Guadeloupe. Politique. Frantz Fanon et la question du statut de la Guadeloupe et de la Martinique.

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Pointe à Pitre. Lundi 6 décembre 2021.CCN. Georges – Christian Combé fondateur de la célèbre revue « Études Guadeloupéennes » est comme feu Raoul Cyrille-Serva, un authentique philosophe Guadeloupéen, et donc un observateur attentif de la vie politique des dernières colonies françaises. Il a soumis à CCN cette contribution concernant Fanon. Ce 6 décembre marque le 60e anniversaire de la mort de Frantz Fanon. Cet anniversaire intervient dans un contexte particulier en Guadeloupe et en Martinique, où une crise sociale est née du refus de certains soignants et sapeurs-pompiers de se soumettre à l’obligation vaccinale et au passe sanitaire, et des conséquences qui en ont résulté, à savoir la suspension de ces professionnels.

Sur cette contestation est venue se greffer tout un ensemble de revendications liées aux diverses problématiques des deux îles. Le refus du gouvernement français de donner suite aux revendications a généré une situation de barrages, de blocages et d’émeutes nocturnes, dans laquelle se sont impliqués de très nombreux jeunes en déshérence.

Débordé par les événements, le gouvernement fait intervenir gendarmes et policiers ainsi que des agents du RAID et du GIGN. Dans le même temps, le ministre des outre-mer, Lecornu, lance ce qui a été considéré comme une bombe politique : l’exécutif est ouvert à une discussion sur l’autonomie. Observateurs, acteurs politiques et syndicaux sont surpris par cette annonce perçue comme une tentative de diversion, une manœuvre pour éviter de répondre aux revendications posées par le mouvement social.

Il n’en demeure pas moins que cette proposition qui a semé une certaine panique chez les politiques locaux a eu le mérite de remettre sur le devant de la scène l’antienne du « changement de statut ». Une problématique que les élus locaux se refusent à affronter de face, passant la main le plus souvent à toutes sortes d’experts, mais qu’ils ressortent subrepticement chaque fois que leur position est mise en difficulté par l’Etat français

Autant dire qu’aujourd’hui, la question du statut politique de la Guadeloupe et de la Martinique est posée et à résoudre, certainement en temps et en heure, mais quoi qu’on fasse on n’y échappera pas.

Dans quelles circonstances, Frantz Fanon est-il amené à aborder cette question qui se ramène pour lui à sortir de la départementalisation et à s’inscrire dans le mouvement mondial de décolonisation et d’émancipation nationale ? C’est à l’occasion de la consultation référendaire lancée par le général de Gaulle en 1958.

Peu de temps après son installation au pouvoir en mai 1958, le général de Gaulle décide d’organiser un référendum en vue de l’adoption d’une nouvelle Constitution. Il envoie André Malraux aux Antilles faire campagne en faveur du « oui ». A Fort-de-France, le représentant gaulliste est accueilli en ces termes par le maire Aimé Césaire : « Je salue en votre personne la grande nation française à laquelle nous sommes passionnément attachés ».[1]

Césaire appela à voter « oui » au référendum. Ce fut pour Fanon un cinglant camouflet, une immense déception. Il en tira les conséquences :

« Aux Antilles, d’aucuns se sont étonnés du pourcentage des « oui » obtenus grâce à la position de Monsieur Aimé Césaire. L’indépendance des Antilles françaises est-elle possible aujourd’hui ? Telle est la question devant laquelle s’est trouvé Césaire. Il pouvait répondre par l’affirmative, choisir l’indépendance des Antilles et solliciter l’entrée dans la fédération caraïbe. A-t-il estimé précisément que cette fédération en train de naître n’était pas suffisamment structurée et dépendait encore trop de la couronne britannique ? Ce qui est certain c’est qu’aux Antilles comme ailleurs, aucun leader ne peut s’illusionner sur la valeur de sa personne ni l’amour que lui porteraient les masses dès lors que se trouve engagée la volonté d’indépendance nationale de leur pays ».[2]

Fanon demeura longtemps pessimiste sur l’avenir des Antilles. Ce témoignage de Bertène Juminer le confirme :

« Quand je le rencontrai à Tunis en 1958, il me cueillit à froid : alors vous faites encore de la politique aux Antilles et en Guyane ? Un de ces jours, c’est à coups de pieds au cul que la France vous obligera à prendre votre indépendance. C’est à l’Algérie que vous le devez, notre Algérie qui aura été la putain de l’Empire colonial français[3]

Mais ce pessimisme se trouva fortement ébranlé par la révolte populaire de décembre 1959 à Fort-de-France. Le 20 décembre 1959, à Fort-de-France, à la suite d’un incident racial, éclate une révolte populaire. Durant près de 6 jours, des affrontements armés opposent une partie de la population foyalaise, des jeunes en particulier, aux forces coloniales. Par deux fois, des renforts de gardes-mobiles durent être acheminés de la Guadeloupe. Le bilan de ces affrontements fut officiellement de 3 morts et plusieurs dizaines de blessés.

Le 5 janvier 1960, dans le n° 58 d’El Moudjahid, Fanon consacrait un article à cette révolte. Il exprimait tout d’abord un grand soulagement, une grande satisfaction. Enfin, les Antilles se réveillaient. Enfin, elles détruisaient la mauvaise réputation qu’on leur avait attribuée de « servantes les plus fidèles du colonialisme français ».

