Guadeloupe. Enquête Politique. Le maire de Pointe-à-Pitre Harry Durimel est-il fragilisé et dans la tourmente ? Episode 1

0
2039

Pointe-à-Pitre. Samedi 17 juillet 2021. CCN. Au lendemain, des élections régionales et départementales, comme il fallait s’y attendre plusieurs membres de la majorité d’Harry Durimel, ont voulu exprimer leur mécontentement et ont pour ce faire choisi de prendre du « recul ». C’est ainsi que faute de quorum le Conseil municipal – du 8 juillet n’a pu avoir lieu. Une grande partie des propres partisans du maire en place a refusé de participer au Conseil municipal. Au cours de la même semaine, Harry Durimel décidait d’enlever à son adjointe en charge de l’urbanisme, Michèle Robin -Clerc, signature et délégation. Cette dernière que CCN a contactée, conteste cette décision (2). De son côté Loic Martol (1) qui lui avait été candidat aux municipales, l’un des opposants actuels nous a accordé une interview où il donne son explication de la crise actuelle. Une autre figure de l’opposition, Claude Barfleur (3) qui  lui s’était rallié ka’w vlé fè « à l’ex maire Jacques Bangou », affirme que le « bateau pointois est toujours à la dérive ». Enfin, Alain Sorèze (4) proche de Georges Brédent, mais comme lui membre de la majorité Durimel se montre plutôt critique sur la politique de ce dernier. Quand on fait le bilan actuel, opposition et majorité “en recul”, ce sont près de 20 conseillers sur 33, qui sont « en distanciel » par rapport à Durimel. Cette crise qui est la 1ère de cette importance depuis son arrivée à la tête de la municipalité peut-elle être fatale à Durimel et le mettre en grande difficulté ? Il suffirait pour cela que l’opposition et les “opposants ponctuels” de l’ex majorité fassent un pacte. Mais pour l’heure personne parmi ceux que CCN a interviewé ne semble vouloir prendre ce risque … du moins pas encore. Signalons enfin que par souci d’équité nous avons souhaité donner la parole à la 1ère adjointe, Tania Galvani. Celle-ci a choisi délibérément de ne pas répondre aux questions de CCN. Faut-il interpréter ce silence comme étant  un indéfectible attachement à Durimel ou au contraire comme le début d’une possible prise de distance ?

Loic Martol : « je crois que nous avons touché le fond… »

CCN. Comment expliquer  la crise qui touche le CM de la ville de PAP ?

Loic Martol (LM). Le tournant politique de Pointe-à-Pitre se joue en 2008. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire mais bien d’avancer, mais pour bien analyser, les pointois ne doivent pas oublier que l’opposition pointoise n’a jamais réellement su se fédérer en anticipant les choix électoraux depuis cette année-là.

Cela contribue à une certaine instabilité voire des esprits de revanche parfois pour des intérêts ou arrangements personnels. Pour ma part, ayant été observateur de tout cela, c’est avec une nouvelle équipe et dynamique que nous nous sommes lancés et que je suis élu depuis 2020 avec cette volonté de travailler pour tous les pointois. Il y avait plusieurs rumeurs depuis des mois quant à certains malentendus ou divisions au sein de cette majorité. Je crois que nous avons touché le fond quand nous voyons cette fronde menée le 8 juillet où seuls 10 élus de la majorité étaient présents (le maire y compris) et 5 de la minorité pour un moment important car il s’agissait du vote du compte de gestion, du compte administratif 2020, et du budget 2021. Nous n’avons pas eu le quorum. A vrai dire, nous avions aussi reçu un mail quelques heures avant le conseil municipal de Mme ROBIN CLERC (élue de la majorité) qui indiquait qu’elle était dessaisie de toute délégation du maire par arrêté en date du 1er juillet 2021. Arrêté qu’elle nous a transmis. Est-ce par rapport à sa compétence d’architecte en interaction avec d’autre, ou un problème interne, nous n’avons pas eu plus de précisions, toutefois, elle était en charge de l’urbanisme, de l’aménagement, du patrimoine, et des actions cœur de ville. Des sujets ô combien importants pour le développement de Pointe – à – Pitre.

