Nous sommes en janvier 2011, au début de l’année. Le pays est en plein marasme électoral. L’OEA vient de publier son rapport sur les élections largement contestées et recommande, à la suite de conjectures statistiques, la révision des résultats du premier tour pour rétrograder le poulain de Préval en troisième place derrière le candidat-chanteur Michel Joseph Martelly. Jean-Claude Duvalier lui, profitant de la période de transition, du « démissionarisme » généralisé, et de la remontée de la droite rentre au pays subrepticement le 16 janvier, après 25 années d’exil. « Il pense son heure venue, pour lui c’est maintenant ou jamais. » Jean-Bertrand Aristide, au même moment, est tenu en laisse par les puissances occidentales dans la capitale d’Afrique du Sud.
Cette montée de la droite, centrisme de Mirlande Manigat et populisme néo-duvaliériste de Michel Martelly, s’explique facilement tant est patent la faillite des régimes précédents, anarchisants et corrompus de gauche d’Aristide et de Préval (anciens frères jumeaux d’ailleurs), qui, bien qu’ayant supporté bon gré mal gré les aspirations démocratiques de base (liberté de parole, droit de réunion, de grève…), n’ont pas su mettre le pays sur la voie du développement. Entre temps, à la fin de ce mois de Janvier, les grands de l’OEA haussent le ton, et exigent la stricte application des résultats électoraux par eux révisés.
Le 3 février, le CEP, par 5 voix contre 4, tranche pour Marnigat et Martelly. Cette volteface a été obtenue suite au retrait de visa américain de plusieurs membres de la plateforme électorale de Préval , agrémenter de la menace de suspension de l’aide à la reconstruction, et autres… « Le pays accepte sans broncher […elle] hypothèque son avenir et s’enfonce encore plus dans la dépendance politique [ …], Ceux qui endossent à cœur joie ces « résultats », parce que cela leur arrange politiquement, auront à regretter cette absence de crédibilité et ce déficit de légitimité». [Chronique #25]. Préval endure l’assaut des politiciens qui exigent son départ prématuré alors que son mandat tire à sa fin, mais une fois les « résultats » publiés il n’est plus inquiété. Néanmoins il y a quand-même un progrès, « c’est la première fois que les élections vont jusqu’au second tour. »
Au mois de mars, nous sommes en pleine campagne du second tour. Préval, Inite, les gars de l’alternative (ancienne gauche en opposition à Préval) sont les grands perdants. Martelly a de l’argent, du dynamisme, le vent en poupe, et le soutien de l’international. Mirlande essaie de contenir le populiste, elle se rend dans les bidonvilles et chez les protestants et tente, un peu maladroitement il est vrai, de se recouvrir d’un vernis populiste. Préval joue sa toute dernière carte, remet un passeport à Aristide (son marasa de jadis). Celui-ci rentre au pays en dépit des mises en garde des USA et d’un coup de téléphone à Pretoria de Barrack Obama lui-même. Aristide ne peut s’immiscer dans le processus, et ne vient que pour poursuivre son exil au pays qui l’a vu naitre…
Le 6 avril, les résultats tombent, Martelly devient président avec 67.57% des votes contre les 31.74% pour sa rivale Mirlande Manigat. Mirlande n’accepte pas sa défaite, Martelly joue les magnanimes. La grande majorité des pauvres, chômeurs, ouvriers…(800.000) ont voté Martelly, tandis que la classe moyenne (300.000) ont placé leur espoir sur la constitutionaliste. Cette proportion (70-30) est une constante des élections haïtiennes (Aristide versus Bazin, Préval versus Manigat –mari, Martelly versus Manigat –épouse).Le taux de participation aux élections est plutôt très faible (22%), surtout comparé avec les autres pays de la région (Saint-Domingue 70%, Bahamas 90%, Jamaïque 50%) … Les gars de l’Inité, avec l’aide du CEP entre autre, obtiennent une majorité, relative il est vrai, au parlement.

