Haïti, Moïse et l’Empire

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Pawol Lib (Libre Propos) est une nouvelle rubrique de CCN. Notre rédaction propose donc à tous les progressistes qui le souhaitent un espace de communication, une tribune dont le but principal est de porter une contribution au débat d’idées qui fait cruellement défaut dans notre pays. Les points de vue exprimés dans « Pawol Iib » n’engageront pas nécessairement la ligne éditoriale de CCN mais il nous semble indispensable que les intellectuels, la société civile aient la possibilité de pouvoir très librement opiner dans nos colonnes. Cette fois, c’est le comité de rédaction du journal Asé Pléré Annou Lité qui nous soumet son billet.

Compte tenu de la prolongation des mesures de restriction liées à la situation sanitaire, le comité de rédaction du journal Asé Pléré Annou Lité a décidé de ne pas imprimer le numéro du mois de septembre qui était déjà finalisé. Nous vous faisons parvenir notre analyse sur la situation en Haïti

Haïti est situé dans la Caraïbe, région  où se concentrent  des intérêts géopolitiques majeurs des Etats-Unis et  de ses alliés, Canada, France,  Allemagne et Angleterre. Quand les médias occidentaux parlent d’Haïti c’est avec condescendance paternaliste et sur  des sujets vendeurs, violence et  pauvreté. Mais leurs auditeurs, comme en Martinique savent très peu de choses  sur Haïti. Cela n’est pas du à unquelconque désintérêt mais à une volonté politique de dissimulation, d’oubli de l’histoire d’Haïti. Dès l’indépendance d’Haïti , l’ex –puissance coloniale et ses alliés construisent les  «  conditions culturelles et psychologiques pour que tout ce qui vient d’Haïti soit perçu comme mauvais en soi ».

En parlant d’Haïti on se doit de parler de cet élément majeur dans l’histoire mondiale qu’est  sarévolution antiesclavagiste. L’armée haïtienne a vaincu un ennemi d’une sauvagerie rare. C’est ainsi que de nombreux soldats de la légion polonaise qui combattaient aux cotés des français, témoins de cette barbarie, ont choisi de déserter. Il y avait bien sûr «  les viols collectifs, les chiens de chasse, les têtes empalées, enfants de moins de 12 ans fourrés dans des sacs et jetés à la mer. Mais aussi   la technique favorite de Napoléon, les “suffocations” : les noirs étaient capturés et jetés dans les cales des navires qui étaient gazés au soufre. » Ce n’est pas un hasard si, après avoir conquis la France, Hitler, dans le bureau duquel trônait un buste de l’Empereur, lui rendra hommage en juin 1940, en se rendant à son tombeau,situé dans la chapelle des Invalides à Paris. 

Il faut sans cesse rappeler l’importance historique de la révolution haïtienne. Ce fut un moment  de panique  chez les dirigeants des  puissances coloniales, un grondement de tonnerre dans le ciel colonialiste, mais surtout   ce fut une révolution radicale dans le sens où la classe sociale et l’ethnie exploitée par excellence, les esclaves d’origine africaine, ont pris le pouvoir et ont fondé une nation.

On comprend alors  pourquoi au lieu d’être honoré partout et par tous pour l’épopée de son indépendance, marquée par la fin du système colonial, du racisme et de l’esclavage, Haïti a au contraire été isolé, et méprisé. La position des Etats-Unis était claire et exemplaire à ce sujet : “Haïti peut exister en tant que grand village de marrons, comme un grand village marron, un quilombo ou un palenque. Mais il n’est pas question de l’accepter dans le concert des nations”.

L Occident colonialiste  a ensuite défini une stratégie pour Haïti qui est toujours d’actualité pour d’autres pays et qui consiste à : Établir un cordon sanitaire pour empêcher Haïti d’établir et de maintenir des contacts internationaux, un blocus donc.

Affaiblir l’État haïtien en rendant le pays ingouvernable, les gouvernements français ont imposé à Haïti,  le paiement d’une “indemnité” qui a ruiné le pays et n’a été totalement payée qu’au milieu du XXe siècle. On dit souvent que Haïti est un pays pauvre, il serait plus juste de parler d’ un pays appauvri.

