L’intolérable appauvrissement intellectuel et culturel de la Guadeloupe !

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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c’est Jean Marie Nol, économiste  qui nous soumet son billet.

La crise économique multiforme que nous vivons avec la covid s’impose avec la force d’une évidence, mais qu’est-il fait pour prévenir, éviter ou même contenir la «crise aiguë intellectuelle et culturelle» qui se profile depuis déjà un long moment en Guadeloupe ?
Cette crise du Covid interroge les rouages de notre humanité à l’aune de questionnements tant éthiques que métaphysiques. Avec, en toile de fond, la question de la mort ravivée par la pandémie et ses dégâts collatéraux au CHU.
Mais aussi celle de la survie de notre économie, entendu comme propension très historique  à la destruction créatrice de l’économiste Shumpeter. Pour autant, le débat est biaisé en Guadeloupe par l’outrance et la vacuité des propos tenus sur les réseaux sociaux. Si on ne fait rien, le biais dans la tendance est plutôt vers le bas, car le débat intellectuel et idéologique en Guadeloupe est comme un théâtre d’ombres.
Plus de structures culturelles opérantes, plus d’autorités universitaires vers qui se tourner, plus de dirigeants politiques manieurs d’idées, lanceurs de thèmes. Etrange période, tout à fait atypique : voici le temps du désert culturel  intellectuel guadeloupéen.
Partout les mêmes jugements sentencieux tombent sur la Guadeloupe, c’est un petit pays mort en terme de créativité et ce dans tous les domaines : un marché de la culture de seconde zone avec un mémorial’act moribond, une scène nationale à Basse-terre qui fonctionne en pointillés en terme de programmation culturelle, une vie intellectuelle sans aucune créativité, car pénalisée par la fermeture du centre des arts et de la culture  depuis plus de vingt ans, une production intellectuelle résiduelle  pour les seuls vieux intellectuels maintenant sexagénaire de la Guadeloupe,  car les jeunes n’ont plus leur place dans le débat d’idées pour cause d’inculture,  hormis un déferlement de billevesées sur le net, des médias qui se contentent  de traduire plutôt que de produire.
Alors se pose désormais avec acuité la question suivante : Les intellectuels sont-ils d’ores et déjà morts en Guadeloupe ?
À cette question, j’estime que pour le peu qu’ils  nous restent d’intellectuels,  s’ils ne sont pas tous morts, du moins ils sont en crise profonde. Alors, à quoi peuvent-ils bien encore servir ?
Aujourd’hui je pense que l’intellectuel guadeloupéen ou du moins ce qu’il en reste doit  être au service de la Cité, à créer un lien entre experts et citoyens et enfin à rouvrir le débat sur les enjeux d’un  futur au demeurant menaçant.
L’impasse socio-politique dans laquelle s’enfonce la Guadeloupe, et dont la question de l’appauvrissement culturel et intellectuel n’est qu’un catalyseur, s’enracine dans l’obsolescence du modèle économique et social de la Guadeloupe.
Nous assistons aux premiers chocs d’un problème qui va aller croissant au cours de la décennie à venir, à savoir la perte de légitimité des élites  confrontée à la nouvelle réalité implacable du populisme des syndicalistes englués dans  leurs obsessions identitaires et l’impossible continuation d’une Guadeloupe pilotée par Paris.
Si la pandémie mondiale actuelle de Covid marque un tournant historique en refermant un épisode de croissance économique, la Guadeloupe doit méditer rapidement le fait que son modèle actuel de développement datant du début de la départementalisation est aussi vieux qu’inadapté aux exigences de la révolution numérique et de la transition écologique.
Or, penser l’avenir, anticiper les défis futurs imposent de pouvoir compter sur une élite très diverse et constamment rajeunie car la jeunesse est instinctivement une tête chercheuse d’avenir, en quête de débat idéologique (cf l’action passé de l’ageg) mais que nenni présentement pour la Guadeloupe dont les meilleurs cerveaux fuient en France hexagonale et à l’étranger. Et plus grave, cette frange élitiste originaire de la Guadeloupe ne tient pas à revenir au pays. La Martinique nous est supérieure parce qu’elle a un sentiment élevé de la reconnaissance de ses élites intellectuelles locales comme Cesaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau et parce qu’elle respecte la littérature française.
Au contraire de la Guadeloupe qui voit fuir en France hexagonale ses illustres auteurs à l’exemple de Marise Condé ou Gisèle Pineau.
On voit l’origine de ce paradoxe dans une désorganisation mentale  progressive de la société Antillaise qui a fini par briser ses ressorts intellectuels et culturels. On ne se surprendra pas que les chercheurs universitaires de l’université des Antilles ne se bousculent pas pour engager le renouvellement de la pensée. Le temps des discours de certains hommes politiques fondateurs d’une vision pour le pays appartient au passé. Le sens du pays théorisé par feu Raoul Serva n’est plus qu’un lointain souvenir aujourd’hui vite oublié par nos intellectuels devenus mutiques.
L’époque des grands hommes ayant construit les bases de la Guadeloupe est révolue. Entre autres exemples, nous n’avons plus d’hommes porteurs comme le philosophe  jacky Dahomay ou le sociologue Ary Broussillon,  d’une conception du développement centrée sur notre identité culturelle.