Le 14 mai, Martelly prête serment comme 56ième président de la république d’Haïti. Personne : le CEP, Préval, les candidats et Martelly lui-même n’aurait pu penser, moins d’un an auparavant, que « Sweet Micky », ainsi popularisé, aurait put, un jour, devenir président d’Haïti (il est vrai qu’il était déjà le président du « compas », comme quoi il avait quand-même une certaine expérience…)
Une fois au pouvoir, Martelly a toutes les peines du monde à former son gouvernement. Mais c’est tout l’appareillage qui est en panne. La communauté internationale bloque l’élection apparemment frauduleuse de 17 députés et 2 sénateurs, tous du parti Inité. Le texte amendé de la constitution proposé par Préval et voté par les parlementaires ne peut être publié par suite de modifications illégales survenue entre son adoption à la chambre et sa publication dans le journal officiel. Des membres du CEP sont malades et/ou en cavale. Qu’à cela ne tienne, Martelly « semble marcher sur un nuage » [# 30]. Il multiplie les apparitions, les « inaugurations », fait des promesses mirobolantes, et érigent des panneaux publicitaires en son honneur. Il profite du fait que le parlement soit embourbé dans cette affaire de ratification du premier Premier Ministre désigné Rouzier, pour, sans l’accord du législatif, faire prélever des taxes sur les transferts d’argents et les appels téléphoniques internationaux dans le but, dit-t-il, de financer son programme d’éducation gratuite. Il s’attire les grognes des parlementaires et de la presse pour ses remarques désobligeantes. Il est mal à l’aise, c’est « une fuite en avant ».
Fin juin, Martelly force encore la note, poussé par des conseillés revanchards et sans doute pressé de rendre à Chango l’argent de la campagne électorale, il tente de faire réintégrer certains policiers écartés dans la PNH mais reçoit des avertissements de Washington. Toujours sans l’approbation du parlement, une marche forcée est exécutée pour la perception des taxes pour l’éducation. [A propos de ces taxes, le propriétaire de la Digicel, O’Brien, pourtant grand « admirateur » de Martelly, vient de demander, tout juste la semaine dernière, janvier 2012, un audit sur la gestion des fonds jusqu’ici prélevés.] Pendant ce temps son premier ministre désigné, Daniel Rouzier, est rejeté par la chambre des députés. Il (son parti repons peyizan,) ne disposant que de 3 petits députés à la chambre, il n’a pas d’autres choix que de négocier. Mais il semble ne pas vouloir atterrir. Pendant ce temps, l’état est paralysé et devient comme « une tête sans corps »
La fin du mois de juin et le début du mois d’aout sont dominé par l’échec de la nomination du second Premier ministre désigné, Bernard Gousse. La tension entre la présidence et la bande des 16 sénateurs, entre-temps constituée, de la plateforme Inité, monte de plusieurs crans. Au Cap-Haïtien, Martelly essuie des jets de pierre, il évoque une tentative d’assassinat sur sa personne. Des suspects sont incarcérés. Un député de la plateforme Inité est tué à Pestel dans des circonstances pas très claires. Le RNDDH dénonce le ministre de l’intérieur de l’ancienne camarilla qui s’était compromis dans une affaire de pot-de-vin à l’endroit des députés d’Inité. 55 députés forment un nouveau bloc et déclarent allégeance au président de la république. Bernard Gousse est pourtant rejeté par la bande des 16. Le gouvernement « démissionnaire » est t’il la forme de gouvernement « la mieux adaptée » pour Haïti ?
Quatre mois après l’investiture de Martelly, nous sommes en Octobre, Gary Conille, un ancien employé de l’ONU, membre du comité pour la reconstruction (CHIR) et ayant travaillé avec l’ex président Bill Clinton est (apparemment) imposé aux belligérants (nouvelle et ancienne camarilla) par les puissances « amis ». Mais pendant ces quatres mois, la présidence a eu le temps d’établir son mode de fonctionnement et d’entamer des dérives (dénoncés par le sénateur Steven Benoit). Contrairement donc à ce qu’on peut penser, le « démissionnairisme » ne signifie pas le « rien faire ». Il serait plutôt une forme de gouvernement-gouvernance hors-la-loi qui profite de l’effondrement et de la dislocation de l’état, de l’inapplicabilité de la constitution et des lois, du prétexte de transition de pouvoir, pour installer une camarilla, créer une forme de pouvoir parallèle (sorte de super-état), passer des instructions en dehors des normes et des procédures normales définies par la constitution.
