2. Causes et mécanismes subjectifs des processus de décréolisation
J’ai précédemment assigné trois caractéristiques à la décréolisation : primo, elle est quantitative, quand elle concerne la réduction du nombre des locuteurs. Quand ce nombre est réduit à zéro, on est dans le cas d’une langue morte, ce qui n’est pas encore tout à fait la situation des créoles de Trinidad et de Grenade, lesquels sont moribonds. Deuxio, elle est qualitative quand elle affecte la forme et la substance du créole, ainsi qu’il est possible d’en faire l’expérience quotidienne, à travers l’emploi de plus en plus important et non toujours maîtrisé de cette langue, notamment dans les médias. Tertio, elle correspond enfin à une diminution de l’ancrage psychologique et sociologique dans la langue. Plus que les deux premiers types de décréolisation, ce dernier joue un rôle crucial dans le processus en question. Il y a d’ailleurs lieu de noter que le niveau d’ancrage varie non seulement avec les divers pays concernés, mais aussi avec les différentes couches de la population d’un même pays. On peut véritablement parler d’une géographie et d’une sociologie de l’ancrage dans les créoles dits BLF (à base lexicale française).
Géographie et sociologie de l’ancrage dans le créole
Les pays de l’Océan Indien (Maurice, Réunion et Seychelles) sont des pays où cet ancrage est extrêmement fort. Quand on s’y rend, on est frappé de constater le nombre important de situations dans lesquelles les créolophones de ces pays s’expriment en créole : non seulement en famille, mais même dans beaucoup d’endroits officiels. Dans notre aire caribéenne, Haïti et la Guadeloupe connaissent un niveau d’ancrage psychosociologique dans le créole de loin supérieur à celui de la Martinique, qui, à cet égard, fait figure d’exception. Cette exception Martiniquaise au sein de la zone américano-caraïbe a une histoire. La première abolition de l’esclavage promulguée en 1794 par la Révolution Française, conduira en effet les békés Martiniquais à passer tactiquement aux Anglais, afin d’échapper à la guillotine, qui aura éliminé une partie très importante de leurs congénères Guadeloupéens. Ils ne rentreront dans le giron de la France qu’après le rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Ensuite, après l’indépendance haïtienne, intervenue en 1804, le gouvernorat général des îles françaises d’Amérique ayant été dévolu à la Martinique, la pression coloniale exercée sur ce pays s’en est trouvée accrue, créant, en revanche, pour les Guadeloupéens une capacité plus grande d’affirmation, d’authenticité et par conséquent d’enracinement dans leur culture.
Pour illustrer les différents niveaux d’ancrage, considérons trois artères de trois villes caribéennes créoles : le champ de Mars en Haïti, la rue Frébault à Pointe-à-Pitre, puis la rue de la République à Fort-de-France. Il est possible de constater que dans la première, on n’entend que du créole, que dans la seconde le créole est majoritaire, voire quasi-exclusif, et dans la troisième, on entend pratiquement autant de créole que de français.
Autre indice des niveaux comparés d’ancrage chez les Guadeloupéens et les Martiniquais : le rapport avec l’énonciation en créole sur les campus de l’université des Antilles et de la Guyane. Les étudiants guadeloupéens du campus de Schoelcher (en Martinique), quand ils s’adressent à leurs camarades Martiniquais en langue créole, utilisent exclusivement le guadeloupéen. Par contre, les étudiants martiniquais du campus de Fouillole (en Guadeloupe) ont tendance, dans leur conversation avec leurs camarades Guadeloupéens à adopter le créole guadeloupéen. D’aucuns peuvent penser qu’il s’agit-là soit d’un manque de personnalité, soit, au contraire, d’une marque de souplesse culturelle. En réalité on a affaire à un ancrage dans le créole plus faible chez le Martiniquais, le Guadeloupéen ne se posant pas la question de s’adapter ou non à l’interlocuteur, pour la raison (inconsciente chez lui) que la langue ne se négocie pas. Elle ne se négocie pas, parce qu’il fait corps avec elle. Sa langue, c’est pour ainsi dire son vêtement verbal et il n’en change pas pour complaire aux autres.
