Lettre ouverte à tous Démission de la raison ?

0
288

Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c’est Jean-Claude Girondinsocio-anthropologue et théologien, qui nous soumet sa lettre ouverte.

Pour une autre Guadeloupe : Le courage d’être à contre-courant…

C’est facile de tout casser et de détruire ; les héros sont ceux qui font la paix et qui construisent. Nelson Mandela.

« Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » Martin Luther King — Discours — 31 Mars 1968.

Où va notre péyi Gwadloup aujourd’hui ?

Dans ce texte je veux davantage susciter la réflexion qu’informer. En effet, la superficialité qui tend à caractériser le débat sur la gestion de la crise sociale en Guadeloupe est tout aussi déplorable que dangereux.

Personnellement, je suis persuadé que seule la définition et l’énonciation d’interrogations plus fondamentales rendront le projet de société guadeloupéen plus crédible et plus attrayant (désirable). Je souhaite stimuler la production d’une pensée originale plutôt qu’encourager une pensée réactionnelle voire réactionnaire.

Tout laisse à croire, en tout cas à penser, que notre péyi Gwadloup est face à un dilemme et, en tout état de cause, face à des choix difficiles, mais vitaux. La classe politique, les syndicats, les représentants de l’État et la population sont appelés à relever de grands défis qui nécessitent du courage et de l’audace, mais aussi, et surtout de l’AMOUR, du RESPECT et de la BIENVEILLANCE. Certes, la sortie de cette crise dramatique exige de nous de l’audace et du courage, mais surtout en amont, un repositionnement sur nos fondations (kawésòl).

Notre société a-t-elle perdu le sens des vertus ? Que veut-on vivre ensemble ? Avons-nous un projet commun et avec quelles valeurs ? Quelles sont nos priorités collectives ? Quels choix de société objectiverons-nous ? Est-ce le choix d’un sentier de désespoir, de désespérance, de mort ou une route vers le dialogue, vers la vie en abondance ? Sommes-nous prêts à abandonner notre pays – péyi an nou ki tan nou – entre les mains des forces obscures ?

Éloge de la décadence

Lorsque nous observons la situation et écoutons certains Guadeloupéens, nous faisons trois constats :

• Ils ont la sensation de vivre une tragi-comédie. Une situation, qui pourrait sembler comique, si elle n’était pas aussi grave, par les postures adoptées par les interlocuteurs et nous y voyons les conséquences : l’État, les responsables politiques et syndicaux locaux qui refusent la négociation sous quelque forme que ce soit sans leurs sacrosaints « préalables ». Nous espérons que le dénouement sera heureux et bénéfique pour le plus grand nombre.

• Ensuite, la majorité de la population a le sentiment d’être prise en otage. Le refus de négocier conduit le pays dans une impasse. Au lieu de jouer un rôle de « sas de décompression », lieu intermédiaire pour libérer l’angoisse de la population par la négociation, l’arsenal exigeant des acteurs l’enferme dans une « nasse ». Tout dialogue qui commence par des positions intangibles, c’est-à-dire de tout-ou-rien, conduit à un chemin sans issue, à un divorce. Les chemins de vie n’existent que dans les dialogues de plus-ou-moins. Les trois acteurs n’ont fait que peu d’efforts pour trouver les accords harmoniques pour résoudre les désaccords socioéconomiques dont souffre la Guadeloupe.

• En dernier lieu, c’est la prise de conscience ahurissante (ou la révélation) qu’aujourd’hui « il n’y pas de pilote dans l’avion Guadeloupe. » La question majeure sur toutes les lèvres est la suivante : « Où allons-nous ? »

« Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » Martin Luther King – Discours – 31 mars 1968.

Pour avancer et sortir du gouffre dans lequel nous sommes, nous avons besoin d’ouvrir la voie à un dialogue actif, loyal, ouvert et pacifique. Or nous n’avons à ce jour pas de discussion qui laisserait potentiellement la voie ouverte à des compromis sans compromission ou à une solution paisible . La violence naît de ce dont on ne peut pas se parler. Il peut y avoir dialogue même dans la confrontation. Le dialogue peut être constructif même s’il n’aboutit pas à un accord ou à une unité de vues.

