Amérique Latine : diplomatie du dollar et militarisation

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Amerique Latine. Vendredi 16 juillet 2021. CCN/Bolivarinfos/Françoise Lopez. Depuis son accession à la présidence, l’un des défis du président Joe Biden est de freiner la migration illégale, en particulier celle d’Amérique Centrale et du sud du Mexique. Le président a chargé la vice-présidente Kamala Harris de s’occuper de ce problème en mettant l’accent sur « les racines du problème. »

Pendant ses un peu plus de 5 mois de gouvernement, des fonctionnaires de haut niveau du Gouvernement Biden ont reçu des instructions pour prendre contact avec leurs homologues mexicains et d’Amérique Centrale pour aborder ce problème.

Le 1er juin, dans le cadre du sommet du Système d’Intégration Centraméricain (SICA) réalisé au Costa Rica, le secrétaire du Département d’Etat Antony Blinken, a rencontré ses homologues mexicains et d’Amérique Centrale.

Harris, qui a réalisé une « visite éclair » le 7 et le 8 juin au Guatemala et au Mexique pour rencontrer les présidents des 2 pays a joué un rôle important mais on remarque que dans cette tournée de travail ne sont inclus ni le Salvador ni le Honduras.

C’est Samantha Power, directrice de l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International (USAID) qui a visité les 3 pays qui composent le Triangle Nord (Guatemala, Honduras et Salvador) une semaine plus tard.

A cette même date, le 14 et le 15 juin, Alejandro Mayorkas, secrétaire du Département de la Sécurité des Etats-Unis (DHS) s’est rendu au Mexique où il a rencontré le ministre des Relations Extérieures et le ministre cde la Sécurité du Gouvernement de López Obrador pour parler de la nécessité d’établir un « point de vue multiple » pour freiner la migration.

Le 23 et le 24 juin a eu lieu à Panamá la Conférence sur la Sécurité de l’Amérique Centrale (CENTSEC), sous les auspices du Commandement Sud des Etats-Unis (‘US Southern Command’), un événement lors duquel son commandant, l’amiral Craig S. Faller, a abordé la stratégie destinée à faire face à la migration illégale avec les délégations des organismes de sécurité publique des pays latino-américains dont le Mexique et ceux du Triangle Nord.

Enfin, cette semaine, Victoria Nuland, vice-ministre du Département d’Etat pour les Affaires Politiques s’est rendue au Paraguay, au Panamá et au Salvador. Dans ce dernier pays, elle a rencontré le président Nayib Bukele et son équipe pour parler de la migration et de la démocratie, 2 des « foyers d’alarme » des Etats-Unis concernant ce pays.

Ainsi, où qu’on regarde, ce qu’il y a eu, ce n’est pas une absence d’initiative de la part des Etats-Unis pour aborder le problème de la migration avec les présidents du Mexique et d’Amérique Centrale mais le stratégie déployée ne représente pas un « point de vue alternatif » comme l’affirme l’actuel locataire de la Maison Blanche.

L’objectif de faire de l’Amérique Centrale une région « sûre, juste et prospère » doit être atteint grâce à une vieille formule : développer les économies locales en soutenant les grandes corporations et combattre la délinquance et le crime orgnaisé grâce au déploiement de forces armées et à l’établissement d’accords militaires et en matière de sécurité.

Les grandes corporations chargées de « promouvoir le développement »

La stratégie de Joe Biden pour  promouvoir le développement économique de l’Amérique Centrale a 2 axes : d’une part, « l’aide humanitaire » grâce à des transferts par l’intermédiaire de l’USAID, d’autre part, des investissement de grandes corporations destinés à générer des emplois.

Même si elle se présente comme une stratégie « alternative » concernant l’émigration, la stratégie de Biden applique les mêmes principes que « l’alliance pour le progrès lancée dans les années 1960 et la « diplomatie du dollar » lancée dans les années 1910.

Les flux d’investissements étrangers directs (IED) ne se sont pas traduits par le développement de capacités de production ni par une amélioration substantielle des conditions de vie de la population. Cela consiste à transférer des ressources des Etats-Unis par l’intermédiaire d’organisations non gouvernementales qui opèrent sur le plan local et à éliminer toutes les barrières qui font obstacle à l’investissement et aux échanges commerciaux.

Mais l’application de cette politique n’a donné aucun résultat. Le travail informel existe toujours. Selon des données actualisées en 2020, 77% en moyenne des habitants du Guatemala, du Honduras et du Salvador ont un travail informel : paysans, marchands ambulants, employés de maison, ou dans le secteur des services. La plupart ont un bas salaire et n’ont pas de prestations de sécurité cosiale.

