Guadeloupe. Quand nos artistes rentrent au pays…

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Petit-Bourg. Vendredi 9 avril 2021. CCN. Ils ne se connaissaient pas avant …. Le Soul Funk Concept by Stéphane Castry, rendez-vous mensuel incontournable désormais, les a réunis pour l’occasion. Tolaa et Karen Geffroy était les deux invités du concept, le dimanche 21 mars sur la scène de l’Appart’ Garden à Jarry. Fort de cette expérience qui a enchanté et emballé le public – ce dernier se laissant surprendre à fredonner les tubes interprétés avec brio – nos deux artistes, bien que peu connus en Guadeloupe, ont accepté de nous parler en toute intimité, d’eux, et leurs parcours.

Ils sont de la même génération, ils ont tous les deux grandi en Guadeloupe.

Ils auraient presque pu fréquenter les mêmes écoles, les mêmes cercles d’amis ou encore la même église… Pourtant il a fallu plus de 30 ans pour que leurs chemins se croisent.

Karen Geoffroy chantait avant même de savoir parler. Dès sa plus tendre enfance elle chante naturellement à tue- tête, en toute occasion, sans se soucier de l’endroit ou du moment. Elle entonne ses propres chansons ou celles des autres d’ailleurs, par reflexe, comme on shoote dans un ballon. Elle chante comme elle respire et sa famille est son premier public au concert qu’elle donne dans la voiture.

Très jeune, l’envie de faire de la scène s’impose à elle. Karen fait partie de la chorale de l’église.

Plus qu’une passion, chanter est devenu une obsession, un exutoire, voire peut-être le moyen de canaliser son empathie exacerbée vis-à-vis de la souffrance humaine. En effet, la compréhension du monde et de la vie sont les vrais sujets qui la pousseront à se lancer plus tard, sur la voie des sciences sociales et qui l’emmèneront à travailler avec les jeunes, tout en étant choriste dans une chorale de gospel pour son plaisir. Pourtant un jour elle ressent un vide, comme un pourrissement intérieur, un sentiment d’inutilité, elle se perçoit comme une page blanche sur laquelle rien ne s’inscrit. S’installe alors le doute, la dépression, qui l’obligeront malgré elle à se questionner sur elle-même. Et puis vient la révélation et là, elle comprend enfin qu’elle ne s’est jamais écoutée. La page blanche devient soudainement le parchemin des possibles. Les métiers qu’elles auraient voulu cocher lors de ces vœux de lycéenne, et qui n’étaient pas nécessairement du goût de son entourage familiale (considérant que la danse et le chant que l’on pouvait admirer dans la série FAME n’étaient pas des vrais métiers) devenaient soudain accessibles ! A la veille de ses 30 ans, déterminée, elle fait le choix de trouver un métier qui l’aidera à payer son école de musique toute seule. Et ça marche !

Tolaa lui, enfant un peu solitaire, grandit au Gosier et se rend non par choix, tous les samedis à l’église avec sa maman.

Un jour il y découvre les Petits Chanteurs à la croix de bois, qui sont en tournée en Guadeloupe. C’est un véritable coup de foudre qui s’opère. Ces enfants ont pour certains le même âge que lui… Ils voyagent, ils chantent …. Dès l’année suivante, alors même que ses pieds ne touchent pas encore le sol quand il s’assied sur le banc, il intègre la chorale Piccolo de l’église comme soliste. Il est alors le seul garçon du groupe.

Son gout pour le chant l’emmènera à suivre des cours de chant lyrique avec la grande Pierra Zamia et ce pendant dix ans.

Il part en France à l’âge de 18 ans pour étudier officiellement le droit et poursuivre avec une licence de science de l’éducation. Mais le hasard, si tant est qu’il existe, le guidera vers le conservatoire en région parisienne où MME Zamia poursuit également sa carrière.

Officieusement Tolaa a son plan dans sa tête, et ses parents ne s’opposent pas au fait qu’ils puissent étudier et chanter aussi. Lui, il a toujours su qu’il voulait chanter. Plus tard, il fait le choix de s’intéresser aux musiques de sa génération. Il quitte le conservatoire, puis décide d’écrire des chansons.

TOOLA ET KAREN

Photos : @Labise

Déborah Vey : Karen, Tolaa, tous les deux vous avez récemment décidé de quitter la France pour rentrer vous installer en Guadeloupe. La crise sanitaire y est sans doute pour quelque chose…. Mais qu’avez-vous fait en France entre le moment où vous décidez de devenir des artistes professionnels et votre retour sur la terre natale ?