La défaite de la bataille de la responsabilité et de l’intelligence

La réponse lapidaire « pas de négociation » du Gouvernement au travers de son ministre de l’Outre-mer et des élus locaux ressemble, à bien des égards, à une farce alors que depuis plus de dix mois le peuple est en souffrance. La population et les responsables syndicaux semblaient attendre des solutions pour ne pas sombrer dans cette comédie burlesque. Oui, c’est une plaisanterie au moment où des vies humaines sont écrasées, brisées, par des décisions politiques quasi unilatérales. Ces décisions provoquées par une crise sanitaire naturelle inédite n’ont apporté de « solutions absolues » nulle part, mais des solutions partielles et imparfaites partout, tant sa gestion est complexe. Bien plus, la plupart des pays ne cessent de piétiner et de tâtonner et tomber de « Charybde en Scylla ».

Certes, d’un point de vue juridique la question ne se pose pas puisque c’est la loi. On pourrait dire que la loi est dure, mais c’est la loi. Toutefois, la question pourrait se poser d’un point de vue moral ou éthique ; car ce n’est pas l’homme qui est fait pour la loi, mais la loi qui est faite pour l’homme. Par conséquent, comment ne pas être troublé quand on suspend autant de personnes dans un petit département comme la Guadeloupe ? Et c’est à ce niveau-là que nous aboutissons à la conclusion que cette décision étatique ajoute la douleur à la douleur, du malheur au malheur, de la pauvreté à de la pauvreté, la désolation à la désolation. Toute décision juste du point de vue de l’éthique convoque la compassion et la justice. Par exemple, bien que n’étant pas juriste moi-même, nous pensons que l’État aurait pu exercer une justice non pas distributive, mais restaurative pour sortir des impasses de la logique punitive et ainsi redresser la situation (Howard Zehr).

C’est aussi une plaisanterie que la démission des élus locaux lorsqu’ils désignent l’État comme le seul acteur décisionnel. Faire de l’État le seul interlocuteur des syndicats est un désaveu global – discrédite – la classe politique guadeloupéenne. C’est encore une plaisanterie de la part des syndicats et des élus de croire que la solution viendra de l’État alors qu’on voit très bien que le gouvernement semble jouer l’indifférence ou faire « diversion ».

L’analyse sociopolitique que nous pouvons faire aujourd’hui au regard de la crise sociale, c’est que le refus du dialogue traduit une crise plus profonde de la société guadeloupéenne sur le plan social et politique : celle de la responsabilité.

Les responsables politiques locaux ou nationaux sont des élus du peuple et qui lui sont aussi redevables.

Responsable signifie littéralement se porter garant de, répondre de quelque chose, assumer le blâme, reconnaitre ses propres actions ou décisions. À l’origine était responsable la personne qui pouvait être convoquée au tribunal. Les politiciens portent l’entière responsabilité des quences de politiques, lois, décisions qu’ils soutiennent, sans exclure ce qu’on nomme, par euphémisme, les « dommages collatéraux ». Tous sans exception, gouvernement, responsables politiques locaux et syndicats ont perdu la bataille de la responsabilité (politique). Il manque à nos hommes politiques et responsables syndicaux, un dialogue fécond et constructif, mais aussi un sens de la responsabilité. Nous pouvons nous interroger en ces termes : Qu’est-ce qui empêche des Guadeloupéens de bonne volonté de dialoguer et de trouver un consensus permettant de sortir de cette crise par le haut sans humiliation ? La réussite du dialogue en aval avec l’État dépend de la fécondité du dialogue en amont entre frères guadeloupéens.

