Guadeloupe. Hommage. L’historien Oruno D. Lara (1934-2021) s’en est allé.

0
151

Paris. Lundi 1er mars 2021. CCN. Aurait-il donc fallu qu’il disparaisse, qu’il quitte son œuvre toujours en renouveau, sa famille, ses amis, son atelier de travail pour que la construction magistrale de l’Histoire des Caraïbes qu’avait entreprise Oruno D. Lara depuis le début des années 1970 déclenche l’avalanche de témoignages si précieux que le Centre de recherches Caraïbes-Amériques reçoit depuis l’annonce de sa mort, le 25 février 2021 ? Oruno D. Lara avec qui nous étions en relations eut à plusieurs reprises à publier des articles sur CCN (https://www.caraibcreolenews.com/index.php/pawollib/itemlist/user/2479-orunodlara). La rédaction de CCN adresse à sa famille nos plus sincères condoléances.

Lire ci-dessous le témoignage du Cercam à cet immense historien.

Un parcours d’historien

Dans le domaine colonial, la tâche des historiens face à des mythes historiques et politiques ancrés depuis plusieurs décennies apparaît particulièrement ardue. La fabrique des mythes est encore ouverte, fournissant à souhait son lot de manipulations, d’illusions et de tabous. Et gare à celui qui indiquerait à ses contemporains les pièges et obstacles à éviter dans leur quête de connaissance du passé !

Historien de dimension caraïbe, le Guadeloupéen Oruno D. Lara s’est attelé à cette lourde tâche, à débusquer le non-dit, l’erreur, l’absence de curiosité scientifique, le mythe, le tabou historique et politique. Quitte à déstabiliser les affirmations gratuites, les manipulations historiques, à bousculer le fragile équilibre de constructions politiques ou hagiographiques bâties sur le sable de l’ignorance, à affronter le déni, la méconnaissance et les reproches parfois de certains. Conscient de la difficulté de pratiquer une histoire peu ou mal connue des populations mais aussi des milieux scientifiques, que ce soit en France ou en outre-mer, il est connu pour sa rigueur, son esprit scientifique, critique et son refus d’utiliser l’histoire comme facteur politique.

Les années 1960 furent une charnière dans un processus de renouveau politique en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane. Sur fond de fin de Guerre d’Algérie, de revendications politiques nouvelles mais aussi d’une émigration quasi forcée de la jeunesse dans le cadre du Bumidom, des hommes, des femmes s’engagèrent, demeurés anonymes.

Mais certains témoignages se font jour, de plus en plus nombreux dans cette lutte contre l’oubli. L’engagement de l’un d’eux, l’historien Oruno D. Lara et son témoignage sur ce qu’il vécut dans la dernière année de la Guerre d’Algérie, nous interpelle aujourd’hui encore. Effectuant son service militaire, il déserta l’armée, refusant de partir mener une guerre coloniale qu’il désapprouvait profondément. Une rupture qui fut en fait la cassure d’une vie, suivie d’un exil de sept ans qu’il n’accepta d’évoquer que beaucoup plus tard en publiant, à la demande de ses proches, l’ouvrage La magie du politique. Mes années de proscrit (L’Harmattan, 2011).

Transmettre

À son retour, Oruno D. Lara entreprit la construction d’une œuvre consacrée à une Histoire globale des Caraïbes, couronnée par une thèse de Doctorat d’Histoire en 1971, De l’Afrique à l’Aire des Caraïbes : Nègres cimarrons et révoltes d’esclaves, XVIe-XVIIe siècles puis par une thèse de Doctorat d’État publiée en 1992 sous le titre Caraïbes en construction : espace, colonisation, résistance en deux volumes par l’Atelier de publication des thèses et par le Centre de recherches Caraïbes-Amériques.

Son souci essentiel de transmission de cette histoire, en forme d’appel à ses compatriotes de Guadeloupe et des Caraïbes, trouva un écho irremplaçable lors de multiples colloques auxquels il fut invité à participer et dans son association de longue durée aux travaux de l’UNESCO dans le cadre des débuts de l’élaboration des Histoires générales de l’Afrique et des Caraïbes, et dans celui du Projet « La Route de l’esclave » à partir de 1974. Ces collaborations lui ouvrirent des perspectives de travail qui correspondaient aux dimensions internationales qu’il avait conférées dès le départ à ses recherches d’historien. Dans ce cadre large, hors des contraintes historiographiques françaises de cette époque, ses travaux furent en effet immédiatement reconnus comme novateurs. Il abordait les Caraïbes dans leur ensemble d’une part, et s’attachait d’autre part plus particulièrement aux phénomènes de résistance des esclaves, une démarche qui était encore très rare.

C’est aussi dans le cadre universitaire qu’il put transmettre conseils et analyses rigoureuses, à l’Université Paris VII, à l’Université de Yaoundé au Cameroun puis à l’Université Paris X dont le Conseil scientifique fondait à son initiative, en 1982-1983, le Centre de recherches Caraïbes-Amériques (CERCAM) en tant qu’Axe prioritaire de recherche pendant plusieurs années – une création pionnière à cette époque. Sous les auspices du CERCAM se sont organisés des séminaires, des colloques, des cours et des ateliers d’études à l’université de Nanterre ainsi que la publication de la revue ESPACES CARAÏBES. Des historiens, des psychologues, des géographes, des linguistes créolophones, des musiciens, des journalistes et des syndicalistes ont ainsi été accueillis.

