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France. Analyse. Trois crises graves qui atteignent ce pays dans ses fondamentaux.

08 Nov 2020 Martine Barnais
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Paris. Dimanche 8 novembre 2020. CCN.  Dans la France de la fin 2020, on est loin de l’attitude bravache et disruptive des années 80[1]. Il n’échappe à personne que trois crises majeures secouent le pays : sanitaire (épidémie de covid), sécuritaire (attentats terroristes), économique (commerces et activités réduits à néant par les mois de confinement). A quoi il faut ajouter toutes les autres crises - sociales, institutionnelles, culturelles -, qui émergent par soubresauts, au fil des trop-pleins absorbés au quotidien dans une désespérance durablement installée.

Ce sont tous les services publics français qui souffrent : l’école, la justice, l’hôpital, la police, l’armée, les transports, la culture. Ces institutions, porteuses des valeurs d’universalité de la vieille Europe des Lumières, ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, champs de ruines d’un service public français qui faisait la fierté du pays. Elles subissent les assauts gestionnaires des gouvernements de tous bords depuis les années 80’s, date du début des crises qui n’ont fait que s’enchaîner depuis, assauts qui ont dramatiquement empiré au cours des deux dernières décennies. Des sparadraps sont régulièrement apposés sur les plaies lorsqu’elles s’ouvrent trop grand, mais la maladie n’est pas traitée et elle continue de gangréner.

1/ Burn out à tous les étages

Les Français peinent à appréhender la gravité de la situation, bien qu’ils soient confrontés dans leur vie quotidienne aux manques abyssaux dans l’ensemble de leurs activités : classes bondées, absence de personnels d’encadrement ou soignant à l’école, professeurs malades, retards dans les prises en charge à l’hôpital, retards dans les suivis judiciaires, déserts médicaux, juridictionnels, culturels, notamment dans les zones rurales ou les quartiers sensibles, refuge des agents dans l’inertie et le « pas faire de vague », passivité des usagers qui se cantonnent à une plainte stérile, infantilisation et soumission par l’assistanat , burn out à tous les étages …

Les gouvernants de tous bords, mandature après mandature, promettent beaucoup mais font peu ou, surtout, ne font pas ce qui devrait être fait. Les décisions et directives se prennent d’en haut, par des gestionnaires qui ont comme souci prioritaire la rationalisation des dépenses. Or pour redonner l’allant et la motivation indispensables, il faudrait avant tout redonner du sens aux missions, remettre les agents au centre des décisions et allouer des moyens budgétaires et humains à hauteur des défis civisationnels qui sont en jeu.

2/ La maladie de l’ultracapitalisme

De quelle maladie s’agit-il ? Identifiée par de nombreux sociologues, politologues, économistes, depuis de nombreuses années, cette maladie se nomme l’ultra-capitalisme. Le capitalisme 2.0 qui a surgi à la fin du XXème avec la mondialisation de l’économie a anéanti la vieille industrie française, et plus largement européenne, faisant tomber les unes après les autres toutes les vieilles pratiques sociales. Les bataillons entiers des travailleurs de l’ancienne économie ont été décimés à la fin du XXème (dans toutes les régions où les industries devenues inutiles - sidérurgie, mine, textile - étaient implantées depuis le 18ème siècle) et après de vaines luttes sociales, ont laissé un champ dévasté sur lequel il est si difficile de faire pousser la moindre vie économique en dehors d’un tourisme de bric et de broc, perfusé aux financements des collectivités. Trop de normes, trop de directives absurdes, trop d’arbitraires qui tuent les initiatives et les énergies qui pourtant émergent ça et là mais finissent par s’éteindre, faute de véritable soutien.

3/ La prophétie punk du No Future se réalise

Avec l’avènement de la digitalisation et des technologies de l’hyperconnectivité, c’est la grande période des soldes des valeurs sociales et culturelles : tout doit disparaitre ! Le capitalisme 2.0 a muté en 3.0, imposant désormais, on le voit avec les réseaux sociaux, un espace-temps universel (ici et maintenant) qui démontre parfaitement le caractère prophétique de la devise punk No future. Ce qui est c’est maintenant et uniquement maintenant. Pas de futur parce que plus de passé.

