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Guadeloupe. Présidentielles françaises : ces élections peuvent-elles changer quelque chose ?

20 Avr 2017
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Pointe-à-Pitre. Jeudi 20 avril 2017. CCN. Les Français se rendront aux urnes les dimanches 23 avril et 7 mai 2017 pour élire leur futur président. En France, la presse mais aussi les électeurs n’ont pas eu de mots assez durs pour qualifier cette campagne-mascarade. En Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Mayotte... au fil des élections et du lot de belles promesses jamais tenues, les électeurs s’aperçoivent finalement que dans le fond rien ne change vraiment. Qu’ils se nomment Chirac, Sarkozy, Hollande et bientôt un autre, aucun de ces présidents français n’a été capable d’inverser la courbe du chômage dans nos pays, ni d’impulser un vrai développement économique. Ont-ils même eu la volonté ? Le doute n’est plus permis. En réalité, sous des appellations « contrôlées - modernisées - labellisées » DOM, TOM, DROM, RUP, COM... nos pays demeurent toujours en plein 21e siècle structurellement des colonies françaises. L’analyse de Gladys Démocrite pour CCN. C’est à lire.



20170420 095025 001Ah ! ces élections présidentielles 2017 !…  Du jamais vu !… Mieux que nos feuilletons accrocheurs à la « Santa Barbara » !… Entre les mises en examen des uns, les petites phrases assassines des autres ; entre les ralliements incompatibles au profit d’un seul et les reniements publics de la parole donnée au détriment d’un autre ; entre les overdoses de stratégies de communication des petits et grands candidats et les règlements de compte en bonne et du forme de ceux qui n’ont pas pu être candidats : personne, non, personne n’a eu le temps de s’ennuyer…

En réalité, ils jouent l’avenir de la France à travers un grand show médiatique dont personne n’en sortira complètement indemne. Et le plus triste, c’est que derrière cette mascarade de show permanent, au fin fond de l’isoloir, les électeurs espèrent qu’au bout du compte, quand les « spotlight » se seront éteints, leur vote aura tout de même servi à améliorer un tant soit peu les choses. Que de déceptions en perspective !

Mais, et nous, me direz-vous, dans tout ce brouhaha intempestif ? Car, nous aussi, Guadeloupéens et plus largement peuples dits « ultramarins », nous serons appelés à voter. Ces élections pourront-elles répondre à nos problématiques : chômage endémique, retards de développement, inégalités sociales exponentielles, insécurité inquiétante, cherté de la vie galopante, etc ?

Il est vrai, que certains, « patriotes » dit-on, constatent que notre situation, à nous, est structurelle, qu’elle n’est pas le fruit d’un contexte géographique contraignant, d’un éloignement pesant, ou d’un manque de compétences locales chronique. Notre situation est tout simplement le résultat d’un système, d’une volonté politique de faire de nous un marché captif, une usine à consommer leur production afin de faire tourner leur économie. Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Déjà, à l’époque des années 1600 quelque chose, Colbert : le père du Code Noir et conseiller du roi Louis XIV, théorisant sur la colonisation des Amériques (c’est à dire nous), édifiait le « (…) Pacte colonial : qui réserve les matières premières des colonies à l’industrie nationale [française], et les érige en marché captif pour ses produits manufacturés. » (Revue européenne des migrations internationales, vol. 22 - n°1, 2009 p.7)

Plus tard, lors de la 2e abolition de l’esclavage en 1848, le Gouvernement de l’époque ne disait-il pas à la commission en charge d’évaluer l’indemnisation des propriétaires d’esclaves que l’abolition et l’indemnisation des esclavagistes servirait à « (…) ouvrir un nouveau marché de consommation des produits manufacturés grâce aux versements de salaires aux affranchis » ? (Loi du 30 avril 1849 sur l’indemnité accordée aux colons » par Amélie MEFFRE, http://amelie.meffre.over-blog.com/). Carrément cynique…

Aujourd’hui en 2017, c’est encore la même rengaine ! Consommer encore et toujours, jusqu’à l’explosion, voilà notre seule perspective aux yeux de ceux qui nous gouvernent ! Les faits sont là : la grande majorité de ce que nous consommons est importé.