Karen Geoffroy : Pour moi il était important que je devienne chanteuse, danseuse et comédienne, et il fallait que je sois validée par mes pairs. Devant travailler pour payer mon école, j’opte pour prendre des cours du soir dans une école de comédie musicale.

Je passe une audition dans une école semi-pro de Gospel, puis je m’inscris à un mini-stage de comédie musicale à la suite duquel il y aura aussi une audition.

Je suis reçue aux deux auditions. Je n’ai toujours pas d’argent et je dois informer mes parents de mon choix de devenir une artiste professionnelle…

Fine stratège, Karen devant assister au mariage de sa sœur, l’informe en amont de son choix de vie professionnelle, et elle la persuade de la laisser chanter à son mariage, histoire de bluffer la famille, afin que celle-ci n’ait d’autre choix que de l’encourager à poursuivre cette voie-là… C’est exactement ce qui se réalise ! Difficile pour ses parents de s’opposer quand elle annonce quelques semaines plus tard qu’elle est retenue aux auditions !

Plus motivée que jamais, elle travaille à la mission locale la journée, puis enchaine avec les cours du soir, et la chorale le week-end. Plus de vie personnelle, mais ça paie ! Sa pugnacité et son obsession de réussir à tout prix, lui permettent de décrocher plusieurs figurations dans des films, puis des apparitions dans des court-métrages projetés lors de festivals, ou encore dans des web-séries. Elle le dit :« Ce n’est pas de la chance, mais de la persévérance ».

DV : Et vous Tolaa entre le Conservatoire et la musique du film de « Joyeuse retraite » que vous écrivez,que s’est-il passé ?

Tolaa : Moi, après le conservatoire, je me retrouve dans la nature, seul avec mon art, totalement en mode lâcher-prise, sachant que je veux écrire mes chansons avec les sons que j’aime, mais ne sachant trop comment m’y prendre. J’achète un petit clavier et grâce à quelques vidéos sur YouTube, j’apprends à utiliser les logiciels de musique. Je commence à composer mes chansons avec un peu de soul, un peu de Pop, un peu de créole, un peu de Hip-hop que je fais écouter à Gaby, un pote qui organisait des soirées Soul Nation à l’Opus Café à Paris.

Je lui laisse une maquette, ça lui plait, et de fil en aiguille je fais ma première scène en compagnie de Grégory Louis et Mike Clinton à l’Opus. Nous jouons à guichet complet et le public apprécie.

Mais Tolaa sait qu’il ne peut pas s’arrêter là. Son besoin de créer et de trouver un univers qui lui est propre, est présent. Dans un espace de 40 m2 que son ami artiste-peintre lui met à disposition, il s’enferme pendant un an et créé. De cette promiscuité avec l’art pictural et la solitude nait des chansons que la maison Étendard accepte de signer. Une collaboration qui durera trois ans, avant que sa route ne croise celle du compositeur de musique de film Adrien Bekerman, qui lui demandera de co-écrire la bande originale du générique de « Joyeuse retraite » film de Fabrice Bracq avec Thierry Lhermitte et Michèle Laroque. Ainsi sort le single « Where do we go » qui connait un beau succès.

Force est de constater que nos deux artistes peu connus avant Covid, ne s’étaient produits qu’une seule fois chacun en Guadeloupe. Leurs vies parisiennes respectives et trépidantes les a conduits pour le moment sur d’autres sentiers à travers le monde.

Ce fut donc un véritable challenge de les réunir sur cette scène du Soul Funk Concept by Stéphane Castry. En excellent directeur musicale qu’il est, M. Castry a eu du flair.

Pas d’erreur de casting, deux magnifiques voix chaudes et puissantes, qui s’accordent et se complètent avec une aisance presque insolente sur tous les standards.

Accompagnés par une équipe de musiciens d’excellente facture qui s’est totalement lâchée cela ne pouvait que matcher !

Karen Geoffroy et Tolaa avaient à tous les deux, une présence scénique de laquelle s’est dégagée une belle énergie avec le public, tant par le choix judicieux des titres, que par la façon de les interpréter, tantôt à tour de rôle ou tantôt en duo.

Nos oreilles se sont régalées avec « No ordinary » de Sade en passant par « Dance tonight » de Lucy Pearl ou encore « Ain’t no mountain higt enough » de Marvin Gaye, sans oublier « Tell it like it is » d’Aaron Neville.