Le premier impératif de la loi-qui-empêche-la-violence c’est de parler à [l’autre] son frère. Là où l’expression et le dialogue sont possibles, la violence recule (…). La première non-violence fondamentale c’est l’accès à la parole (…). Que ce soit dans la sphère privée (individuelle, quotidienne), collective et même entre états, la seule arme contre la violence s’avère être la négociation, le dialogue, la circulation de la parole. Mais lorsque la parole n’ouvre pas d’issue, de voie de sortie, faut-il recourir aux armes ? Est-il utile que les diplomates continuent bon gré mal gré les négociations ? » s’interrogent Jules Kamabu Vangi Si Vavi.

Le dialogue est nécessaire dans la recherche de résolution d’un conflit, mais « où réside le dialogue si l’on ne parle, en fait, qu’à d’autres soi-même ? » nous dit le sociologue Jean Baubérot. Au lieu de prendre cette responsabilité du dialogue loyal, authentique et ouvert que nous accorde la démocratie, des postures négatives et destructrices ont été adoptées : le repli sur soi et la diabolisation de l’autre.

– Celle de l’autruche qui met la tête dans le sable et refuse de faire face à la réalité ou d’admettre même qu’il y a un profond problème, malaise. On laisse pourrir la situation.

– Celle du lion qui commence à se battre dès que les autres ne sont pas d’accord avec ses plans ou se mettent en travers de ses désirs. Ils crient, menacent et ne veulent compter que sur la force en croyant qu’ils peuvent « gagner une guerre ».

– Celle de la tortue qui se retire, refusant de négocier.

– Celle du hibou qui représente une autre frange de la société. Ils prennent un air très solennel et font semblant d’être très sages en utilisant toujours de grands mots et de longues phrases.

– Celle de la souris, la majorité indifférente, trop timide pour donner son avis sur un quelconque sujet.

Tout cela nous donne l’impression d’une faillite globale des valeurs pour lesquelles nous devons nous battre et dépasser les pathologies sociales dont souffre notre société.

La bataille de l’image

Il est important de souligner que recourir à la violence au moment des crises est toujours une défaite de la pensée, le signe d’un manque d’intelligence politique et syndicale. On voit aujourd’hui à l’échelle de tout le peuple guadeloupéen des réactions émotionnelles et, au lieu de faire une analyse « froide » de la situation et reconnaître notre « imbécilité et impuissance collectives », on laisse un pays formidable s’effondrer alors que nous avons en main tous les atouts pour pouvoir nous en sortir. Curieusement, nous assistons à une guerre de l’image que se livrent nos différents protagonistes. Ils croient probablement qu’ils peuvent mobiliser les communautés guadeloupéenne, nationale et internationale en oubliant que notre pays donne l’image d’une certaine barbarie, un pays qui n’a pas d’âme, un pays qui n’a pas de gouvernance, un pays qui n’a pas de vision, un pays qui ne donne pas l’impression de vouloir construire l’avenir. C’est ainsi que nous sommes vus dans le monde entier et nous croyons qu’avec une image aussi négative nous gagnerons la sympathie de l’opinion nationale et internationale. C’est la cacophonie, le chaos. Avec une telle vision, personne ne nous prendra au sérieux. Le ridicule est aujourd’hui en train de tuer psychologiquement les Guadeloupéens face à ce qui se passe dans notre péyi Gwadloup.

Personne ne gagnera cette bataille de l’image et de l’humiliation qu’elle soit locale (régionale), nationale ou internationale. À quoi cela sert-il d’arrêter et de menotter un des symboles forts du syndicalisme guadeloupéen la veille du réveillon du Nouvel An ? Les représentants de l’État ne peuvent pas imaginer qu’ils vont gagner la bataille des images en humiliant tout un peuple. Lorsque vous cassez l’imaginaire et le moral d’un pays, c’est tout le peuple qui risque de réagir « kon chyen anrajé ki manjé gyèp an wonm ».