Et c’est surtout les mêmes qui se gavent : le même cercle très fermé des importateurs-distributeurs composé quasi exclusivement de descendants d’esclavagistes indemnisés pour ce crime par la France…Tout cela, bien sûr, avec l’aide de l’Etat français qui ne manque de leur faire des petits cadeaux fiscaux ou de fermer les yeux sur leurs violations flagrantes des lois relatives à la concurrence. Même l’Autorité de la Concurrence reconnaît qu’en Guadeloupe « (…) des pratiques mises en œuvre à différents niveaux de la chaîne importation-distribution et susceptibles de recevoir la qualification d’ententes anticoncurrentielles [illégales] ont été portées à la connaissance de l’Autorité ». (Avis n° 09-A-45 du 8 septembre 2009
relatif aux mécanismes d’importation et de distribution des produits de grande consommation dans les départements d’outre-mer p.50). Et pourtant rien n’y fait… Aucune poursuite, aucune sanction : c’est normal, puisque le projet politique de la France n’a pas changé depuis Louis XIV…

Pendant ce temps, nous, en Guadeloupe, par exemple, nous achetons pour 2,7 milliards d’euros par an de produits importés (chiffres IEDOM 2013) dont la moitié proviennent des industries françaises. Pire, ces produits français qui nous sont vendus sont comptabilisés dans les « exportations » au même titre que les produits vendus aux pays hors Union Européenne, alors que l’on nous qualifie statutairement de Département (d’Outre-Mer). Cherchez l’erreur ! Il existe même des produits fabriqués en France et destinés uniquement à être vendus en « Outre-Mer » (dont la plupart sont remarquables tant par leur médiocre qualité, que leurs taux de sucre et de sel trop élevés). C’est dire à quel point nous constituons bel et bien un marché singulier qui génère une activité non négligeable et non négligée sur le territoire de la France, un marché érigé artificiellement qui crée des emplois sûrs et nourrit des familles franco-européennes uniquement, faut-il encore le rappeler.

Et c’est là notre drame, car au moins une partie de cette activité aurait pu être basée localement, là où il existe précisément un chômage structurel. Il aurait été de bonne gouvernance, pour nous, que l’on encourage la production sur notre territoire et que l’on dissuade les importations à outrance. Or, c’est tout le contraire qui ce passe, l’Etat français a mis en place des dispositifs qui ont pour effet de subventionner les importations (ex : la TVA non perçue récupérable), voire même de contraindre nos élus locaux à ne pas s’opposer à cette orgie d’importations (près de la moitié des ressources des collectivités locales proviennent des taxes sur les produits importés notamment).

Oui, c’est un choix politique ! Produire en France et exporter vers des marchés maintenus captifs par les lois, les institutions et la fiscalité pour soutenir des emplois en France à nos dépens… plutôt que d’encourager la localisation de production d’au moins une partie de ce que nous consommons sur place et créer du travail dans nos territoires.

De même, c’est aussi un choix politique que de maintenir de telles disparités de traitement entre la France et les « Outre-mer », tant sur le plan de la santé, de l’éducation, de la pauvreté, avec toutes les conséquences sociétales que cela engendre (violence, difficultés d’insertion pour la jeunesse, délitement familial, maladies chroniques…). (cf : le tableau : Quel niveau de développement des départements et collectivités d’outre-mer ? », AFD)

Voilà, donc, le triste constat ! Mais, aussi affligeant qu’il soit, il appelle, en général, deux sortes de propositions de solution :

-soit l’institution d’une égalité avec la France à travers la mise en place de plan d’urgence de rattrapage tant sur le plan social et juridique, que sur le plan des infrastructures, mais cela ne résout pas la question de la production locale qui nécessiterait des lois très spécifiques incompatibles avec ce postulat d’égalité de traitement avec la France ;

-soit une gouvernance pensée dans notre intérêt, qui instaurerait un pouvoir législatif chez nous, sur place, ayant vocation à voter les mesures (juridiques, fiscales, sociales,…) permettant de penser et protéger la production locale, de créer des emplois et d’ériger notamment une véritable économie propre à nos territoires (étant entendu que la transition et les retards de développement seraient financés par les légitimes Réparations).

Mais alors ?… Qu’en est-il, lorsque nous revenons à nos moutons présidentiels ?… Car telle la question : existe t-il au moins un seul candidat proposant de remettre en cause les choix politiques actuels ? En réponse, nous avons 11 candidats, 11 programmes et toutes sortes de postures et de jeux.