Fin octobre et début novembre, tout juste après la ratification du Premier Ministre Gary Conille, suite à des tractations survenues entre les anciens politiciens (menés par Lambert, le sénateur de l’Inité) et les nouveaux, le pays tombe dans une crise politique. Haïti fabrique les crises comme le foie la bile. [#38] Suite à une altercation entre le Président et le député Arnèl Belizaire, survenue au palais national, ce dernier arrivant de mission est arrêté illégalement à sa descente d’avion le 20 octobre alors que Martelly est partit en voyage peu de temps avant le même jour. Cependant, sous très forte pression internationale, il est relâché le lendemain sans explication aucune. Il faut dire qu’entre-temps cette affaire de reconstitution des forces armées d’Haïti (obsession du nouveau président) paraissait tellement pressant qu’à l’installation du ministre de l’intérieur (Mayard-Paul), il était dit haut et fort que le 18 novembre verrait la promulgation du décret rétablissant les forces armées. Suite à l’indignation des parlementaires qui se sentent menacés car aussi courrait le bruit que Martelly et son équipe allaient destituer le parlement et gouverner par décret, des séances d’interpellation de ministres ont lieu. Cette épisode montre que « Le régime qui tente de se mettre en place pourrait provisoirement être qualifié d'anarcho-duvaliériste. »

Au mois de décembre, cette crise qui paraissait antagonique paradoxalement se résorbe. A son retour de voyage, le président avait déclaré n’être pour rien dans l’arrestation de Belizaire. Le 18 novembre, sous très forte pression des USA, à l’évidence, et en dépit de la remobilisation des anciens militaires démobilisés, il s’était dégonflé au sujet de la re-création des forces armées. Le commissaire du gouvernement est limogé, puis le ministre de la justice démissionne, la tension descend, la montagne accouche d’une souris, et une entente entre anciens et nouveaux politiciens semble émerger. Le projet néo-duvaliériste ne peut pas atterrir, la tentative de retour en arrière avorte. Le président et les membres du gouvernement sont sous fortes pressions. Le sénat monte une commission pour enquêter sur leurs nationalités. Les néo-duvaliéristes, naïfs comme leur prédécesseurs, croyaient que l’international appuierait leurs plans macabres. Martelly et Lambert multiplient des déclarations d’amour réciproque. Martelly veut « l’union de tous les fils de la patrie » et parachève ses visites ostentatoires des anciens présidents, sans pourtant soumettre, ni proposer, un quelconque pacte de réconciliation qui aurait put faire objet de discussion sérieuse. Significativement, il entreprend pour la première fois de se rendre à Cuba puis au Venezuela sur lequel il ne tarit pas d’éloge. Il loue le Petro-Caribe vénézuélien à propos duquel René Préval, selon les révélations de Wikileaks, a eu très maille à partir avec le gouvernement américain. Il se rend compte peut-être, comme son prédécesseur, qu’il lui faut chercher ailleurs, il doit prendre garde cependant…
A la fin de l’année tumultueuse, un certain climat à peu près normal semble s’instaurer. Martelly dans une interview au Nouvelliste dit avoir appris beaucoup de choses entres autres : laisser l’exécutif faire son travail, la gestion de son temps, accepter le fait qu’il ne soit pas un pic de la Mirandole (elle est bonne celle-là), qu’il a enfin compris son rôle comme président. Est-ce pourquoi il multiplie les ostensibles et scandaleuses distributions de cadeaux (dont une partie de l’argent est prélevé sur les bonis des employés de l’état) ? Est-ce pourquoi il fait des tours de chants et des « jam session » avec les orchestres de la place ? Qu’il danse allègrement pour le plus grand plaisir d’un certain public ? Qu’il a repris, de plus belle, son culte de la personnalité à travers les clips télévisés et les coûteux panneaux publicitaires ? Qu’il multiplie les promesses mirobolantes, comme la création de 500.000 emplois lors du second forum sur l’investissement en Haïti ? Qu’il se déclare vouloir le bien du peuple et l’entente cordiale parmi les politiciens ? Même Moise, le plus farouche sénateur opposant à son pouvoir, dit, en ce mois de décembre, vouloir observer une trève…
Pourtant…
Les perspectives pour 2012 ne sont pas tout à fait roses. Déjà, pour ce début d´année, le potentiel de crise politique est partout évident. Mais tout d’abord, il faut replacer le champ politique dans son contexte.
Avant le séisme du 12 janvier 2010, l’état haïtien était déjà en décomposition avancée. La catastrophe, a parachevé son effondrement, et jusqu’à présent il n’a pas pu se relever, ni faire montre de sa capacité à mener la reconstruction. Pire encore, le gouvernement actuel non seulement hérite de cet état en lambeau, mais a à sa tête un président inexpérimenté ayant de la chose publique une vision nostalgique et périmée et qui par surcroit est sous contrôle des mêmes puissances qui l’ont hissé au pouvoir. Le pays est totalement dépendant de l’extérieur pour tout. Les vrais défis de la reconstruction, à en croire tous les bilans à date ne font que commencer car jusqu’à présent l’aide était plutôt humanitaire (à remarquer qu’il y a quand même 500.000 personnes encore sous les tentes).