Jovenel Moïse

Moïse est devenu président de la république de Haïti en tant que représentant du parti PHTK (parti haïtien tét kalé ) fondé par l’ex-président Michel Martelly , une formation politique d’extrême droiteultralibérale, représentative des secteurs duvaliériste encore présents au sein des classes dirigeantes haïtiennes. Ce parti est pleinement soutenu par les Etats-Unis et les institutions qu’ils contrôlent comme le Core Group et l’OEA. Le Core Group est un syndicat formé des ambassadeurs occidentaux qui gèretotalement la vie politique du pays, considéré comme un protectorat. Moise est un homme politique corrompu, qui a fait son entrée  dans la bourgeoisie haïtienne en accaparant illégalement des terres dans le nord est du pays . Dépossédant les associations communales de paysans de milliers d’hectares

L élection qui l’a porté à la tête du pays a été largement frauduleuse, après un an de conflit ,nouvelle élection tout autant frauduleuse mais validée par   l’OEA et l’ONU organisateurs et financeurs de cette parodie électorale. Le taux de participation n’ayant pas dépassé 18% des inscrits. Une fois son gouvernement mis en place, Moïse a rapidement du affronté l’opposition des classes populaires, des classes moyennes et même de certaines factions de la bourgeoisie locale. L’approfondissement des politiques néolibérales dégrada  rapidement la situation économique du pays, avec comme point de non-retour la ” recommandation ” du FMI de supprimer les subventions aux carburants, ce qui a provoqué des manifestations  monstres, avec en juillet 2018 deux millions de personnes dans les rues du pays. À cela s’ajoutait un détournement de fonds publics de plusieurs millions de dollars dans l’affaire Petrocaribe, équivalant à au moins un quart du PIB national, selon les enquêtes de la Cour supérieure des comptes. Moïse lui-même, ses sociétés et une douzaine de ses amis étaient impliqués.

Face à la mobilisation populaire, Moïse revêtit  son  costume duvaliériste  en prenant plusieurs décisions comme la fermeture du Parlement, la nomination de magistrats qui lui sont inféodés, le gouvernement par décret, l’assassinat de journalistes et d’opposants, les massacres dans les quartiers populaires de la capitale, la création d’une sorte de police politique connue sous le nom d'”Agence nationale de renseignements”, la non-tenue des élections prévues par la constitution, la tentative de modifier illégalement la constitution actuelle et, depuis le 7 février 2021, son maintien au pouvoir alors que son mandat était constitutionnellement expiré. Ces dernières années, les preuves de la collusion de Moïse et du PHTK avec le crime organisé et les bandes armées se sont multipliées, selon les enquêtes et les dénonciations d’organisations de défense des droits de l’homme telles que le Réseau national de défense des droits humains en Haïti (RNDDH) et la fondation Je Klere.

Au niveau international, et en particulier depuis 2019, Moïse renforça ses liens avec les États-Unis et l’administration Trump, devenant un lobbyiste des intérêts étatsuniens dans les instances régionales telles que l’OEA, reconnaissant l’autoproclamé Juan Guaidó comme président “en charge” du Venezuela, abandonnant la plateforme énergétique Petrocaribe, torpillant les espaces d’intégration régionale tels que le CARICOM et exprimant son soutien et sa sympathie pour divers régimes néolibéraux et paramilitaires sur le continent. Cela , selon lui, lui donnerait une sorte de carte d’immunité pour ses crimes, et garantirait sa survie politique.

Aux Etats-Unis  des secteurs du parti démocrate mettait Biden dans une situation inconfortable, comment approuvait-il des sanctions contre le Venezuela, alors qu’un de ses plus fidèles alliés dans la Caraïbe, le gouvernement haïtien   n’ organise pas d’élections, a créé une force de police politique par décret,  a assassiné des opposants politiques et toléré des massacres répétés. Ordre est donné à Moïse d’organisé des élections alors que les conditions minimale de sécurité n’existaient  pas.

L’un des signes de l’extrême décomposition politique actuelle d’Haïti est la multiplication des bandes armées et leur pouvoir de plus en plus important( puissance de feu, emprise territoriale). La Commission nationale pour le désarmement, le démantèlement et la réintégration a récemment estimé «  qu’ellesétaient au nombre de 77. Il ne leur est pas difficile de s’équiper, car il existe aujourd’hui un marché illégal de 500 000 armes de guerre dans le pays, soit deux fois plus qu’il y a moins de cinq ans. » .Lapresse haïtienne a révélé qu’en février 2019, huit personnes ont été capturées à Port-au-Prince, à bord de camionnettes non immatriculées, ils transportaient des fusils automatiques, des pistolets, des drones, des téléphones satellites. Arrêtés, ils ont prétendu être en “mission gouvernementale”. De quel gouvernement ? Parmi eux deux membres de l‘US Navy, et un ancien Marine. Ils sont repartis libres escortés par l’ambassadeur étatsunien. Même scenario en novembre 2019.

