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Guadeloupe. Débat : Journalisme, politique et déontologie, les électeurs trancheront

08 Jui 2017
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Warren Chingan (à gauche) et Rony Beral (à droite), deux candidats journalistes briguant la députation Warren Chingan (à gauche) et Rony Beral (à droite), deux candidats journalistes briguant la députation

Abymes. Jeudi 8 juin 2017. CCN. Journalistes et députés : fièvre de la moralisation ou déontologie mise à mal ? A la veille des législatives des 10 et 17 juin 2017 sur le territoire guadeloupéen,  deux confrères et candidats retiennent notre attention. Warren Chingan et Rony Beral sont tous deux journalistes RCI, respectivement chef des informations et chef des sports. Pouvoir législatif et 4éme pouvoir de la presse … questions de déontologie ? 


By Alexandra Giraud (CCN)

Le 30 mai dernier, Sylvie Gustave-dit-Duflo, candidate dans la 4ème circonscription, pointait du doigt l’équité dans la visibilité des candidats, insistant sur l’importance de la « sauvegarde du sens de l’intérêt général en permettant aux petits candidats de porter aussi leur message ». Petits candidats, candidats notoires ou encore candidats journalistes : le territoire guadeloupéen est pour le moins hétérogène en matière de campagnes électorales.

Journalisme : booster de campagne électorale ?

L’exposition médiatique et la notoriété dont sont comptables des candidats journalistes laisse de prime abord penser que leur message politique sera entendu, relayé et intégré bien plus facilement chez les citoyens-électeurs-auditeurs. Une campagne électorale, peut-être dynamisée sur le plan de la communication. Warren Chingan et Rony Beral ont-ils pour autant monté quatre à quatre les marches de la communication électorale ?

Rony Beral est journaliste depuis 2006, chef des sports à  RCI. Sur le plan politique  depuis 2014, il est adjoint au maire à Anse-Bertrand. Son investissement en politique, depuis ses 13 ans auprès de l’ancien maire de la commune située dans le Nord Grande –Terre, lui a fait découvrir le métier de journaliste. Situation inversée donc, pour ce candidat dans la 2ème circonscription qui affirme ne pas avoir bénéficié d’aide sur le plan communicationnel pour sa campagne : « j’ai déjà une équipe de communication, et on peut être bon journaliste et mauvais communicant ». Deux métiers distincts, donc. Et au candidat d’ajouter : « ce n’est pas parce que je suis journaliste que je vais profiter des médias pour faire passer mes idées. J’aurai droit aux mêmes égards, aux mêmes critiques ».

Warren Chingan, avec  son slogan de campagne « an nou ay », et des couleurs qui rappellent celles du drapeau indien,  se dit journaliste « pendant longtemps observateur de la société ». 20 ans de métier pour ce candidat lui aussi dans la 2ème circonscription. Sa spécialité : la politique. « La campagne électorale n’a pas commencé avec la campagne officielle. Elle a commencé sur le terrain, au sein de la société civile ». Le  journaliste-candidat Chingan précise tout de même que depuis mars 2017, il s’est mis en indisponibilité à RCI.

Pour Sylvie Gustave-dit-Duflo, qui pourtant appelait le 30 mai dernier dans une tribune « à la raison, pour sauver notre démocratie en danger » dans l’équité médiatique des candidats,  « il faut tout simplement que ces candidats soient traités comme les autres candidats. Qu’ils n’aient pas davantage en temps de parole ou de diffusion ». La potentielle future députée se dit « sûre que les autres candidats de leur circonscription ont été attentifs au temps de parole ». Alors, entre théorie et pratique, à combien se mesure le gouffre ?

« Un journaliste a une notoriété par rapport à l’élection. La notoriété ne fait pas tout en politique. Il n’y a pas d’impact sur la campagne. Certains journalistes sont derrière les autres candidats dans les sondages ». Rémy Senneville, un peu moins frileux,  journaliste à Guadeloupe 1ère mais également présent dans  l’arène politique à  Goyave, la commune où il failli être maire en 2014.

Edwing Laupen-Mondongue, candidat dans la 3ème circonscription, s’engage davantage sur cette question : « il y a une rupture d’égalité dans la notoriété lorsqu’on est journaliste. On l’a vu avec Berlusconi et Trump. Il faut que les médias jouent le rôle de l’équilibre et l’équité pour tous. Il y a eu une rupture d’égalité entre les candidats dans ces élections à cause des médias, qui n’ont pas réussi à atteindre la pluralité politique. La Guadeloupe souffre beaucoup de ces mélanges : les  3 organes de presse majeurs  -Guadeloupe 1ère, Canal 10, RCI-  souffrent  d’une trop grande proximité avec les politiques,  soit on est journaliste soit on est commerçant », affirme-t- il.   

Cumul des fonctions : journalisme et députation ?

Un saut dans l’histoire des  institutions  françaises  s’avère  nécessaire pour éclairer cette question.