Il y aura sûrement, dans les prochains temps, des personnalités issues à mon avis de la diaspora guadeloupéenne et  capables de se hisser au-delà des frontières de leur engagement politique au niveau de l’intérêt supérieur du pays Guadeloupe . Pour le moment, nous ne pouvons que constater la modestie de l’offre d’une bonne vision de l’avenir.
Nous ne pouvons que déplorer la faible épaisseur intellectuelle des débats publics du moment, avec ce clivage inopérant entre partisans et adversaires de la vaccination, par exemple. La forte abstention aux dernières élections régionales et départementales  , a été l’occasion de nous monter que notre boussole est cassée, que nous n’avons plus de cap. De fait, comment on explique la disparition en moins de deux générations d’élites intellectuelles guadeloupéennes , et pourquoi on a pu niveler la pensée vers le bas à ce point ?
Quel est le point commun entre le déclassement éducatif, moral,  et culturel  de la Guadeloupe, la déroute de l’administration dans la gestion de la crise sanitaire et l’appauvrissement du débat intellectuel dans la sphère publique ? A des degrés différents, tous sont les conséquences de l’affaiblissement de l’enseignement littéraire et de la culture scientifique dans notre société.
Ce phénomène est certainement en grande partie lié à la rupture provoquée par l’apparition des réseaux sociaux et aussi à la plus grande liberté d’expression de chaque personne. Et je repense à cette citation d’Umberto Eco : « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui avant, ne parlaient qu’au bar et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite. Aujourd’hui, ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel ».
De plus, le système éducatif, ne remplit plus sa mission première de fournir une culture générale suffisante afin d’avoir les clés de compréhension du monde.
Tout ceci se fait sur un mouvement de fond où tout doit être vu, compris, analysé avec la connaissance du présent, rejetant l’histoire des grands intellectuels à un passé qu’il faut oublier. C’est la dictature de l’opinion d’internet face aux savoirs et à l’histoire.
Mais désormais, pour nombre d’intellectuels et de politiques en Guadeloupe , la notion d’intérêt général et le sens du collectif sont devenus obscènes dans l’espace politique et culturel asservi aux logiques de l’individualisme libéral.
Aujourd’hui, les nouvelles situations d’incertitude (insécurité croissante, difficulté à résoudre les conflits sociaux, perte d’exemplarité des hommes politiques…) ont provoqué un ressenti d’impuissance de la part d’intellectuels incapables de donner du sens à une population guadeloupéenne désemparée et vulnérable en termes de manipulations par des activistes et syndicalistes qui ont remplacé la lutte des classes par la lutte des races notamment en ce moment même  en Martinique.
C’est dans ce contexte délétère que la question de l’ influence de l’intellectuel sur les choix fondamentaux du pays Guadeloupe est relativement nulle. Il n’existe plus de lieux de production de la pensée en Guadeloupe.
À partir de ce moment-là, il est difficile d’avoir une pensée constructive, intégrant l’avenir . Dans ces situations, le retour au passé, à la tradition, est toujours une tentation alors qu’il s’agit de penser le présent et d’imaginer le futur. La prédominance (depuis des lustres ) dans le débat du thème de « l’identité culturelle », mis aujourd’hui à toutes les sauces est une manifestation de la décomposition du lien social.
Il est avant tout un sentiment inséparable de l’insécurité sociale, de la précarisation du travail, du ralentissement de l’ascenseur social, des difficultés du système éducatif, de la fin des grands récits qui organisaient les idéologies politiques et donnaient de la cohérence aux croyances collectives. Les intellectuels guadeloupéens ont, nous semble-t-il, pêchés dans le déni vertueux des problèmes liés à une crise des repères, au sentiment d’un avenir incertain et immaîtrisable d’une identité étriquée et phantasmée à plus soif.
Quant aux politiques, ils s’adressent toujours à l’émotivité plus qu’à la réflexion, à l’immédiateté plus qu’à la distance requise par le jugement. C’est une expression évidente de l’anxiété généralisée qui habite la société guadeloupéenne .Le souci de la réaction « en temps réel » l’emporte sur la réflexion à plus long terme : On est confronté à l’affaiblissement de la capacité de la société à se transformer elle-même par le renouvellement de la pensée idéologique.
La scène des idées n’en finit plus de basculer en Guadeloupe dans la médiocrité. Je déplore le nivellement par le bas dans les référentiels du programme pédagogique de l’université des Antilles. En pleine crise de visibilité, on se demande à quoi servent les universitaires  d’aujourd’hui ?
Des individus en mal de repères idéologiques, au discours creux, des jeux de rôle, des personnages fades, presque des caricatures. Voilà ce qui a détrôné les joutes de l’ancienne génération de penseurs guadeloupéens.
Le rôle de penseur qui est plus difficile que celui d’universitaire est de retrouver cette posture un peu prométhéenne qui est de rouvrir le futur. C’est-à-dire qu’on attend aussi de lui d’une certaine manière que par l’idéologie, que par l’utopie concrète, il rouvre un horizon d’attente, un horizon d’espérance qui n’existe plus. Or, un individu qui grandit a besoin d’un projet de vie personnel, une société qui grandit a aussi besoin de se projeter dans l’avenir, besoin d’un projet d’émancipation. Eh bien c’est de ce projet dont on pâtit aujourd’hui et pas qu’en Guadeloupe mais aussi en France hexagonale, et là les intellectuels, pas seulement les penseurs, ont un défi qui est à relever.
“Un intellectuel inconscient ou démissionnaire n’est plus qu’un pauvre type.”… Bernard Pivot 
Jean-Marie Nol économiste