Amérique Latine : La militarisation inquiétante

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Amerique Latine. Lundi 10 mai 2021. CCN/Bolivarinfos/Françoise Lopez. Le 1er mai dernier, Jour International des Travailleurs, Iván Duque a eu l’idée, après 3 jours de protestations, de donner du travail aux militaires, c’est à dire à l’Armée colombienne. Il a appelé cela « assistance militaire » et il a affirmé qu’elle durerait jusqu’à la fin des désordres publics. Ce travail, heureusement, n’a même pas duré 24 heures car les militaires et les désordres ont disparu des rues lorsque le président a annoncé , épuisé, qu’il renonçait à imposer les mesures fiscales par lesquelles il prétendait percevoir quelques 23 400 000 000 de $ – un peu plus de 6 000 000 000 de $ – destinés à palier l’insupportable pauvreté et les inégalités qui ont augmenté dans le pays pendant ces derniers mois à cause de la pandémie.

Le plus important partenaire de l’OTAN en Amérique Latine qui est aussi le plus gros producteur de cocaïne – 70% de la cocaïne qui circule dans le monde est produite en Colombie – a été ravagé par des violences, minoritaires mais nombreuses et présentes dans la plupart des villes du pays mais plus particulièrement à Bogotá, Cali et Pasto. Les troubles sont nés sur la Place Bolívar et peu après se sont transportés près de la résidence d’Iván Duque, dans la zone nord de Bogotá où beaucoup de citoyens indignés ont manifesté leur opposition à des mesures fiscales que même le parti politique du président ne défendait pas.

Bien que le plupart des protestations aient été pacifiques et festives, les émeutes n’ont pas manqué et même les pillages de supermarchés, de commerces et de banques, ce qui a amené les corps de police colombiens à utiliser des gaz lacrymogènes et des chars légers. A quoi bon respecter les conventions internationales ? Ces actions brutales de la police ont provoqué, selon le défenseur du Peuple, au moins 3 morts liées aux protestations mais il y en a peut-être eu plus car 3 autres morts sont à l’étude. Une relation qui ne peut pas encore être affirmée car la Colombie, avec le Brésil, est l’un des pays qui ont le plus fort taux de criminalité au monde c’est pourquoi, même dans une situation d’extrême violence, on ne peut affirmer que les morts violentes soient liées à l’action de la police.

Ce ne sont pas des mots vides. En effet, la Colombie est l’un des pays qui ont le plus haut indice de morts violentes : plus de 20 homicides pour 100 000 habitants et se trouve à la première place en ce qui concerne l’assassinat de dirigeants écologistes : 64 défenseurs de la Terre assassinés en 2019. Une violence qui ne s’est atténuée que l’année dernière, en 2020, pendant les premiers mois de la pandémie.

La réalité latino-américaine au-delà du Venezuela

Tout lecteur qui ne connaît pas la réalité latino-américaine, soit par manque d’informations objectives soit par excès d’informations occidentales, ce qui revient fondamentalement au même, se demandera comment on a pu voir des images comme celles qu’on a vues dans un pays aussi sérieux que la Colombie, le meilleur allié de l’OTAN dans la région car pour ce lecteur, ces événements dantesques ne sont possibles qu’au Venezuela. Rien de plus loin de la réalité.

Bien que dans une grande partie du monde, toutes les informations concernant des troubles, des pillages, la pauvreté, les inégalités ou la brutalité des militaires soient associées au Gouvernement de Nicolás Maduro, un bref retour sur les derniers événements qui se sont produits en Amérique Latine révèle la terrible réalité.

Au Chili, ni plus ni moins que « le miracle économique chilien, » l’Armée et les corps de police ont été accusés de violations des droits de l’homme massives et même d’abus sexuels et de viols après des dizaines de jours de manifestations et de troubles à cause de l’augmentation du prix du transport en octobre 2019. Cette situation se reproduit en Equateur aux mêmes dates et au Chili, 1 an plus tard, en octobre 2020, quand un jeune a été jeté du pont Pio Nono dans le fleuve Mapocho et au Pérou, aussi bien en décembre 2019 qu’en novembre 2020, et au Brésil, en janvier 2019, quand l’Armée s’est déployée dans les rues de Fortaleza… Et toujours avec une liste de morts, de blessés, de troubles et de protestations aussi longue qu’effroyable.