« Les premiers députés de l'histoire française étaient pour beaucoup avocats ou journalistes pamphlétaires sous la Révolution française. On retrouve aussi des journalistes sous la III e République et ils ont beaucoup contribué à l'adoption des grandes lois régissant nos libertés publiques. Les journalistes font partie des professionnels de la société civile qui ont une expertise intéressante pour exercer une fonction citoyenne comme celle de député. Par ailleurs, il n'existe en droit qu'un nombre très restreint de métiers incompatibles avec l'exercice d'un mandat politique. L'incompatibilité se définit comme l'impossibilité légale de cumuler certaines fonctions avec le mandat parlementaire. A la différence de l'inéligibilité, elle n'empêche pas a priori l'élection, mais elle impose a posteriori un choix à l'élu. Édictées d'abord dans le domaine des fonctions publiques, les incompatibilités ont été par la suite étendues à certaines fonctions exercées dans le secteur privé » - Didier Destouches, maître de conférence d'histoire des institutions à l'université des Antilles.

Pour leur part, nos deux candidats-journalistes de RCI ont  déclaré pendant  leur campagne vouloir mettre de côté leur job de journaliste, et s’ils sont élus, pendant l’intégralité de leur mandature : « bien évidemment, si les guadeloupéens m’accordent leur confiance, je mettrai entre parenthèse mon métier », affirme Rony Beral. « C’est évident que si je suis député, ce sera un travail à plein temps. Je serai en marge de ma profession de journaliste pendant cette mandature.  On ne peut pas être juge et partie », fait écho Warren Chingan à son confrère.

Pour Sylvie Gustave-dit-Duflo, à partir du moment où des journalistes font acte de candidature, il est évident qu’ils ne peuvent plus traiter et diffuser l’information. « Il faut une claire séparation, de la transparence entre le candidat aux élections et le journaliste ». 

Et Didier Destouches d’affirmer : « aucun député journaliste n'a intérêt, de nos jours, à prendre le risque de cumule, et il va sans dire que la fonction de député étant prenante et rémunérée, elle impose la suspension de l’activité professionnelle ».

Déontologie : quand journalisme flirte avec politique

Warren Chingan et Rony Beral sont loin d’être des cas isolés. Avant eux en Guadeloupe, et la liste est non exhaustive, il y a eu Rudy Zorobabel, Albert Nangis, Eric Rayapin, Eric René, Rémy Senneville, Alain Lesueur, Jean-Claude Malo … et il y en aura sans doute d’autres.

« Oui, il existe un problème de nature déontologique, mais pour l'exercice même de la profession plutôt que pour l'exercice du mandat. Il est paradoxal en effet de voir un député soumis dans son action législative à un travail personnel de défense d'intérêts privés et à l'influence de lobbys privés et corporatistes, exercer une profession ou l'indépendance est nécessaire. Il peut y avoir conflit d'intérêts. Et c'est pour cela qu'en 2013, la profession de journalisme était visée par une loi de moralisation politique au même titre que celles d'avocats, de consultant ou de dirigeants d'entreprises publiques et qui voulaient les rendre incompatibles avec l'exercice d'un mandat parlementaire pour les protéger. Mais cette idée ne s'est pas concrétisée. Cela dit cette indépendance des journalistes est de nos jours plutôt rare dans un métier soumis à de très fortes influences politiques et économiques depuis des décennies. » - Didier Destouches.

Une indépendance fragile ? Rony Beral dénonce un « procès » fait aux journalistes guadeloupéens souhaitant se lancer dans la politique, certain « qu’on veut mettre dans les mentalités guadeloupéennes qu’on ne peut pas être journaliste et homme politique ». Pour lui, aucun problème déontologique. Le candidat assure savoir faire le distingo entre son métier et ses missions politiques. Warren Chingan crie quant à lui à la citoyenneté et aux droits démocratiques les plus élémentaires : « avant d’être journaliste, je suis citoyen guadeloupéen, qui a le droit d’être candidat à une élection, quelle qu’elle soit ».

Jocelyn Durizot, Président de l’Union des Journalistes et des Medias de la Guadeloupe (UJMG), estime qu’il y a un problème de limites : il faut mettre des barrières. Des deux côtés, cela revient à la déontologie. Il va même plus loin en affirmant, convaincu, que politique et journalisme font toujours mauvais ménage. Pour illustrer, il prend l’exemple des militants syndicalistes : lorsqu’ils arrivent sur la place politique, ils n’ont plus grand-chose à dire.

« Dés qu’un journaliste décide de se lancer dans la vie politique, il ne peut plus selon moi représenter le 4ème pouvoir », déclare Edwing Laupen-Mondongue. « On doit faire un choix dans la vie : est ce qu’on fait du journalisme ou de la politique ?».

 Dès ce samedi, les électeurs donneront des éléments de réponse.

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Alexandra Giraud

Journaliste CCN

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