Guadeloupe. Philosophie. « Le sens du Pays », le concept de Cyril Raoul Serva

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Guadeloupe. Philosophie Politique.  Lundi 6 Septembre 2021. CCN. C’est en 1994 et pour la 1ère fois dans un article publié dans la revue « Études Guadeloupéennes » que le philosophe militant marxiste-léniniste Cyril Raoul Serva, lance dans le débat public et politique l’expression « Le sens du Pays »     sans doute parce qu’il savait-être à l’écoute des moindres battements du cœur de la nation Guadeloupéenne. CR Serva est considéré comme un très fin analyste de la situation de la Guadeloupe. Le « sens du pays » est devenu un véritable concept de la philosophie politique guadeloupéenne ; Serva qui est l’auteur d’une thèse de doctorat sur « la question nationale », demeure aujourd’hui encore une référence indiscutable pour tous ceux qui entreprennent de comprendre le « sens de notre pays ».

LE SENS DU PAYS

A notre sens le régime politique de la Guadeloupe fait d’elle une « colonie départementalisée ». Commencé dès l’abolition de l’esclavage en mai 1848, le processus a mis un siècle à s’établir ;  puis, les différents gouvernements depuis 1946, date de la loi dite d’assimilation ont chacun à leur façon peaufiné le système qui par la carotte, qui par le bâton.

La forme actuelle de  rapports liant la Guadeloupe à la France constitue la vérité de la colonisation, c’est à dire  son achèvement. Etant entendu qu’ici,  le mot doit être compris comme dépassement-conservation. Le système colonial qui n’a point disparu s’est installé au grand jour comme une démarche qui a réussi pleinement puisque les « menées séparatistes » semblent s’être essoufflées ou ont perdu leur «  indépendance ».

Le fait qu’il existe à côté de nous et plus loin, des pays indépendants qui nous envient, à lui seul, signifie que le régime en question a du bon. Au plan de la scolarisation, de la santé, des infrastructures, de la consommation, nous somme nantis. Même si le taux de chômage est exorbitant (+30%), l’économie délabrée, l’équilibre artificiellement maintenu dans un climat déshonorant d’assistanat ; même si l’anomie, l’incivisme, sous toutes les formes,  le détachement du « citoyen »,  sa démission morale ne connaissent point la loi de la baisse tendancielle. Le profit,  l’intérêt personnel et immédiat commandent sans partage.

Tous ces signaux et bien d’autres comme la délinquance, la drogue, la non maîtrise des flux de populations, etc. indiquent que quelque chose doit être fait. Ce quelque chose est d’essence politique et concerne tout le monde.

L’application de la démocratie française à la société guadeloupéenne relève d’une pure mécanique et ne répond pas vraiment aux besoins objectifs de gouvernement de ce pays, qui a un passé, des problèmes humains, culturels, des structures mentales, une constitution sociale, propres et qui doivent être traités comme tels.

Ce pays ne peut pas aller plus avant sans une rupture et une réorientation de ses ordres institutionnels. Aucun préfet, fût-il jeune ou vieux, socialiste ou libéral, répressif ou convivial, n’y pourra rien puisque le rôle de l’État ici n’outrepasse pas le maintien de l’ordre public, le contrôle a posteriori de la gestion des conseils, l’application des lois de la république, fussent-elles inadéquates aux situations de l’outre-mer. Tout se passe donc comme si l’application de la démocratie française à un état de fait colonial, ne travaillait pas à consolider la citoyenneté, mais au contraire à générer des formes tenaces d’incivisme auxquelles chacun participe d’une certaine manière.

Or, pour un pays,  le souci de la préservation de ses bases morales, culturelles, économiques devait constituer une évidence première, une préoccupation fondamentale de la société civile, comme des élites et responsables de tous les secteurs ; c’est en cela que réside l’esprit d’un peuple. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’un tel esprit ne souffle guère sur nos têtes. Èst-ce du fait de ce caractère, malgré tout extérieur et imposé des institutions en lesquelles nous sommes insérés ?  S’agit-il d’une conséquence normale liée à notre inconscience légendaire de population vivant en état de « minorité », perpétuellement en attente d’une assistance venant de l’autre ?