C’est une région dont les économies dépendent des envois d’argent de l’étranger par des membres de la famille, pas de l’investissement étranger. En 2019, selon la conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (UNCTAD), l’IED envers le Guatemala, le Honduras et le Salvador a atteint 2 200 000 000 de $. La même année, les envois d’argent de l’étranger par des membres de la famille ont atteint les 22 000 000 000 de $, c’est à dire qu’ils ont été 10 fois plus importants que le flux d’investissements étrangers directs (IED).

La stratégie de Biden consiste à continuer à générer des investissements. Fin mai, la vice-présidente Kamala Harris a lancé un « appel à l’action » qui comprend l’engagement de « promouvoir le développement économique inclusif » de l’Amérique Centrale par 12 entreprises et organisations dont Bancolombia, Chobani, Davivienda, Duolingo, Mastercard, Microsoft, Nespresso et le Forum Economique Mondial.

Dans ce même sens, la directrice de l’USAID, Samantha Power, a annoncé lors de sa visite a Guatemala à la mi-juin des programmes de financement pour 7 500 000 $ et un endettement de 31 000 000 de $ destiné à soutenir des entreprises étasuniennes et d’Amérique Centrale parmi lesquelles Target Foundation, PriceMart, Argidius, Root Capital, DTI International et Fundea.

La plupart des entreprises impliquées dans les plans annoncés par Harris et Power exigent un haut niveau de qualification et étant donné le retard dans l’éducation et dans l’acquisition des compétences dans les pays du Triangle du Nord, il est douteux que la population puisse être engagée dans ces entreprises.

Le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), envisage un plan de soutien direct et d’élargir au Triangle du Nord les programmes sociaux « en semant la vie » destiné à soutenir les agriculteurs et « jeunes construisant l’avenir » destiné aux jeunes qui ne font pas d’études ou ne trouvent pas de travail.

L’initiative proposée par le président du Mexique n’a pour l’instant reçu aucun financement des Etats-Unis. Lors de sa visite au Mexique, Harris a signé un « protocole d’accord » entre l’USAID et la AMEXCID (Agence Mexicaine de Coopération Internationale pour le Développement) dans lequel des zones de coopération sont fixées mais les ressources n’ont pas encore été envoyées aux programmes sociaux proposés par AMLO.

Militarisation des frontières

Au-delà des polémiques entre démocrates et républicains, les 2 bandes sont d’accord pour militariser la frontière sud des Etats-Unis. Dès qu’il est entré en fonction, le président Biden a fait pression sur ses homologues du Mexique et d’Amérique Centrale pour qu’ils déploient des milliers de membres de leurs forces armées et de sécurité.

Mais ce déploiement n’a pas réussi à réduire le flux de personnes qui quittent leurs pays à cause du manque d’opportunités, des menaces des délinquants et du crime orgnaisé ou des catastrophes naturelles.

Pour les Etats-Unis, l’Amérique Latine et les Caraïbes sont une région qu’ils considère comme « d’extrême priorité » et « d’intérêt vital, » selon leur stratégie de sécurité internationale. C’est ce qu’a rappelé l’amiral Craig. S. Faller, actuel chef du Commandement Sud des Etats-Unis quand il a participé à la Conférence de Sécurité pour l’Amérique Centrale (CENTSEC) la semaine dernière.

En plus de l’aide humanitaire de 310 000 000 de $ que les Etats-Unis se sont engagés à fournir à l’Amérique Centrale à cause des ouragans Eta et Iota, les hauts gradés de Washington ont mis en place des programmes de formation des forces Armées et des forces de sécurité du Guatemala, du Honduras et du Salvador.

Diriger la coordination d’une stratégie régionale destinée à « dissuader les adversaires, préserver la stabilité, soutenir les alliés et les partenaires et coopérer avec d’autres pour faire face aux défis » est l’objectif de Washington dans la région, selon les orientations du Commandement Sud des Etats-Unis.

En mai, la patrouille frontalière des Etats-Unis a arrêté 180 000 migrants sur la frontière sud-ouest, 23 000 migrants de plus que l’année dernière pendant le même mois, selon les données officielles.

Selon une analyse publiée par le Bureau de Washington pour les Affaires Latino-américaines (WOLA), la militarisation des frontières, loin de dissuader les migrants, ne fait qu’augmenter les risques de violation des droits de l’Homme car elle oblige les migrants à chercher des routes plus dangereuses.

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos