Du capitalisme prédateur, Haïti semble basculer vers le capitalisme kidnappeur. Que des délinquants investissent la nouvelle industrie haïtienne du kidnapping, rien pour provoquer un tsunami en Haïti. Lorsqu'il s'agit d'un ''Lord'' de la vieille aristocratie créole haïtienne ou encore de l'avatar haïtien de Warren Buffet, c'est loin d'être un fait divers. C'est plutôt le signe évident d'une aggravation du cancer haïtien ou un plongeon spectaculaire dans un univers pré-hobbesien.
Tel est, en attendant d'en décoder la signification, le sens immédiat de l'arrestation de Clifford Brandt la semaine du 22 octobre 2012, pour cause de kidnapping ; laquelle arrestation a eu l'effet d'un véritable tsunami en Haïti. L'onde de choc psychologique déclenchée par une telle arrestation dépasse de loin les appréhensions que suscitait alors l'imminence de l'Ouragan Sandy. Victime quasi simultanément d'un tsunami et d'un ouragan, Haïti paraît de plus en plus comme la terre d'élection de toutes sortes de catastrophes et de calamités aussi bien naturelles qu'humaines. Celles-ci s'y accumulent, s'y décuplent et s'y renforcent mutuellement pour transformer l'île en enfer des Caraïbes. Rappelons rapidement quelques faits récents dont la mise en accusation de Clifford Brandt, dont le clan familial est associé à l'establishment économique d'Haïti depuis tantôt un siècle.
12 janvier 2010, l'île a été foudroyée par un terrifiant tremblement de terre.
Bilan : 250000 morts ;
12. 5 milliards de dégâts matériels.
24-25 août 2011 : Ouragan Isaac : 19 morts, 6 disparus, inondations et destructions matérielles considérables.
24 octobre 2012 : Ouragan Sandy
Bilan partiel : 51 morts, 18 blessés ; 15 disparus; famine, inondations; choléra, dégâts matériels.
Le 22 octobre 2012, en lieu et place du tsunami naturel attendu en guise d'épilogue au terrible tremblement de terre précité, Haïti a été terrassée par un autre type de tsunami, humain, cette fois-ci ; dont les séquelles psychologiques risquent de tatouer et d'angoisser pendant encore fort longtemps l'imaginaire haïtien. Il s'agit de l'arrestation, en préambule à l'ouragan Sandy, du Warren Buffet haïtien, lequel est connu sous le nom local de Clifford Brandt. Ce dernier est accusé d'être le leader d'une organisation criminelle, spécialisée dans le kidnapping des gens riches et fortunés. À ce titre, M. Brandt, dont la famille est l'avatar des Rockefeller en Haïti, aurait ordonné, orchestré et supervisé le kidnapping puis la séquestration de deux jeunes gens issus, à l'instar de l'illustre accusé, de la bourgeoisie créole haïtienne. La déchéance de Brandt, de par la nature répugnante et de la monstruosité du crime dont il est présumé avoir commis, décalque et simule à l'échelle personnelle le naufrage sociétal de l'île elle-même. Tout comme Haïti a dégringolé de son statut de perle à celui de cancer des Antilles, Brandt, d'icone industriel, financier et commercial haïtien, se serait transformé en figure emblématique, sinon, en entrepreneur diabolique du capitalisme de kidnapping et de terreur ; Appâté, serait-il alors, par l'argent facile pour ne pas dire diabolisé par l'inhumanité et la cruauté d'un prédateur aguerri, sans vergogne et insatiable. Le tsunami Brandt a été occulté dans les médias par l'Ouragan Sandy. Pourtant, un tel tsunami aura été plus traumatisant, en raison, notamment, du prestige de son patronyme dans l'imaginaire haïtien. Mais aussi et surtout, en raison de son sens, de sa signification, de ses connotations et de ses répercussions psychologiques.
DU CAPITALISME PRÉDATEUR AU CAPITALISME KIDNAPPEUR
Il s'avère, lorsqu'on pousse le regard un peu plus loin, que le tsunami Brandt est symptomatique d'une mutation structurelle profonde à travers le pays. Il s'agit de la transformation du capitalisme de prédation instituée par les Créoles et ce, dès le lendemain de l'indépendance d'Haïti.
En effet, après avoir imposé sa violence structurale souterraine à la majorité de la population haïtienne et ce, avec la complicité bicentenaire de l'État créole haïtien, voilà que le susdit capitalisme de prédation s'est désormais muté en capitalisme de kidnapping, de banditisme et de terreur systémiques. Ce faisant, il n'avance plus masqué, corsaire, flibustier, immoral, toxique et invisible. Désormais, il s'affiche à visage découvert, visible et convoyant sa violence organisée au mépris de toutes considérations éthiques et sociétales, sinon, au détriment du vivre ensemble. Brandt, ce représentant de l'establishment créole haïtien symboliserait ce nouveau capitalisme de terreur. Celui-ci n'est qu'un autre trophée incongru à ajouter, hélas, au palmarès des bizarreries dont Haïti a le monopole.
Dans une certaine mesure, Brandt métaphorise une élite féodale et ségrégationniste qui, amputée de son bras répressif d'hier, s'est dotée de ses propres organisations criminelles pour se créer de nouvelles sources de rentes monopolistiques et mafieuses.
À un état créole en décrépitude, sclérosé et incapacitant, qui fut son allié historique pendant les deux derniers siècles, l'élite créole et mûlatrisante haïtienne a troqué depuis peu la criminalité organisée et le banditisme caviar. Des entrepreneurs mafieux à la trempe des corsaires, pirates et flibustiers coloniaux, peuplent l'écologie sociale haïtienne. Porteurs d'un capitalisme kidnappeur et mafieux, ces criminels caviars prolifèrent dans certains milieux institutionnels du pays, incluant le système bancaire et financier. Ce nouveau capitalisme de kidnapping dont Brandt émergerait comme la figure héroïque, se démarque du modèle prédateur antérieur. À la violence verticale de celui-ci, celui-là a greffé une violence horizontale. L'enjeu de cette double violence structurale ? L'extraction rapide et par la terreur de nouveaux gisements de rentes économiques. Ceux-ci compensent l'évaporation des monopoles historiques de l'élite créole haïtienne sous la pression de la libéralisation et de l'ouverture partielles du marché intérieur. Le kidnapping est une opération criminelle certes, mais fort rentable pour le kidnappeur mais effroyable pour la victime et ses proches.
Avec le démantèlement de son État corsaire et le naufrage de l'État de droit, Haïti a reculé à un stade pré-hobbesien. Conséquences : la république de Port au Prince s'est transformée en jungle. Elle est désormais gouvernée par la terreur organisée, aussi bien économiquement que politiquement et ce, sous le leadership d'un milliardaire créole au nom légendaire de Clifford Brand. Orpheline aussi bien de son état corsaire que de son armée de pirates, de flibustiers et de boucaniers, l'élite créole haïtienne a vu dans le kidnapping et les empires criminels des substituts fonctionnels efficaces. Qu'elle s'est d'ailleurs empressée de mobiliser pour recycler la violence néo-plantationnaire et tsunamique qu'elle a imposée à la majorité du pays depuis 1804. Figure légendaire du capitalisme prédateur haïtien, Brandt le serait également du capitalisme de kidnapping et de terreur. Malgré tout, et c'est là le paradoxe haïtien, sa mise en accusation a eu l'effet d'un véritable tsunami dans l'imaginaire haïtien.
Consultant et Formateur en Gouvernance