L’autre point est sur le plan politique, je pense que les élections départementales, notamment, ont laissé quelques traces et mis en évidence l’absence de concertation. Certes, il s’agit de démocratie mais le camp qui a perdu n’a pas appelé à voter pour sa majorité et cela n’est pas passé inaperçu. En définitive, c’est une majorité plurielle mais avec beaucoup de velléités et de divisions internes qui est mise à nue.

CCN. Peut- on vous considérer comme un” renfort” des “opposants ponctuels” ?

LM. Mon avis est simple, ce n’est pas parce que la majorité se divise qu’il doit s’agir d’une opportunité pour l’opposition. Cela dit, je respecte et discute avec tous les collègues. Sur le plan politique, je m’en remets à la sagacité des pointois. En toute objectivité, je travaille avec tout le monde dès lors qu’il s’agit de l’intérêt général. Ce n’est pas une question de posture, mais bien, de responsabilité. J’en veux pour preuve où Mme TROBO ne soutenait pas notre liste sur l’aspect régional, mais nous arrivons à travailler et discuter sans difficulté pour Pointe à Pitre. Par ailleurs, en ma qualité de conseiller régional, j’ai immédiatement annoncé sur les réseaux sociaux que je suis à la disposition de tous pour un travail efficace. De plus, des membres de la majorité municipale sont venus à Basse Terre en guise de soutien. Je suis le seul élu régional qui représente Pointe – à – Pitre, je militerai sans relâche pour un travail participatif. La ville a besoin de chacun de nous.

CCN. Sur la mise sous tutelle du budget :votre analyse ?

LM. Oui cela aurait pu être évité. Les délais n’ont pas été respectés. Le Code Général des Collectivités territoriales est clair sur le calendrier de vote au 15 juin voire le 30 juin. Le maire nous a expliqué qu’il y a eu du retard du fait de la grève. Cependant, cette grève a impacté de nombreuses autres communes sans altérer les votes. En tout état de cause, à ce stade, la procédure est simple, entre saisine de la CRC sous 30 jours pour statuer et la réponse préfectorale dans les 20 jours suivants conformément aux délais réglementaires, cela peut avoir une conséquence que j’espère minime pour la ville, même si légalement le budget peut être exécuté dans la limite du compte administratif.

Ce qui est regrettable, c’est que la majorité n’a pu apporter aucune réponse aux questions que j’ai posées. Par exemple il était prévu 1.2 millions dans le compte administratif 2020 dans le chapitre 012 frais et assimilés pour le personnel qui n’ont pas été consommés et repositionnés sur le budget 2021, alors que nous avons eu une grève qui a duré 3 mois et que dans le budget nous n’avons aucun élément nous permettant de mesurer l’impact de l’accord cadre signé dans le cadre de la fin du conflit. Aussi, 9.5 millions de charges au budget 2021 contre 6.9 millions consommés l’an dernier, alors que nous devons réduire les charges et que les pointois subissent une augmentation de la taxe foncière de 37% à 72% et sur le non bati de 45% à 53%, en notant quand même que la part départementale est désormais intégrée. Ceci m’a laissé a penser et à dire que les augmentations d’impôts n’étaient peut être pas justifiés surtout par rapport à la période de crise que nous traversons. En dernier lieu des honoraires budgétés à 1.5 millions en charges contre 72 100 euros en 2020. Ce qui est également regrettable c’est que nous devions voter 4 Millions pour la caisse des Ecoles, 850 000 euros pour le CCAS et 100 000 euros pour le centre des métiers d’art et cela n’a pas été fait. En outre, l’équipe majoritaire s’était fixée un cap depuis juillet 2020 et pour le moment c’est plutôt le statu quo. De plus, il était prévu une subvention de 800 000 euros dans le cadre du contrat de redressement outre mer (COROM), à ce jour, cela n’a pas été prévu au budget 2021. Soyons positifs tout de même. Gageons qu’une solution rapide soit trouvée dans les semaines à venir.

CCN. Votre feuille de route dans la crise actuelle?

LM. J’affectionne le travail en équipe, nous avons déjà eu différents débriefings au sein de notre équipe du projet pointois – choisir d’avancer, et également avec la liste péyi gwadloup. J’organise dans quelques jours un séminaire politique pour qu’ensemble nous définissions nos priorités. Une chose est sûre, c’est que je crois que ce qui nous caractérise reste notre proximité avec l’ensemble de nos concitoyens, mais aussi l’approche technique des dossiers. A ce jour, étant, nouvellement élu conseiller régional et à la commission permanente, il y a beaucoup à faire, mon équipe est sur les starting block pour les semaines, les mois et les années à venir. Il y a des chantiers importants pour la ville, nous devons agir en responsabilité, participer aux débats,… le centre des arts, la redynamisation du centre-ville, l’animation des quartiers en sont des exemples, en particulier quand on sait qu’Harry Durimel a été lu sur un programme ambitieux pour le centre – ville et les commerçants. Aujourd’hui, nos concitoyens attendent du concret sur nos valeurs, notre identité culturelle, l’économie, l’éducation, la santé, la formation, l’environnement… il s’agira de confronter les points de vue, d’être force de propositions. Sé ansamn kè nou ké fey !

Michèle Robin Clerc : « Montrer au maire que nous sommes 11 conseillers qu’il doit respecter »

CCN.Vous êtes mise en cause par le maire qui vous a enlevé la délégation de signature que vous reproche-t-on vraiment? 

Michèle Robin-Clerc (MRC). Le maire me reproche d’avoir « procuré ou tenté de procurer à autrui un avantage injustifié » lorsque j’ai signé un avenant à la convention d’OPAH-RU datant de 2015 attribuée à l’entreprise C2R, avenant sur an autorisé par la délibération municipale du 16 décembre 2020. J’ai signé cet avenant le 26 janvier 2021 comme me le permettait ma délégation de signature pour « tout acte administratif d’urbanisme ». Cet avenant n’a pas été notifié à C2R ce qui a entraîné que l’OPAH est arrêtée depuis le 1er février 2021, principalement sur le centre-ville qui est déjà en plein marasme. Ainsi le maire m’a menacée par mail, le dimanche 6 juin dernier de 200 000 € d’amende et de 2 ans d’emprisonnement pour avoir signé cet avenant pour un membre de ma famille, car la gérante de C2R s’appelle Claudie-Grava Robin. Je n’ai aucun lien quel qu’il soit avec cette dame. Je l’ai d’ailleurs fait savoir au maire par mail dès le 7 juin 2021.

CCN. C’est la raison pour laquelle vous ne faites plus partie de la majorité ?

MRC. Je ne considère pas que je ne fais plus partie de la majorité. Cependant, le maire, en m’enlevant ma délégation de signature mais aussi ma délégation de fonctions (202,26 € de défraiement), m’enlève les attributs des membres de la majorité et me met au même rang que l’opposition.

CCN A peine un an après l’élection, pourquoi cette majorité est -elle déjà en “implosion” ?

MRC. Il ne s’agit pas selon moi d’une implosion mais de montrer au maire que nous sommes 11 conseillers qu’il doit à présent respecter. En effet, nous avions demandé des primaires pour la désignation de l’homme du binôme des cantonales. La femme, en l’occurrence Tania Galvani, n’ayant jamais été contestée. Or le maire a imposé Henri Angélique, par toutes sortes de manœuvres, de lenteurs, de tergiversations, de promesses non tenues, et ceci au dernier moment. Alors que Yann Nanette avait posé sa candidature plusieurs mois avant. C’est la raison pour laquelle 11 membres de la majorité ont soutenu aux cantonales la candidature de Yann Nanette/Alain Sorèze et Cécile Boucaud/Cynthia Hanany. Ce fut une belle campagne, propre et conviviale. Nous avons eu 739 voix ce qui n’était pas si mal. Au deuxième tour on sait que Tania Galvani et Henri Angélique l’ont emporté. Lors de la réunion de majorité du 6 juillet dernier, le maire ne nous pas informés qu’il avait signé l’arrêté m’enlevant mes délégations de fonctions et de signature dès le 1er juillet 2021. Par ailleurs il a refusé que je représente la municipalité au SAR (Schéma d’aménagement régional) alors que je suis la seule au sein du conseil qui a les compétences pour cela. Puis il a terminé la réunion de majorité en nous appelant à « maîtriser nos nerfs, nos ambitions et nos humeurs » et à faire notre travail d’élus. Lorsque j’ai reçu l’arrêté portant abrogation de mes délégations de fonctions et de signature le 8 juillet à 14h30, je l’ai scanné et envoyé à tous les conseillers municipaux afin qu’ils soient informés avant le conseil municipal qui devait se tenir le même jour à 17h30. Nous, les 11 conseillers ayant soutenu Yann Nanette et Cécile Boucaud, nous sommes retrouvés à 17h15 sur le parvis de la marie, nous avons discuté et nous avons décidé de ne pas nous rendre au conseil municipal. C’est ainsi que le quorum n’a pas été atteint.