Les variations dans le niveau d’encrage ne sont pas seulement géographiques. Elles ont aussi, rappelons-le, une dimension sociologique. En effet, dans les milieux ruraux et/ou populaires des divers pays créoles, l’ancrage sera plus fort que dans les milieux relevant de classes urbanisées et/ou aisées. Cela dit, si un ancrage collectif fort peut constituer une marque d’authenticité, en revanche on ne doit pas s’imaginer que cet état de choses soit sans conséquence quant à l’évolution du créole. Pareille remarque nous fait entrer dans un fort intéressant paradoxe, qu’il convient d’exposer et d’analyser.
Un paradoxe : la conscience de la décréolisation obscurcie par un ancrage collectif fort
Les affirmations qui précèdent doivent donc être assorties d’une remarque annexe selon laquelle plus les gens sont ancrés dans le créole, moins ils ont tendance à prendre conscience du caractère décréolisé de leur propres énoncés créoles. Cette remarque est, redisons-le, très paradoxale, parce qu’on aurait plutôt tendance à penser le contraire : à savoir qu’un fort ancrage dans le créole vous fait prendre conscience du fait que votre créole se francise. Précisément, il n’en est rien. C’est même tout le contraire ! En effet, un puissant ancrage crée une légitimité d’où découle un sentiment (assurément excessif !) de sécurité linguistique. Une telle disposition a pour effet d’écarter du locuteur tout sentiment d’un danger de délitement, de désagrégation de la langue qu’il parle. La langue, il la parle, sans se poser de problème, de même qu’un marcheur marche sans se poser la question de savoir quels muscles le font marcher.
Il est caractéristique de remarquer que dans l’Océan Indien même les créolistes (autrement dit les spécialistes du créole) ont plutôt tendance à être indifférents au thème de la décréolisation. Il en est de même des créolistes guadeloupéens, à quelques exceptions près (Colat-Jolivière, Déglas, Fontès, Zandwonis, qui ont baigné dans la même culture GEREC, quand ce groupe de recherche universitaire opérait sous ma coordination en Guadeloupe dans les années 1970) ou encore tel ou tel locuteur Guadeloupéen qui, pour une raison ou pour une autre, se trouve avoir pris une certaine distance critique d’avec sa langue. En dehors de ceux-là, la majorité des spécialistes guadeloupéens du créole (enseignants ou chercheurs, voire des journalistes créolisants) ne se sentent donc pas véritablement concernés par le phénomène de la décréolisation. Pourquoi ? Parce que, précisément, un ancrage collectif encore assez fort ne peut que les empêcher de percevoir ledit phénomène.
Chez les écrivains guadeloupéens dont certains sont particulièrement talentueux, l’utilisation du créole est certes très créative et tire sa force littéraire d’un maniement original des ressources de la langue. Pour autant, jamais, à ma connaissance, leurs œuvres ne s’inscrivent dans une démarche néologique (autrement dit de création de mots) et ce, contrairement aux écrivains martiniquais, qui sont très souvent tentés par une volonté de rénover, de recréer le créole. Cette démarche néologique peut être un obstacle à la communication, mais elle correspond aussi à une volonté de faire plus que consommer la langue, de la produire. Les notions de consommation et de production, quoique relevant du domaine de l’économie, ne sont pas étrangères au domaine de la langue. Elles ne sont pas sans conséquence quant à l’analyse de ce qu’on peut appeler le « marché linguistique créole ».
L’état de choses qui vient d’être décrit tient au fait que dans un pays comme la Guadeloupe, l’ancrage collectif dans le créole reste encore assez fort et que cette situation a forcément un impact psychologique non seulement sur la grande majorité des locuteurs. Ils ont tendance à vivre la langue de façon absolue et non pas relative, c’est-à-dire qu’ils vivent leur créole sans se soucier d’envisager ses liens avec le français. Quand on est enraciné dans sa parole, sa forme importe peu. L’essentiel est qu’elle atteigne son objectif qui est la communication ou encore la création d’une émotion esthétique. Dans l’inconscient de ces locuteurs, chacune des deux langues appartient à des sphères différentes. Ils ne nient pas l’introduction du français dans leurs énoncés, mais pour eux, il s’agit là d’emprunts ponctuels mais pas d’un mécanisme structurel. Or, selon la thématique de la décréolisation, c’est bien au plan structurel que les choses se passent : la décréolisation, c’est précisément la déstructuration du créole par son contact, dans des conditions inégalitaires, avec la langue française.
