Guadeloupe. Lettre ouverte au directeur de la poste en Guadeloupe

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Pointe-à-Pitre. Vendredi 15 avril 2022. CCN. La poste de Guadeloupe s’enorgueillit actuellement de la publication, par ses soins, d’un timbre représentant une jeune femme enceinte, tenant en mains des chaînes et en hommage à une dénommée Solitude.Nous ignorons la motivation ou le degré d’inspiration qui ont pu susciter pareille production, mais ce timbre nous interpelle à plus d’un titre par son caractère déshonorant eu égard à l’aspect patrimonial qu’il prétend vouloir valoriser. Car, il parait évident que l’objectif de ses promoteurs semble être de rendre hommage au personnage mythique de la Mulâtresse Solitude dont l’engagement dans la résistance aux forces Consulaires répressives dans la Guadeloupe de 1802 s’inscrit, parmi d’autres, en lettres de sang dans la mémoire collective de ce pays.

Malheureusement votre démarche triture fort maladroitement ce pan de notre histoire, sans doute par méconnaissance, au point d’offenser nos Mémoires.

Car, voyez-vous, en intitulant votre timbre Solitude, sans préciser sa qualification légendaire de « la Mulâtresse », vous faites injure à sa personne en banalisant son personnage puisque des Solitude, il y en a eu légion dans la population du XIXème siècle. Beaucoup plus grave, vous lui inventez une année de naissance (1772) qui en fait donc une trentenaire, alors que la légende lui en attribue dix de moins. Au risque de nous répéter, nous avons affaire à un personnage mythique et légendaire dont nous ne connaissons l’existence que grâce à quelques brèves lignes à son propos de l’historien Lacour, datant de 1885. Ainsi, il précise qu’au lendemain de son accouchement, « elle fut suppliciée » c’est-à-dire torturée, mais pas forcément exécutée. Alors comment pouvez-vous affirmer qu’elle meure en 1802, après lui avoir inventé une année de naissance ?

Par ailleurs, à quoi riment ces chaînes qu’elle semble brandir comme une vulgaire marchandise à vendre ? Si vous aviez pris le temps de vous instruire des tenants et des aboutissants de notre Histoire, vous sauriez que l’esclavage a été aboli par la Convention le 16 pluviôse an II (4 février 1794) et que, par conséquent, ce n’est qu’à la suite des exactions du général Richepance que le gouverneur Emouf le rétablit officiellement en avril 1803. Autrement dit, même au plus fort des combats de 1802, l’usage des chaînes, au même titre que les coups de fouet, sont proscrits sur ce territoire. Donc, briser des chaînes ne saurait être le combat de la Mulâtresse Solitude et de ses compagnons, combien même avaient-ils la hantise d’un rétablissement de cet esclavage et donc des dites chaînes !

Devons-nous préciser, enfin que le personnage représenté sur votre timbre ne ressemble guère à l’idée que l’on se fait d’une mulâtresse aux Antilles. En ce sens, La Poste est coutumière du fait puisqu’en 2002 elle avait déjà émis un timbre représentant Louis Degrés avec une couleur clairement noire, alors que ce métis, fils d’un Blanc-France et d’une mère mulâtresse, était on ne peut plus blanc de peau.

De toute évidence, ce type de broderies émane du fait que l’artiste qui a réalisé ce timbre a eu recours, comme source d’inspiration, au roman d’André Schwartz-Bart intitulé précisément “la Mulâtresse Solitude”, paru en 1961. Ce roman, avouons-le, a largement  contribué à populariser le mythe, mais il n’en reste pas moins un roman, enjolivant et le personnage et la lutte des “Rebelles” de 1802. Dans le même registre, un autre romancier, Gustave Aymard, avait aussi, à sa façon et dès 1877, a exploité à mauvais escient le personnage de la Mulâtresse Solitude en en faisant, ni plus ni moins, la maîtresse du général Richepance, une “collabo” en quelque sorte, à l’image de la Malintzin qui trahit jadis son peuple en favorisant ainsi le succès du Conquistador Hernan Cortez au Mexique.

Rene Belenus

historien