CCN. En tant qu’architecte, vous êtes (étiez) opposée à la destruction des Tours Gabarre, et donc pas du même avis que M. Durimel, pourquoi fallait- il conserver ces tours, ne sont-elles pas amiantées ?

MRC. Il faut savoir que tant qu’on ne démolit pas un immeuble, il n’est pas nécessaire de le désamianter. En effet, c’est lors de la démolition que les poussières d’amiante se libèrent dans l’atmosphère et deviennent dangereuses. Pour un immeuble métallique cela peut être différent en raison de l’isolation du fer contre le feu par de l’amiante. Ce n’était pas le cas des Tours Gabarre.

J’ai fait la campagne municipale pour Harry Durimel en intervenant lors des meetings sur la conservation des Tours Gabarre. Je publie des articles à ce sujet depuis longtemps dont un avec Michel Corbin en 2014. J’ai fait avec l’AFPS (agence française du génie parasismique), une étude qui montre que ces tours sont parasismiques. Le Maire souhaitant leur démolition j’ai cessé d’en parler dès notre élection.

Mais du point de vue écologique et de l’habitat, détruire est une
aberration : il faut savoir que la démolition des Tours Gabarre a couté bien plus cher que leur rénovation, de 1 à 5 semble-t-il en proportion. En effet il faut y inclure le désamiantage, la démolition et le traitement de déchets dans le cas particulier qui le nôtre d’être une île. Car il aurait pu y avoir un concours d’architectes sur ces tours qui permettaient de loger 1 630 personnes sur 450 appartements. Car les ingénieurs et les architectes guadeloupéens savent très bien renforcer et réhabiliter les immeubles des années 70 (voir le collège du Moule).

Et au niveau des populations, ce qui a été fait sous la précédente mandature avec le PNRU (Programme national de renouvellement urbain) a été mortifère du point de vue social : on a démoli des immeubles dans lesquels habitaient des personnes qui avaient subi le traumatisme social des années 70 en passant de la campagne dans leur case pour finir dans les barres et les tours. Ces gens s’étaient adaptés. Originaires de toute l’île, ils sont devenus des Pointois ; ils aiment leur habitat et sont ancrés dans leur ville. Lorsqu’on a démoli leur immeuble sous la précédente mandature, et comme les nouvelles constructions proposaient des appartements plus chers que les anciens, ils n’ont pas eu les moyens de se les offrir et on les a renvoyés dans leur campagne. D’où un deuxième traumatisme.

Je crains que cela ne continue avec le NPNRU (Nouveau Programme National de Renouvellement Urbain) qui débute. Mon avis, et j’espère encore que cela sera le cas malgré mon éviction, est qu’il faut construire d’abord, puis démolir l’immeuble concerné en relogeant les personnes dans l’immeuble neuf au même loyer jusqu’à la relocation, et alors démolir un autre immeuble et ainsi de suite.

Et puis il vaut mieux prendre l’avis des habitants, ne pas démolir toujours et encore, réhabiliter. Mettre aux normes parasismiques quand c’est nécessaire, créer et entretenir des espaces verts… C’est ça l’écologie, c’est ça le développement durable, c’est ça la démocratie participative, c’est ça l’avenir.

La brutalité de la démolition de son habitat a un effet sur la personne dont les politiques prennent mal la mesure.

Car la durée d’une mandature n’est pas la durée d’une vie.

DZ

NB : Fidèle à notre ligne éditoriale. Les réponses des ITW sont reproduites sur CCN INTÉGRALEMENT. Et ce sans modifications.