La paille et la poutre de la fableA la précédente cause on pourrait en ajouter d’autres, tout autant
subjectives. Il y a en effet lieu d’analyser les raisons qui font que même les locuteurs et chercheurs les plus attentifs à la décréolisation tendent à être moins conscients de leur propre décréolisation que de celle des autres. Nombreux sont ceux que j’ai entendu dénoncer dans un créole qui me semblait lui-même décréolisé le créole de tel ou tel, où ils se plaisaient à relever les traits de francisation. Ce phénomène s’explique par des raisons pas très éloignées de celles qui ont été précédemment évoquées. Mais il tient aussi au fait qu’on à toujours tendance à prendre plus de distance avec l’énonciation des autres qu’avec la sienne propre. Cela dit, cette myopie envers soi-même (qui fait penser à la paille et la poutre de la fable de La Fontaine), même si elle est de nature à affaiblir la conscience de la décréolisation, ne la détruit pas pour autant. En sorte qu’une réaction contre la décréolisation peut être envisagée, notamment à partir des prises de conscience et des propositions des linguistes soucieux, tout en respectant les exigences de la communication, de s’atteler de façon raisonnable et raisonnée à travailler à ce que j’appelle le
reprofilage progressif et collectif de la langue créole. Ici, les mots « progressif » et « collectif » revêtent une importance majeure.
Vers une prise de conscience caribéenne des réalités linguistiquesDans la mesure où les Antillais parlent de plus en plus et le créole et le français, ces deux langues ne sauraient être séparées en chacun d’entre eux par une cloison étanche. Il ne s’agit pas, encore une fois, de porter des jugements de valeur sur le rapport au créole des communautés ou des individus. Il n’est question que d’analyser un mécanisme anthropologique dont les fondements historiques sont attestés. Une réflexion partagée sur ces questions est de nature à accroître le degré de conscience des Caribéens que nous sommes quant aux problématiques portées par nos langues et leurs interactions. Elle a aussi pour vocation de rendre possible une éventuelle réaction commune, à l’œuvre dans un dialogue nourri par les expériences propres à chacun des pays concernés.
Article précédent :
1. La problématique de la décréolisation : une question «fondal »Prochain article :
3. Des causes subjectives aux causes objectives de la décréolisation
SHAKA (Gwakafwika)
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Karibéyen nou yé, karibéyen nou ké rété!
Ki wòl-aw ? kanmarad, pawòl-lasa ni lontan an konèt li, dépi adan lé lanné 80 frè an mwen é bannélo-ay té ja ni ti'pawòl-lasa an bouch a yo. Té ni on ti'pawòl osi ki té ka di'w, ou mò an film-aw. Sé on pawòl ki vin lanmòd ankò alò ? ou pa konpwann ? kra kra kra
Pa kriyé sé boug annou-la la pou ékri kréyòl, yo ké tchoué nou a fòs nou ri, padavwa kréyòl a-yo pa ka monté mòn !
Ola dyab kréyòl Gwadloup ké disparèt...tchiiipppp !
SHAKA (Gwakafwika)
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Karibyén nou yé, karibéyen nou ké rété!
Lang-lasa bèl menm. Mwen an péyi Anglé é timoun an-mwen kay ni 3 lanné. I pa tini pon pwoblèm épi-y. I ka langanné é konpwann Kréyol.
Konta Gwoka, pa rété la, yo kontan-y dèpi yo piti.
Tout lang ni jan a-y ki ta-y men tan-nou tini jan an-nou, i tan nou.
Kon di Kannida: Nou ka travay!
Mi rivé anlè: www.gwosiwopress.com
On manman mèsi pou tou séla i ka fè travay-la: D Wandzonis, Jean Bernabé, Hector Poullet; S Telchid, Tony Mango, Radyo Tanbou, Mwa Kréyol, tout wouklè Gwoka, tou pèp ka palé Kréyol a-yo épi... épi.... Mèsi onlo SHAKA, an toujou ka li komantè a-w.