L’objectif d’Oruno D. Lara était la création d’un pôle de recherche multidisciplinaire autour des Caraïbes, exprimé dans le titre de sa thèse d’État : « Caraïbes en construction ». Connu pour sa simplicité, il fut un chercheur discret, peu préoccupé d’orchestrer sa publicité. Son souci de pratiquer une histoire scientifique, en dehors des chemins battus, lui a sans doute coûté des attaques injustifiées auxquelles il a su répondre avec efficacité. Les faits sont têtus…

Lutter contre les mythes historiques et politiques

Retenons, parmi ses nombreuses publications, dont plusieurs ont fait l’objet de traductions en anglais et en espagnol, des livres-phares, précurseurs, tels Les Caraïbes paru en 1986 aux Presses universitaires de France, réédité en 1997, dans lequel il abordait l’espace géo-historique global des Caraïbes, puis Caraïbes en construction (Cercam, 1992), De l’Oubli à l’Histoire. Espace et identité caraïbes. Guadeloupe, Martinique, Haïti, Guyane, en 1998 (Maisonneuve et Larose), La naissance du Panafricanisme. Les racines caraïbes, américaines et africaines du mouvement au XIXe siècle (Maisonneuve et Larose), La Liberté assassinée, Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, 1848-1856, une somme fondée sur les multiples documents de cette période (L’Harmattan, 2005).

En 2000 paraissait Breve Historia del Caribe publiée par l’Academia Nacional de l’Historia de Caracas, Venezuela puis en 2005 à Princeton (États-Unis) Space and History in the Caribbean aux Éditions Markus Wiener.

Il entreprit en 2010 et 2011 avec Inez Fisher-Blanchet la publication de deux ouvrages sur les propriétaires d’esclaves enregistrés en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à Saint-Barthélemy et au Sénégal, sur les listes élaborées par le ministère de la Marine et des Colonies à partir de 1848 en vue du versement des parts d’indemnité proportionnelles au nombre d’esclaves qu’ils possédaient lors de l’abolition : Guadeloupe. Les propriétaires d’esclaves en 1848, L’Harmattan, 2010 et Propriétaires d’esclaves en 1848. Martinique, Guyane, Saint-Barthélemy, Sénégal, L’Harmattan 2011.

Il dirigea la publication de deux séries, Cimarrons aux Éditions Jean-Michel Place, et Espaces Caraïbes à l’Université Paris X dans le cadre du CERCAM, sans compter les nombreux articles qu’il écrivit pour le magazine Antilla (Martinique).

Deux personnages de l’histoire de la Guadeloupe firent l’objet de recherches approfondies de sa part, un marin, le Commandant Mortenol – cf. notamment Commandant Mortenol, ou les infortunes de la servitude en 2001 et Mortenol, un colonisé exemplaire, 1856-1930 en 2010 – et un pionnier dans l’histoire des luttes pour l’Indépendance en Guadeloupe, Léonard Sénécal. Oruno D. Lara développa ses recherches sur ce personnage qui fut à l’origine du courant indépendantiste en Guadeloupe dont les autorités de l’époque étouffèrent bien vite la mémoire et redoutèrent longtemps l’influence. Condamné aux travaux forcés dans les bagnes de Guyane, il était libéré en 1862 mais interdit de séjour dans les colonies françaises. Il choisit de s’établir en Haïti. Oruno D. Lara publiait ainsi, au CERCAM en 2012, le volume intitulé Guadeloupe, le Dossier Sénécal. Voyage aux origines de notre indépendance. Avec trois escales : Martinique, Guyane, Haïti, dans lequel il analysait le contexte de son action en Guadeloupe et le procès qui s’en suivit. 

Ogun s’en va-t-en guerre, 1936-1946, ouvrage dont le sous-titre est explicite – Mémoire de jeunesse et quelques précisions de l’historien – parut en 2016.

Il publia par ailleurs en 1979 une réédition de l’histoire de la Guadeloupe que son grand-père Oruno Lara (1879-1924) publia en 1921. Ce document parut sous le titre La Guadeloupe dans l’Histoire. En 2020, il réédita dans le cadre du CERCAM le roman que ce même auteur écrivit à son retour de la Première Guerre mondiale et publia en 1923, Question de couleurs (Blanches et Noirs). Roman de mœurs. Deux ouvrages publiés au lendemain du premier conflit mondial par la Nouvelle Librairie Universelle qu’Oruno Lara avait fondée à Paris et que son petit-fils fit paraître en fac-similés précédés d’utiles introductions.

Oruno D. Lara figurait en 2019 parmi les auteurs de l’ouvrage collectif Slavery, Resistance and Abolitions. A Pluralist Perspective(Africa World Press, Trenton, USA) publié à l’initiative du Comité scientifique du Projet UNESCO « La Route de l’esclave : résistance, liberté, héritage » avec le soutien du Haut Commissariat aux Droits de l’Homme de l’Organisation des Nations Unies dans le cadre de la Décennie Internationale des personnes d’Ascendance Africaine. Sa contribution était extraite du discours qu’il avait été invité à prononcer en 2003 devant le Groupe de travail sur les personnes d’Ascendance africaine de cette organisation pour le Bicentenaire de l’Indépendance de Haïti.

Oruno D. Lara terminait, à la fin de l’année 2020, une solide Histoire des Caraïbes dans la Deuxième Guerre mondiale, résultat de plusieurs années de travail. RIP.

L’équipe du CERCAM

cercam341@orange.fr

 

*