« Ainsi donc, les vieilles colonies elles aussi empruntent le chemin de la rébellion. Ces fleurons de l’empire, ces pays castrés qui donnèrent tant de bons et loyaux serviteurs se mettent à bouger. ».[4]

Fanon prenait acte de l’immense effort que symbolisait ce soulèvement. C’était un effort victorieux contre trois siècles de mystification, d’infériorisation, contre la peur et l’esprit de routine. C’était vraiment la concrétisation de sa conception de la violence qui désintoxique et qui libère. C’était aussi une victoire contre la gangrène paralysante des politiciens de tout bord :

« Les vieux politiciens, assimilés, infestés du dedans, qui depuis longtemps ne représentaient que leurs intérêts médiocres et leur propre médiocrité doivent aujourd’hui être très inquiets. Ils découvrent soudain que des Martiniquais peuvent parfaitement être traités en rebelles par la France. Ils découvrent aussi l’existence d’un esprit rebelle, d’un esprit national. »[5]

Aimé Césaire avait déclaré qu’en votant « oui » au référendum de 1958 ; il avait conclu un pari avec la Ve République. Mais, comme le fait remarquer à juste titre Fanon, «…il semble que le peuple remette ce pari en cause et pose le problème national.»[6] Ce qui le réjouissait le plus et animait son enthousiasme, c’est qu’il avait la conviction qu’un mouvement irréversible s’était mis en marche aux Antilles sous domination française, et que le visage de la Caraïbe allait s’en trouver changé.

En effet, après l’amorce du processus conduisant certaines colonies britanniques de la Caraïbe à l’indépendance, après le triomphe de la révolution cubaine, Fanon espérait que la voie de la voie de l’émancipation nationale s’ouvrirait pour les colonies françaises de la région.

« Mais nous savons maintenant que les Guadeloupéens, les Martiniquais et les Guyanais seront indépendants et construiront leurs pays respectifs comme ils l’entendent ».[7]

Mais on peut se demander si cette conviction dans l’issue victorieuse du mouvement de libération nationale concernait le présent immédiat, un présent proche ou plutôt un avenir indéterminé. Traduisait-elle une confiance réelle dans l’action des forces anti-colonialistes ou plutôt l’affirmation du caractère inéluctable du processus de libération ? On peut en effet s’interroger lorsque l’on compare les propos précédents à d’autres tenus par Fanon après les événements de Fort-de-France, et rapportés par Bertène Juminer :

« Il jubilait : qu’ils ramassent leurs morts, qu’ils les éventrent et les promènent sur des camions découverts à travers les faubourgs de la ville…Qu’ils hurlent aux gens ‘Voyez l’œuvre des colonialistes’. Ils n’en feront rien. Ils voteront des motions symboliques et recommenceront à crever. Au fond, cette flambée de colère rassure les colonialistes. »[8]

On peut avancer l’idée qu’à la suite d’un double cheminement réflexif et existentiel, Fanon était parvenu à cette conviction qu’il existait une authentique identité antillaise, que celle-ci s’exprimait à travers une conscience nationale grandissante et qu’elle devait pour s’épanouir pleinement s’incarner dans des Etats indépendants de Guadeloupe et de Martinique.

Ceci dit, la situation politique aux Antilles n’évoluait pas de la même manière qu’en Algérie. Et c’est justement cette différence spécifique qu’il ne parvint pas à saisir. Comment expliquer les « retards », le mouvement complexe de la conscience nationale aux Antilles ? Fanon ne fut pas en mesure de répondre à ces questions essentielles, impensé qui sans doute constituait la source de son pessimisme. Cependant, si dans une certaine mesure il était pessimiste, il serait erroné de conclure qu’il manifestait du désespoir. Bien au contraire, l’espoir dans la cause des opprimés, la confiance dans la victoire inéluctable de leurs luttes contre le colonialisme n’avaient cessé de constituer l’inspiration fondamentale de sa pensée, le moteur de son action militante.
C’est justement parce qu’il était foncièrement optimiste de ce point de vue, qu’il s’était entièrement voué à la cause de la révolution, qu’il avait fait don de sa vie à un combat, dont pas une seconde, il ne doutait de l’issue victorieuse.

Il est vrai que sa mort prématurée constitue une limite réelle à toute réflexion sur sa pensée et son action. Serait-il revenu en Martinique après l’indépendance de l’Algérie ou bien aurait-il contribué de l’extérieur au développement du mouvement de libération ? Ces questions peuvent être posées, et d’autres encore, mais personne, selon nous, ne peut y répondre sérieusement. Aussi, si l’œuvre de Fanon laisse un héritage d’incontestables acquis, la prudence doit commander toute réflexion sur ses éventuels prolongements.

Quoi qu’il en soit, jeter un regard sur la perception qu’il a eue de la nécessité de l’émancipation nationale de la Guadeloupe et de la Martinique a tout son intérêt aujourd’hui, celui d’un éclairage sur la capacité (ou non) des élus de ces colonies départementalisées à assumer des responsabilités historiques, et des peuples à assumer leur destin.

Georges Combé

Professeur de philosophie

05/12/2021

 

[1] Cité par David Caute Frantz Fanon, Seghers, 1970

[2][2] Frantz Fanon Pour la Révolution Africaine (P.R.A.) François Maspéro, 1969

[3] Bertène Juminer « Hommage à Frantz Fanon » in Présence Africaine 1er trimestre 1962

[4] Frantz Fanon « Le sang coule aux Antilles sous domination française » in P.R.A. p 169

[5] P.R.A. p 170

[6] Ibidem

[7] P.R.A. p 171

[8] Bertène Juminer art. cit. p. 127