C’est qu’il existe une Amérique Latine, au-delà du Venezuela, dans laquelle la violence inhérente aux inégalités et à la pauvreté du modèle capitaliste d’exploitation de la région est en constante ébullition au point d’avoir fait de l’Amérique Latine la région la plus violente du monde. Mais la Colombie n’est pas seulement le pays du monde dans lequel on assassine le plus d’activistes écologistes comme je l’ai déjà dit, l’Amérique Latine est en tête de cet infâme classement au niveau mondial à cause, en grande partie du Brésil, à la troisième place, dont le président, le capitaine Bolsonaro, est l’un des activistes les plus actifs dans la criminalisation de la lutte écologiste. Et ce n’est pas sans importance car la région concentre un tiers des morts violentes enregistrées dans le monde alors que sa population est de moins de 10% du nombre total d’habitants dans le monde. Les assassinats augmentent en flèche en Amérique Latine aussi bien que les inégalités.

Violence et Armée, un alarmant cercle vicieux

Ces niveaux de violence ont provoqué le recours de nombreux pays comme la Colombie, le Chili, le Pérou et l’Equateur à l’Armée lorsqu’ils ont senti que la situation les dépassait. Les présidents ont même pris l’habitude d’apparaître en public avec les hauts gradés pour renforcer leur position ou d’intégrer des militaires dans leur cabinet, ce qui montre un processus de prétorianisation de la politique et de militarisation des Gouvernements. Les Armées participent de plus en plus à la politique en Amérique Latine et prennent chaque jour plus de responsabilités dans le domaine de la sécurité intérieure ce qui, loin de résoudre le problème, ajoute un nouveau problème à cette situation explosive : la violation massive des Droits de l’Homme.

Le bilan laisse peu de doutes car les militaires latino-américains ont été accusés de violations et d’abus sexuels pendant les protestations au Chili, d’assassinats de mineurs en Colombie ou au Paraguay, d’assassinats, de massacres et de viols au Brésil, de bruits de bottes au Mexique, de « faux positifs » en Colombie – qui semble rassembler presque toutes les formes de violations des Droits de l’Homme associées à l’Armée – … sans parler de la participation des hauts gradés de l’Armée aux Gouvernements du Pérou et du Brésil, de la participation de l’Armée à la sécurité des citoyens comme au Brésil ou au Mexique, de son soutien à des Gouvernements comme le Gouvernement chilien ou équatorien ou au renversement de Gouvernements comme le Gouvernement bolivien. L’Amérique Latine s’est militarisée.

Mais il n’a pas été prouvé que l’Armée était la solution parce que les armes peuvent difficilement réparer les déficiences concernant la pénurie d’aliments ou de médicaments, d’infrastructures ou d’équipements, d’enseignants ou de personnel de santé… La pauvreté et les inégalités peuvent difficilement être abattues par des projectiles si à la rigueur elles peuvent être augmentées par leur impact.

Nous en trouvons la preuve dans l’exécution en Colombie de plus de 40 chefs criminels qu’on exhibe comme une réussite du Gouvernement alors que depuis des décennies, il montre son inefficacité. Eliminer les dirigeants d’organisations, qu’elles soient illégales, écologistes ou criminelles ne les détruit pas car on ne s’attaque pas à leur origine : la pauvreté et les inégalités, l’absence de structures d’Etat… C’est pourquoi ni la Colombie ni aucun autre pays ne viendra jmaais à bout de la criminalité grâce aux balles mais en distribuant les ressources car ce sont les aliments, les médicaments, les médecins et les professeurs qui combattent les bases structurelles de la violence, pas les militaires. Les armées peuvent être des remèdes d’urgence mais ne pourront jamais être des traitements efficaces face à une si terrible épidémie. Il suffit d’évoquer les actions de la police dans les manifestations de novembre 2019 lors desquelles un citoyen a été assassiné ou de septembre 2020, lors desquelles une dizaine de manifestants a été abattue qui ont encore aggravé la situation en la rendant plus explosive.

Une autre preuve non moins importante de l’échec de la militarisation de la sécurité et de la politique, nous la trouvons dans l’augmentation de « l’auto-défense » en Colombie, un terme qui couvre l’exécution de délinquants qui sont écrasés ou abattus par balles par des citoyens. Sans aucun doute, des scènes propres à un Etat en déliquescence. Parce que la Colombie, le meilleur allié de l’OTAN en Amérique Latine et le plus important producteur de cocaïne du monde, bien que beaucoup ne le croient pas, est un Etat en déliquescence.

traduction Françoise Lopez pour Bolivar Infos