L’assassinat

Jovenel Moise a été assassiné, de manière horrible, à a son domicile dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021par un commando. C’est comme le dit Lyonel Trouillot «  la fin d’un fantoche qui jouait au marionnettiste ».Mais du scénario de l’assassinat proposé par les  autorités haïtiennes, le moins que l’on puisse en dire est qu’il contient des incohérences troublantes.

Un groupe de mercenaires séjourne plusieurs jours en République Dominicaine, traverse la frontière, achète des armes et des automobiles à Port-au-Prince. Quelques jours après, le groupe pénètre dans le domicile bien gardé de Jovenel Moïse, le torture puis l’assassine. Ces mercenaires n’ont visiblement pas de plan d’exfiltration, bien que lourdement armés ils se font arrêtés rapidement par la police sans effusion de sang.

La mort de Moïse i est intervenue  pendant un changement de premier ministre l’ancien Claude Joseph et le nouveau pas encore nommé Ariel Henry. Les Etats-Unis ont envoyé une délégation pour régler le début de combat de coq entre les deux prétendants, c’est Ariel Heny qui  l’emporte. Ils avaient demandé tous deux l’intervention des Etats-Unis, les manifestations populaires  ont refroidi  Biden. Mais Haïti a été frappé par un tremblement de terre le 14 Aout suivi par la tempête Grace. Le nombre de morts est  encore provisoire et dépasse déjà les 2000. C’est sous ce prétexte, que des marines étatsuniens ont débarqué. Selon leur chef  « « Les troupes pourraient rester en Haïti jusqu’à quatre mois ou plus si nécessaire. ». Ils ont remis les pieds  dans un pays qu’ils ont envahi à plusieurs reprises et où ils contrôlent  leurs dirigeants Le peuple haïtien devra ainsi faire face  à nouveau à l’arrogance répressive de l’armée impérialiste se livrant habituellement aux viols, à la torture et aux assassinats en totale impunité.

La Colombie

La présence de 26  colombiens dans le groupe des mercenaires a révélé  le fait que la Colombie n’exportait pas uniquement de la drogue, ses  mercenaires sont aussi très présent sur le marché des « forces spéciales. Avec ce qu’ils ont nommé «  le Plan Colombie », les Etats-Unis ont financé massivement l’armée de leur principal allié en Amérique latine, la Colombie. L’entrainement de cette armée réalisé par des instructeurs de l’armée israélienne. Si bien  que Uribe, l’ex-président colombien, voulait faire de son pays « l’Israël de l’Amérique latine », c’est àdire l’allié principal des Etats-Unis dans la région. Les mercenaires colombiens ont participé à  toutes les guerres impérialistes ,de l’invasion étatsunienne de l’Irak en 2003 à la guerre génocidaire de l’Arabie Saoudite au Yémen, faisant de la Colombie le principal pays fournisseur de mercenaires. Selon un journal  colombien « des dizaines d’hommes ayant une formation militaire quittent le service actif colombien et prennent leur retraite avant même l’âge de 40 ans ils optent pour ces alternatives souvent criminelles, comme Manuel Guarín, l’un de ceux qui ont été capturés en Haiti pour l’assassinat de Moise. Il y a deux ans, il était actif dans l’armée colombienne et un expert des forces spéciales antiterroristes (c’est- à-dire quil a combattu les guérilleros des FARC).Il avait  également participé, en Mai 2020, à l’opération Gédéon  au Venezuela, un raid armé dans le but d’enlever et d’assassiner le président Nicolás Maduro. »

Maintenant

Haîti s’était soulevé pour exiger le départ de Jovenel Moïse,  son assassinat nest en aucune manière une avancée pour les intérêts du peuple haïtien. Le parti PHTK , corrompu et sanguinaire  de Marthély-Moïse est toujours à la tête du pays largement soutenu par les puissances occidentales. Le tremblement de terre récent a été  le prétexte pour un débarquement de troupes étatsuniennes  et probablement pour une nouvelle occupation du pays par des forces étrangères….. l’ingérence humanitaire.

Il est à craindre que les paramilitaires continuent à prospérer pour étouffer les luttes, terroriser les classes populaires et les forcer à battre en retraite. Il est à craindre un renforcement de la présence impérialiste étatsunienne dans le bassin caribéen près de ses objectifs stratégiques : Cuba,  Venezuela, Canal de Panama .

Enfin, au moindre évènement touchant Haïti, nous entendons  le refrain sur sa malédiction. Nous sommes convaincus que s’il en existe une, cest celle   provoquée par la puissance impérialiste et ses alliés.