  • Habiter son pays

De nous,  dans cette histoire qu’adviendra-t-il ? Nous manquons d’hommes pour guetter les  cours du monde et tenter d’influer sur certains de ses affluents, prendre les initiatives opportunes pour la sauvegarde de ce qui peut l’être. L’heure n’est point à la débauche d’énergie inutile dans les divisions stériles et surannées, les ambitions non collectives qui se soldent toujours par le triomphe de la médiocrité et l’étalement de l’incompétence têtue. Or, il semble que nous ayons des responsables, des élus, des hommes instruits. Certes, et nous l’avions déjà remarqué, ils sont de « petite taille » et incapables de se hisser à la hauteur des exigences d’un pays sans gouvernail. Nous sommes donc à la dérive et quels sont ceux qui ont le souci de nous mener à la terre ferme. Faudrait d’abord qu’ils aient quelque fermeté, quelque intelligence, quelque « auctoritas. La Guadeloupe est un pays qui en tant que tel n’est pas pensé et nous incriminons ses politiciens et ses intellectuels inopérants. On pourrait nous reprocher de faire du catastrophisme,  mais se rend-on compte que la crise qui nous frappe est généralisée ? Voit-on qu’elle concerne les structures mêmes de nos rapports avec le monde et avec nous-mêmes ? Voit-on assez, que les agents les plus actifs de cette crise sont nos « responsables » mêmes, lesquels n’ont pas le sens du pays ?

  • Penser le pays nôtre

La Guadeloupe doit être le fait des Guadeloupéens eux-mêmes. Mais penser ce n’est pas gérer, même si certaine gestion, en ses réalisations décriées, témoigne d’un sens plus aigu du pays qu’on a voulu le croire ; ceux pour qui gérer c’est panser ont une vue à très court terme et vivent dans l’illusion que la Guadeloupe n’est pas un pays, mais un département, une région ordinaire de la France. Quelle bêtise !!

  • Le sens du politique

En son essence répétons-le, la politique est une affaire sérieuse, que la société civile confie à des serviteurs, des hommes et des femmes de préférence compétents, consacrant leur énergie, leur temps, leur intelligence, leur jugement au bien commun d’une collectivité. Au service du public, mieux, de l’intérêt général et non d’un groupe quelconque, et encore moins des siens, l’homme politique doit s’entourer en vue de l’étude et de l’action des meilleurs conseillers et fonctionner sur la base de principes clairement établis. Trop souvent, les notions de chef tout-puissant et de représentant, ou d’administrateur des deniers publics sont confondues.

  • La politique de l’intendance

Quand l’économie investit ainsi la politique, la réduit à une simple officine portant l’inscription «  intendance »,  la décadence est aux portes de la cité. Une politique de l’intendance, telle que celle analysée ici, contribue à dénaturer le sens même des structures institutionnelles d’un pays. Au-delà du fait, en soi grave, que la politique dans l’opinion publique perd toute considération, les institutions même perdent dans l’esprit des gens leur valeur fonctionnelle : une mairie, une circonscription, une région se prennent, s’arrachent de haute lutte quitte à déchirer durablement les populations,  les ethnies. La politique devient guérilla en pleine « campagne » et guerre de position après l’accession à une place forte. L’institution, la place forte en en question sont dans une telle situation, moins des moyens structurels légaux pour concevoir, mener une politique au service de l’intérêt général, qu’une couverture légale pour des entreprises illégales. C’est-à-dire que la gangrène a atteint à la fois les hommes et les institutions.  Tant que les formes semblent respectées, le pouvoir central qui a d’autres préoccupations, peut s’honorer d’avoir institué, sur la base d’une assistance à la consommation et d’un taux de chômage exorbitant, la démocratie française en Guadeloupe. L’existence de notre classe politique aux sensibilités mouvantes et opportunistes, en est le signe le vivant. Derrière ce fait se cache un problème majeur : le développement réel de notre communauté politique.