C’est ce genre de blessures et d’humiliation – traiter l’autre sans respect – qui provoquent le nationalisme comme l’affirme vigoureusement le philosophe américain Nicholas Wolterstorrf :

« Tant que nous autres, Occidentaux, nous n’aurons pas compris cette dynamique, tant que nous n’aurons pas réalisé que traiter des gens d’une manière paternaliste et refuser de voir en eux des adultes, c’est de ce fait même, les blesser profondément, quoi que nous puissions par ailleurs faire pour eux, le monde contemporain continuera de nous déconcerter [détester]. »

Nous pouvons aussi nous interroger sur l’attitude de certains de nos propres compatriotes qui cassent et brûlent la Guadeloupe. Comment peuvent-ils imaginer qu’ils vont gagner la bataille des images en affaiblissant l’imaginaire et le moral comme ce que nous avons subi sur les barrages ces derniers temps ? À quoi cela sertil d’envahir l’Hôtel de région et de traiter son président de vermine ? Ou encore, molester le directeur du CHU ? N’est-ce pas ridicule et une violence gratuite contre la démocratie et les Guadeloupéens ?

Constats et interrogations ?

Ki jan péyi an nou ké sòti an kriz la sa antyè, san pèd nanm a’y ?

Cette crise nous a profondément blessé, divisé, fragmenté. Elle a émietté l’âme de la Guadeloupe. Elle a provoqué des dégâts psychologiques et sociologiques douloureux beaucoup plus importants que ce que nous pouvons penser et imaginer. Nous aurons beaucoup de mal à nous relever, beaucoup de difficultés à faire société ensemble, à avoir un projet commun.

Les institutions politico-sociales qui devaient nous rassembler ont contribué à nous diviser non seulement au niveau institutionnel (l’État, les politiques, les syndicats), mais aussi sur le plan interpersonnel. Comment les individus, dans une même famille, vont-ils gérer émotionnellement et psycho-sociologiquement toutes ces tensions sociales ?

Oui, nous avons été trop loin… Les blessures sont profondes. Trop d’indifférence, de dénigrement, d’insultes et de mépris de la part des uns et des autres. Comment allons-nous nous reconstruire et vivre avec tout cela ?

C’est l’âme du pays en tant que communauté-sujet que nous sommes en train de blesser et de meurtrir : « Sé kouto sèl ki sav sa ki ka pasé an tchè (kè) a jiromon ».

Que faire maintenant ? Quels chemins de vie ?

Tout le monde a éprouvé sa propre finitude et ses limites ces derniers mois :

• Tout d’abord nous devons identifier clairement les grandes forces d’infléchissement du destin de la Guadeloupe avec la naissance de nouvelles rationalités intellectuelles, de nouvelles rationalités éthiques et de nouvelles rationalités spirituelles. Nous devons prendre de la distance critique savoir nous engager autrement que dans la force, entretenir un questionnement, des tensions créatrices et inviter à la réflexion et au dialogue.

• Ensuite, il est urgent de renouer le dialogue, de reprendre les négociations. À travers le dialogue des représentants symboliques du peuple, c’est la Guadeloupe qui parle(ra), qui s’écoute(ra) et dialogue(ra) avec elle-même. C’est tout un peuple qui retrouve(ra) la confiance dans sa dignité et dans ses forces de résilience.

• Enfin nous devons vite négocier pour éviter l’esprit d’affrontement, de division et de destruction. Ne pas le faire, c’est laisser le pays s’effondrer et ses habitants se démoraliser. Les chemins de vie ne sont pas dans le retranchement ni dans l’orgueil et l’arrogance, mais dans la voie d’un dialogue humble, créatif, actif, loyal et ouvert pour construire ensemble l’avenir de notre pays.

La société à construire est une société de bonheur partagé, « une société où personne ne serait dépourvu, privé des nécessités de base de la vie. » (Jonathan Sacks). Développons une compréhension intelligente et créative de nos responsabilités politiques et syndicales. L’attente aujourd’hui est celle d’une politique d’engendrement où les acteurs ou responsables politiques sont à l’écoute des aspirations présentes, se mettent au service, avec compétence et discernement, de ce qui est en train de naître à travers cette crise, pour un avenir plus lumineux.

Jean-Claude GIRONDIN,

Socio-anthropologue et théologien

Mail : plateforme.guadeloupe@gmail.com