Ils se sont fait plaisir en proposant un mixte de musiques « oldies » et de tubes plus récents. La magie a littéralement séduit les mélomanes qui ont pu – sollicités par nos artistes – s’exprimer avec eux.

DV : Karen et Tolaa, maintenant que vous êtes rentrés au pays pensez-vous qu’en cette période particulière, il est possible d’impulser quelque chose de nouveau à partir d’ici ? Et quelle direction envisagez-vous de donner à vos carrières respectives ?

Tolaa : C’est un vrai questionnement pour moi… Je chante et j’écris en anglais. Si j’ai un public ici, je pense que les gens qui aiment la musique Soul, RnB, viendront me voir. Il est vrai aussi qu’aujourd’hui avec Internet, on peut impulser quelque chose au départ d’ici vers le monde entier. Aussi, je continuerai à faire des concerts ici et ailleurs, avec ce que je sais faire et aime faire, en y ajoutant de la caribéanité, du créole car ça me plait de pouvoir chanter ici et en créole. Mais très clairement oui, je vais miser sur le Net pour la promotion de la musique afin que, quel que soit l’endroit où on se trouve entre Tokyo et Bouillante, qu’on puisse découvrir ma musique.

DV : Et vous Karen ?

Karen : Je dois reconnaitre que le Covid m’a fait revenir en Guadeloupe et je l’en remercie, car je n’étais pas convaincue de pouvoir vivre de mon art ici. Les conditions actuelles me confirment que j’avais tort, et je le reconnais.

J’aime la scène et je souhaite faire tout ce qu’il est possible de faire sur une scène et devant une caméra. Donc je ne me limite absolument pas ! J’ai plusieurs idées, j’ai déjà pris de nombreux contacts et des collaborations futures sont déjà envisagées. Je suis tout ouïe pour accueillir des projets qui me séduiront et je suis prête à proposer des projets à mon tour. En fait je suis prête pour la Guadeloupe et la Caraïbes ! J’ai envie de faire un album et j’ai un fort besoin de chanter en créole, même si je n’écris pas en créole. L’appel est lancé !

Fort de leurs expériences à l’international, ils envisagent très sérieusement de se produire dans la Caraïbes. Leurs aisances dans la langue de Shakespeare devraient leur permettre d’y parvenir.

Conscients que la mixité culturelle de nos peuples est un atout, c’est peut-être selon eux, l’occasion de faire en sorte que toute cette belle énergie concentrée sur les Antilles ait des répercutions sur le Monde. Ils ont par-dessus tout une envie d’authenticité, l’envie de créer des musiques qui leur ressemblent, et être capable de les partager avec le reste du monde.

Nous les avons interrogés à propos de notre jeunesse, et des conseils qu’ils pourraient prodiguer à celle qui souhaite suivre leur trace.

Grace ou à cause du Net, l’émergence de jeunes artistes est fulgurante. Ils sont nombreux à se lancer dans cette nouvelle industrie musicale, où les artistes sont devenus les acteurs de leurs développements artistiques, et où les followers des plateformes eux, sont devenus des clients.

Formatés par des algorithmes, ces mêmes followers sont devenus le curseur du succès de l’artiste. Ils peuvent vous plébisciter aussi vite qu’ils vous descendent….

Il est donc important poursuit Tolaa, de bien se définir musicalement et d’avoir une stratégie sur le long terme…Un plan de carrière. Le professionnalisme est de rigueur. Il est indispensable de toujours conserver une longueur d’avance pour construire quelque chose de pérenne.

Bien entendu se produire en live est nécessaire même si les nouvelles technologies permettent de faire beaucoup de choses. A cela, Karen Geoffroy ajoute que se former reste la clé même si on a un talent.

Nos deux artistes ont bien étudié et compris comment fonctionnait ce nouvel univers désormais, et ils sont prêts à se battre sur le ring pour exister chez eux et ailleurs.

Nous espérons que leur collaboration ne sera pas juste un « one shot ». Leur humilité, leur simplicité et leur proximité avec le public donne envie de les revoir sur un projet commun.

Le prochain rendez-vous du Soul Funk concept by Stéphane Castry à l’appart Garden, c’est le 23 avril 2021. Nous aurons le plaisir de découvrir sur ce concept Beverly Bardo et Jean-Michel Rotin.