Politiquement les signes avant-coureurs de l’embrouille et des crises sont là. Tout d’abord la publication ou non des amendements à la Constitution de 1987, est une pomme de discorde. Le sénateur Moise entre temps est revenu à la charge, dit détenir des preuves de la nationalité multiple du président de la république, et menace de les rendre publique si la commission du sénat sur les nationalités ne va pas au bout de son enquête. D’où tient-t-il ces informations ? Pourquoi il croit pouvoir agiter cette épée de Damoclès (au cas elles seraient véridiques) sans être inquiété ? Quel sont ses cartes ? Faut-t-il y voir la main des grandes puissances qui veulent signifier à Martelly de ne pas s’engager dans la voie de la collaboration avec les régimes gauchisants de l´Amérique latine (le dernier en date étant celui d´Ortega du Nicaragua que Marelly vient de visiter). Les néo-duvaliéristes ont-t-ils définitivement ou
provisoirement renoncé à leur projet de re-création de l’armée, de la milice, de bâillonnement de la presse…
Qu’en est-t-il de la gestion des fonds de l’état par la nouvelle camarilla ? Y-aura-t-il des scandales –comme on peut le pressentir pour le Fond National pour l’éducation à propos duquel l’actuel ministre de l’éducation nationale disait, il n’y a pas longtemps, n’être nullement lié ni informé? Le renouvellement d’un tiers du sénat dans quatre mois va provoquer des remous politiques. Qu’en est-t-il du CEP dont la poursuite de deux membres a entrainé la démission (encore) du commissaire de gouvernement qui accuse le pouvoir d’arbitraire ? Et le nouveau CEP sera-t-il provisoire ou encore permanent ? Comment se positionne les outsiders, les gars de l’Alternative, les Lavalassiens qui tentent timidement de relever la tête en dépit du retour « physique » de leur leader ?... Le président lui-même, parce que très coincé pour le moment, est obligé de tenir le langage de la réconciliation, mais une fois rassuré et ragaillardit, ne retombera t-il pas dans ses travers de début de règne : « caudillisme », néo-duvaliérisme, culte débridé de la personnalité à la Duvalier ? D’ailleurs les interdictions de départ imposées aux deux membres du CEP sont-t-elles conformes à la procédure ? Y a-t-il eu abus de pouvoir ? Il semble que oui.
Avant même de poser les problèmes de la reconstruction ou faire le bilan économique et social (ce que nous promettons d´effectuer dans une prochaine chronique), il est clair que, en dépit de l’apaisement des contradictions politiques survenues suite au dénouement de l’affaire Belizaire, tous les ingrédients pour une nouvelle épreuve de force sont là. Jusqu´à présent, le président arrive à se tirer d’affaire, grâce à son air bon enfant, son semblant de popularité hérité de sa carrière de musicien, mais qu’arrivera t-il, lorsque des contradictions surgiront au grand jour entre la présidence et les grandes puissances, que des scandales de corruption auront éclatés, que cette affaire de double, triple nationalité soit tirée au clair ? Et les néo-duvaliéristes, resteront t-il les bras croisés ? Que dire de la présence d´Aristide, de Duvalier, de Préval de Manigat, et de tous les autres acteurs politiques sur le même terrain ? Quel sera le profil de l’opposition ? En vérité, tous ces acteurs se tiennent prêts à bondir sur leur proie à la première occasion…
Enfin de compte, si bourrée de potentialités conflictuelles que soit la scène politique, elle dépend de la situation économique et sociale de toute la société. Le politique est assujettit aux défis de la reconstruction à venir et tant et aussi longtemps qu’on ne pourra pas voir clairement les perspectives d’amélioration ou non, on ne pourra pas conjecturer correctement de l’avenir. Toutefois, il faut aussi reconnaitre que les embrouilles politiques, l’inaptitude de l’état, la faillite des institutions, …, influent négativement en retour sur la situation économique et sociale. Ainsi, c’est un tour d´horizon complet qu’il nous faudra dans la prochaine chronique du début de l’an 2 de la catastrophe ayant très durement frappée notre pays, pour bien anticiper la configuration de la prochaine année et savoir si elle sera bonne ou pas. Même si le cœur a déjà tranché….
Claude Carré
11 janvier 2012,
http://www.claudecarre.com