Il y a pour commencer la position de la quasi indifférence à la question des territoires dits « ultramarins » (ex. : Jean Lasalle).

Mais vient juste après la posture du statut quo amélioré, qui suggère par exemple et en vrac : des billets d’avions moins chers, la possibilité assez floue d’adaptation des lois, la baisse du coût du travail, la construction de logements et d’infrastructures, un plan d’urgence de 2,5 Milliards pour tout l’Outre-Mer sur 5 ans, (ex. dans l’ordre : Emmanuel Macron, François Fillon Benoît Hamon) ;

Sans oublier la promesse d’une égalité encore plus réelle, avec par exemple : la mise en place des mêmes mesures sociales qu’en France, la création d'infrastructures publiques, sociales ou touristiques, ou l’alignement les prestations sociales et du droit du travail (ex. dans l’ordre :Nathalie Arthaud François Asselineau, Jean-Luc Melanchon),

Dans un autre élan, est aussi posée la remise en question du système et/ou du statut actuel, en réfléchissant par exemple à la remise en question de oligarchie des descendants de colonisateurs, à une réforme agraire (sans autre précision), au contrôle les prix des biens de consommation et des pratiques des centrales d’achat (sans remise en question complète du système actuel), voire même à des référendum l’autodétermination des territoires dit « ultramarins » et à la question des Réparations (sans pour autant les évaluer) (ex. dans l’ordre : Jacques Cheminade Jean-Luc Mélanchon, Nathalie Arthaud, Philippe Poutou) – en précisant que les deux candidats ouverts à la question de l’autodétermination ont aussi affirmé qu’ils n’avaient aucune vocation à gouverner... ;

Enfin, d’autres annoncent clairement la couleur : l’exploitation des ressources et les potentialités des territoires dits « ultramarins » au profit de la France, avec par exemple les propositions de faire des outre-mer le pivot de la politique nationale de la valorisation des océans, de valoriser (entendre exploiter) la dimension maritime de la France (qui est essentiellement située dans  territoires dits « outre-mer »), d’utiliser les ressources maritimes (dont la majorité se situent en « Outre-mer) pour le futur de la France, de rejoindre les coopérations régionales permettant à la France d’intégrer : l’ALBA et la CELAC pour les Antilles et la Guyane, l’Union Africaine pour Mayotte et la CDAA pour La Réunion (ex : dans l’ordre Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen Jean-Luc Mélanchon).

A l’analyse des programmes, le couperet tombe ! Il est cinglant et à peine surprenant, car quoi que l’on fasse, on aura beau chercher, on aura beau fouiller, on aura beau gratter : aucun des candidats appelés à gouverner ne propose concrètement de régler les problématiques qui nous sont propres… Aucun d’entre eux, une fois élu, ne sera à même de changer le projet politique actuel qui nous amène, nous, droit au mur… Seul un candidat prétendant être capable de s'atteler à contrer cette volonté politique en marche depuis les débuts de la colonisation française pourrait réellement changer la donne. Le hic, c’est que ce candidat n'existe pas, absolument pas, ni en vrai, ni en rêve, ni en peinture, pour la simple et cruelle raison que les élites françaises comptent, jusqu’au tarissement complet, tirer profit de leurs acquis coloniaux. Et nous, nous votons pour eux, une certaine classe politique dirigeante dont la morale décline et dont le complexe de supériorité à notre égard augmente. Allez comprendre !… mais allez plutôt, je vous prie, du coté des effets de l'assimilationnisme, de la francisation de nos mès é labitid, mais aussi et surtout du manque de confiance en notre communauté de destin.

En attendant, au regard de toutes ces considérations, je ne sais pas pour vous, mais moi, j’ai une idée certaine de ce que je ne ferai pas samedi prochain… Je n’irai pas voter !

Ne pas aller voter à ces élections, ne pas participer à leur manjékochon présidentiel : c’est une façon très politique de nous opposer à leur manière de nous traiter… C’est une façon simple de leur dire que nous ne serons plus complices de ce qu’ils font, un signe fort que nous envoyons à leurs élites pour leur signifier que nous avons la dignité pour résister et l'intelligence pour nous responsabiliser. Alors, qu’attendons-nous pour prendre à bras le corps, collectivement, ces questions ?  Car notre avenir est tout simplement entre nos mains.

 


 

 

VID focus20avril

 

 
 

 Gladys Démocrite

Avocat

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CCN

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