sont pas en ces termes. Et le fait qu’elles ne soient pas clairement désignées empêche de les connaître, et même de les penser. La violence politique qui s’exerce sur les masses populaires n’est pas problématisée. Non, l’ordre du jour, c’est le second tour. Le problème désigné, c’est de déterminer s’il faut faire ou non barrage. 

Même des sportifs et des artistes se mêlent de ces affaires politiques. Silencieux pendant cinq années de répression et de promulgation de lois toutes plus liberticides les unes que les autres, ils se découvrent une conscience politique à l’occasion de l’entre-deux tour. Ce n’est pas la première fois. Les sportifs et les artistes se découvrent une conscience politique quinze jours tous les cinq ans – puisque la tradition veut désormais que les fascistes de droite affrontent en duel l’extrême centre. Ils appellent à « faire barrage ». Quand le gouvernement détricote le droit du travail, quand il détruit le régime des retraites, quand le pouvoir décore de la légion d’honneur les massacreurs de gilets jaunes et les diffuseurs d’affiches miraculeuses anti-coronavirus, quand il discrimine et insulte des pans entiers de la populations, quand il qualifie les gens ordinaires de « gens qui ne sont rien », ces artistes, ces sportifs, si soucieux du bien commun, demeurent dans le silence. C’est que, après tout, ce n’est pas bien grave si tout le monde se fait massacrer. On le sait bien, le plus important, c’est le second tour de l’élection présidentielle ! Rien d’étonnant, malgré tout, que ces donneurs de leçons, ces faiseurs de morale, ne se manifestent qu’à des occasions si rares. Ils n’appartiennent pas à ces minorités majoritaires. Ils n’appartiennent pas aux classes laborieuses. Ils appartiennent plutôt à une minorité objective : la bourgeoisie. Que les bourgeois plébiscitent Macron n’est une surprise pour personne. C’est pour eux un candidat sur mesure.

Qu’on ne se méprenne pas. Ni Macron, ni Le Pen, ne sont des hasards malheureux de l’histoire. Ils sont plutôt les incarnations accidentelles de schémas politiques qui finissent par les rendre nécessaires. Le mode de production capitaliste scissionne la société. D’une part il y a ceux qui peuvent dormir sur leurs millions, et vivre sans travailler. D’autre part, il y a tous les autres. Macron et Le Pen ne sont rien d’autres que des formes différentes d’une même réalité. Tenez un dé en main et lancez-le. Que le résultat soit un ou six, il sera toujours celui du même dé. Il y a, certes, une différence de degré entre Macron et Le Pen. Mais il n’y a pas de différence de nature. L’un comme l’autre sont au service du capitalisme. Le capitalisme, le grand absent du fameux débat d’entre-deux tour. Le grand absent des discussions politiques, et des arguments, à gauche comme à droite, qui affirment qu’il vaut mieux voir tel un ou tel autre remporter l’élection.

Il est très présomptueux, en l’état, de prescrire un vote. Il est plus rationnel, en revanche, d’indiquer que, quelle que soit l’issue du scrutin, le vainqueur servira les mêmes maîtres. Ni Macron, ni Le Pen, ni l’abstention. Ce qu’offrirait un monde raisonnable serait la suppression d’une mascarade à travers laquelle la souveraineté populaire est systématiquement usurpée et abusée. Il faut bien l’entendre : le choix proposé au peuple n’est pas un choix. Même s’abstenir n’est pas un choix. Quand la bourgeoisie est destinée à gouverner, il n’y a absolument aucun choix. Pour reprendre la formule de Thatcher, il n’y a pas d’alternative.

Les discours particuliers, au sujet de problèmes politiques particuliers, sont tous l’expression de la forme générale de ce que Marx et Engels appellent l’idéologie bourgeoise. Ils sont, encore, ce que j’ai appelé ailleurs, à la suite de Lucbert, des déclinaisons spécifiques d’un langage conceptuel qui prend la forme d’un discours automatique. Cette dernière expression devrait avoir notre préférence, car elle met le doigt sur les déterminations épistémologiques, et pas seulement politiques, qui constituent ces discours. Il y a double renversement. D’abord la classe dominante renverse la réalité par un travail intellectuel ne pouvant être que de leur fait – c’est l’idéologie au sens marxien. Ensuite l’idéologie s’empare des esprits et façonne des frontières qui délimitent ses conditions d’expression, et détermine la pensée qui transformera à son tour le réel, dans les limites autorisées – c’est le discours automatique et ses concepts. Nul besoin cependant de voir là une renaissance de l’idéalisme. C’est simplement l’aboutissement du matérialisme. L’aboutissement de la lutte des classes. Quand l’esprit bourgeois a infusé suffisamment dans les consciences laborieuses pour que toute alternative à la société bourgeoise leur devienne impensable. Sans cela, sans ce conditionnement radical, le spectacle actuel de l’élection présidentielle ne pourrait pas prendre corps dans la réalité.

D.L.