Martinique. Justice coloniale. Raphael Confiant Directeur de Montray Kréyol

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« C’est maintenant qu’il faut combattre férocement la corruption, pas au lendemain de l’indépendance car il sera trop tard »

Fort-de-France. Samedi 31 juillet 2021. CCN. Le site martiniquais online « Montray Kréyol » (MK) créé en 2017, par l’écrivain et universitaire Raphael Confiant est depuis près de deux ans l’objet d’une kyriade de procès tous initiés par les protagonistes de « l’affaire Ceregmia ». Le pourquoi de cet acharnement sans précédent dans la presse. R. Confiant répond à CCN.

CCN. Faisons un flashback sur l’affaire MK/Ceregmia : quelle a été dès le début de cette affaire la ligne éditoriale de MK ?

Raphael CONFIANT : Notre site, Montray Kréyol, existe depuis 14 ans (il a vu le jour en février 2007) et n’a eu aucun procès au cours de ses 12 premières années. Puis, subitement, au cours de ces deux dernières années, une pluie de procès s’est abattue sur nous, presque tous émanant de gens du CEREGMIA, groupe de recherches en économie de l’Université des Antilles, dont les trois principaux responsables ont été radiés de l’Université et révoqués de la fonction publique il y a 5 ans. Ils ont fait appel à cette révocation devant le Conseil d’Etat et ont été déboutés ! Sauf qu’ils sont jusqu’à ce jour “présumés innocents” car la justice ne semble pas prête à les amener à la barre du tribunal et a même délocalisé, sans la moindre explication, l’affaire CEREGMIA à Paris. Nous avons donc été déjà condamnés 4 fois, non pas pour “diffamation”, mais pour “atteinte à la présomption d’innocence” : 500 euros ; 1.500 euros ; 3.500 euros et la dernière en date absolument exorbitante : 33.000 (trente-trois mille) euros. De toute évidence, on cherche à faire disparaître purement et simplement notre site.

CCN. MK en tant que média online a joué de lanceur d’alerte : c’est cela qu’on vous reproche ? ou autre chose ? 

R. CONFIANT : Pas du tout contrairement à ce que beaucoup de gens croient ! Nous avons été lanceurs d’alerte dans l’affaire du chlordécone, pas dans celle du CEREGMIA. Cette affaire a éclaté suite à deux rapports accablants, l’un de la Cour des comptes, l’autre du Sénat lesquels ont entraîné une plainte de l’Université des Antilles, il y a sept ans de cela. C’est si vrai qu’au plus fort ou plus chaud de l’affaire du CEREGMIA, aucun de ses membres n’a poursuivi Montray Kréyol en justice. Il est vrai que nous n’avions fait que relayer les rapports en question ainsi qu’une enquête de Mediapart. C’est donc quand l’affaire s’est achevée au plan administratif, que les trois chefs du CEREGMIA ont été révoqués, qu’ils se sont mis à nous attaquer en justice. Depuis seulement deux ans donc. Pourquoi ? Parce que nous sommes le seul média à, d’une part, continuer à parler de leur affaire et d’autre part, à exiger que la justice pénale fasse son travail puisque la justice administrative, par le biais du CNESER (Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche), a déjà tranché en les révoquant de la fonction publique.

CCN. Comment à l’époque la presse et les médias martiniquais (y compris la presse militante APAL Justice, Le Progressiste, RDLM) ont-ils réagi face à cette affaire Ceregmia ?

R. Confiant : Toute la presse en a parlé et un média comme Martinique 1ère a réalisé une enquête fouillée sur le sujet que tout le monde peut trouver sur le Net et que nous avons reprise sur Montray Kréyol. Mais soyons clairs : la presse en a parlé quand c’était chaud-bouillant et puis, elle est passée à autre chose. Elle a fini par oublier l’affaire CEREGMIA, une actualité chassant l’autre comme l’on sait ! Sauf nous qui avons continué vaille que vaille à réclamer que justice soit faite. Il faut, toutefois noter, qu’à part le PPM et Serge Letchimy, personne en Martinique n’a pris la défense du CEREGMIA. On se souvient de cette phrase agacée de Victorin Lurel sur RCI : “Serge Letchimy vient souvent en Guadeloupe pour défendre le CEREGMIA”. C’est qu’à l’époque les fonds INTERREG étaient gérés par la Région Guadeloupe et qu’au bout d’un moment, cette dernière a commencé à demander des comptes aux responsables du CEREGMIA qui en bénéficiaient.

CCN. Les articles publiés par MK étaient-ils en lien, (rendaient- ils compte) avec les décisions de la justice ?

R. Confiant: Nous avons fait notre travail journalistique, rien de plus. Lorsque par exemple, les chefs du CEREGMIA sont passés devant un conseil de discipline à l’Université de Toulouse, nous en avons parlé. Lorsque des archives de la Région Martinique ont été découvertes dans le vide sanitaire de la Bibliothèque du campus de Schoelcher en violation des règles de sécurité et à la suite d’un marché illégal passé entre cette même Région et le CEREGMIA, nous en avons parlé. Lorsque l’OLAF ou FBI européen s’est déplacé en Martinique et en Guadeloupe pour enquêter, nous en avons parlé. Lorsque les trois chefs du groupe ont été révoqués, idem ! etc… Et comme je l’ai dit, nous n’avons jamais cessé d’en parler par la suite pour tenter de faire bouger la justice pénale qui est immobile depuis 5 ans. En vain ! Ces types semblent “présumés innocents à vie” et c’est nous qui trinquons avec amendes sur amendes.

CCN. Comment en tant que directeur de MK analysez-vous tous ces procès et décisions de” justice” ? quelles leçons tirez-vous ?

R. Confiant : Des gens, sans doute haut placés, ou alors quelque confrérie cherchent à nous faire taire. Cette affaire dépasse le seul cadre antillo-guyanais (le CEREGMIA était installé sur nos trois pays) puisque ce sont 12 millions de fonds européens qui sont en jeu. D’où l’intervention de l’OLAF ! Je ne tire aucune leçon particulière de cette affaire puisqu’il en a été de même pour celle du Crédit Martiniquais, banque qu’ont pillé certains Békés au point de la mettre en cessation de paiements, mais sans qu’aucun d’eux fasse un seul jour de prison. Il en est de même de l’affaire du chlordécone dont la justice nous dit aujourd’hui qu’elle est prescrite. Sans même parler d’autres affaires de moindre retentissement. Montray Kréyol peut disparaître mais d’autres sites apparaîtront et continueront à mener la lutte contre la corruption qui gangrène nos pays. C’est maintenant qu’il faut combattre férocement cette dernière, pas au lendemain de l’indépendance car il sera trop tard à ce moment-là ! Il n’y a qu’à voir les exemples de plusieurs africains…

CCN. Avez-vous des regrets ?

R. Confiant: Regrets de quoi ? Regrets pourquoi ? Je suppose que votre question est “Si c’était à refaire, le referiez-vous ?”, ma réponse est sans appel : OUI, TROIS FOIS OUI. En fait, j’en veux surtout à la justice de ne rien faire depuis 5 ans et après 3 juges d’instruction pour juger non seulement les trois chefs de l’ex-CEREGMIA mais aussi la trentaine de personnes impliquées en Martinique comme en Guadeloupe dans cette affaire qui a sali l’image de notre université. Sait-on que c’est la deuxième fois dans la très longue histoire de l’université française que des professeurs sont révoqués ? Bel exemple pour notre jeunesse !

Itw . #Danik Zandwonis