  • Le jeu démocratique

Voyons plus concrètement comment en Guadeloupe, fonctionne la démocratie. Il serait excessif d’affirmer que nous ne connaissons pas en ce pays une certaine forme de démocratie. Elle résulte d’une assimilation de la démocratie française, mais plus nous participons sérieusement, plus cela ressemble à un jeu ; car, enfin, une démocratie est-elle concevable à l’intérieur d’un cadre que seule l’hypocrisie politique ambiante interdit d’appeler « colonial » ? En une « colonie départementalisée » il ne saurait y avoir qu’un semblant de démocratie et l’accentuation de la démocratie française appliquée au D.O.M. se solde par un renforcement de la dépendance spirituelle, une victoire de l’entreprise de francisation, la consécration-intégration des identités mal définies. La créolité, ce nouvel exotisme, aujourd’hui forme promue, est un exemple éloquent. Cette cécité, dont notre « classe politique » fait preuve eu égard au maintien de liens coloniaux de dépendance, d’assujettissement existant entre la France et nous, a valeur de complicité. La volonté de ces politiciens de toujours éviter le débat sur l’essentiel, le débat sur la constitution politique qui conviendrait aux exigences de développement global de l’homme guadeloupéen est d’essence alimentaire. L’économisme a toujours tenu lieu de politique, sous divers alibis : la peur de l’aventure, la peur de son ombre, c’est-à-dire du noir,  l’attachement aux droits acquis etc. Enfermée dans de telles limites et considérations, la politique de nos politiciens, décennies après décennies ne connaît d’autre dynamisme que celui de l’accumulation quantitative et son cortège de droits à ceci, à cela, en un mot de droits-créance. Or, nous croyons impossible de sortir une agrégation d’hommes et de femmes du statut de la « minorité » sans que soit posé et résolu le problème du statut politique de leur communauté sociale. Autrement dit, vain est le mot démocratie si en quelque part il ne s’associe pas à une forme majeure de responsabilité.

  • Morale et politique

Parfois, et nous avons fait l’expérience récemment en Guadeloupe, la politique réussit à tuer l’exigence éthique ou morale à l’échelle d’une commune, voire de toute une circonscription. Le non-respect de toute exigence morale pour l’homme politique, va toujours de pair avec le maintien du peuple dans l’ignorance. Une autre façon de comprendre pourquoi une population a les élus qu’elle mérite et vice-versa. La complicité, voire la collusion qui s’établit entre les citoyens et leur « maître » se nourrit des effets de la rhétorique, de la démagogie, des régimes de faveurs savamment ordonnancées, de séduction charismatique, de phénomènes d’identification entre le « pep » et son leader. L’émotion aidant, voilà les citoyens, dans les luttes pour l’accès au pouvoir ou sa conservation qui opposent leur maire ou leur député à des rivaux prêts à privilégier le seul intérêt politique au détriment de toute exigence de moralité. Les fautes jugées graves par la justice même du pays n’entrent alors plus en considération. Ici, il y a triomphe sur toute la ligne de l’incivisme.

  • Une faillite politique

Ne pas avoir le sens du pays, confondre la politique et l’économie, développement social et accumulation quantitative des objets de consommation, ne pouvaient que contribuer à l’instauration en Guadeloupe d’un règne de l’immédiateté. Or, c’est par le caractère immédiat que l’animal est distingué de l’homme. Nous osons croire qu’une autre ambition collective sied à ce pays pour qu’il accède enfin au sens de l’histoire, au sens de la géographie.

  • Appel

Ce pays a donc à notre sens besoin de cette race d’hommes et de femmes nouveaux, conscients de la nécessité de dépasser le statu-quo sans vouloir se lancer dans une aventure folle, irréfléchie, insouciante de l’état du monde et de la nature de l’humain. Des hommes animés du sentiment d’être les maîtres collectifs de ce pays et reconnaissant sa riche diversité culturelle, ethnique. Des hommes tournés résolument vers l’avenir de ce pays, mais inhabités par une quelconque honte du passé, puisqu’il importe que notre passé nous soit pleinement restitué, nous disons des hommes considérés dans leur individualité, car les organisations politiques, comme l’expérience tend à le montrer, génèrent des comportements claniques, préjudiciables à la démocratie.(…)

Des idées et des figures de proue nouvelles sont indispensables pour remobiliser la jeunesse et les diverses couches d’une population devenues politiquement apolitiques. Des hommes, des femmes, et un projet global alliant un idéal et le poids des réalités, soudé par une volonté politique, voilà ce qui peut revivifier l’action politique.(…)

Bien des fois, l’histoire nous a déjà laissés en rade. Nous avons raté la décolonisation, nous avons réussi l’assimilation, nous avons échoué à la conquête de l’autonomie ou de l’indépendance.
Faut-il croire que nous ne savons pas faire l’histoire ?

Il est vrai que, même si toutes les rivières se dirigent normalement vers la mer, parfois certaines par manque de pente, stagnent, languissent, musardent, lézardent et se jettent finalement dans le ciel. La Guadeloupe sera ce pays arrêté faute de pente historique, faute de volonté politique et promise à une évaporation finale si l’appel n’était pas entendu.

Cyril SERVA, dit Raoul  Etudes Guadeloupéennes  n° 6, avril 1994