4/ Une société profondément fragmentée, en butte à la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité » si chère au récit mythologique des Français

Une idéologie 3.0 qui s’arrête pourtant aux frontières sociales de l’immigration : alors que les travailleurs à l’ancienne disparaissaient peu à peu avec la désindustrialisation, l’adjectif « immigré » s’est substantivé. « Les immigrés » sont devenus une « condition » puis une « question » pour être maintenant clairement pensés comme une « préoccupation », mot poli pour dire un problème. Les enquêtes d’opinion montrent les unes après les autres que « l’immigration » est l’une des préoccupations majeures des Français voire des Européens[2]…. De fait, à ne plus permettre l’intégration des migrants comme lors des anciennes vagues d’immigration, faute de moyens suffisants pour l’éducation, le logement, le travail, la société française a favorisé une révolte de l’intérieur, issue de ceux de ses membres qui se sont retrouvés exclus, bannis, et accusés de tous les maux par les Français qui se réclament d’une souche. Une souche pourtant inconnue en tant que telle dans les standards scientifiques de la recherche historique.

Les attentats de 2015 ont fait prendre conscience aux Français que les conflits qui enflamment les confins européens avaient atterri sur leur sol et qu’une armée de l’ombre, poussée en son sein, passait désormais à l’attaque, s’en prenant aux flancs les plus fragiles : lieux de culture, de libre pensée, de culte, de fête, de brassage social et générationnel, bref tout ce que cette armée de l’ombre considère comme ennemi de son ordre dogmatique.

Autre fracture d’envergure : la crise sociale des Gilets jaunes qui a fait voler en éclats la belle image de la France « 6ème pays au rang mondial », hyper adaptée à la nouvelle économie, nageant dans la coolitude bobo… Les invisibles de ce narratif de la start up nation, petites gens, ruraux, chômeurs, petits commerçants et artisans ont hurlé leur détresse en se raccrochant aux vieilles pratiques de solidarité qui avaient déserté les emplois en même temps que disparaissaient les syndicats et les lieux de culture. Ronds-points et blousons de signalisation ont été occupés et portés, pour être vus. Ils l’ont été, durant leur quart d’heure wharollien offert par les chaines d’info continue et les RS, mais pour obtenir quoi ? Un peu d’argent, mais pas beaucoup d’ouverture sur du possible. Le nouveau monde n’ouvre pas ses portes facilement à ceux qui n’ont pas déjà les clés de la connectivité…

5/ La peur et la défiance, un cocktail explosif

De plus, les partis politiques, comme les syndicats, sont des animaux en voie d’extinction… En 2017, E. Macron avait créé une bulle LREM qui aujourd’hui prend déjà l’eau de toutes parts. Il avait su prendre sa chance sur les décombres des vieux partis et raflé la mise grâce surtout à un front « anti FN » encore de mise chez les électeurs les plus âgés. Mais pas sûr que ce « front républicain » tienne en 2022. En tout cas, ça ne fonctionne pas chez les plus jeunes qui se détournent de la politique ou qui se radicalisent gravement dans les extrêmes, et qui, et c’est un comble dans ce monde 3.0 de l’hyperconnectivité, ne se mélangent plus à d’autres groupes que ceux qui partagent déjà leurs usages et valeurs. 

La peur et la défiance se sont peu à peu installées. Elles forment le pire des ménages, elles engendrent haines, ressentiments, colères, frustrations et au final, sèment le désespoir et la mort. En vue, la victoire des populismes qui se nourrissent à ces deux mamelles.

6/ L’espoir n’est plus une option

La France y échappera-t-elle ? Se réveillera-t-elle de sa léthargie et sortira-t-elle de manière constructive de ses complaintes ? Evitera-t-elle les replis communautaires et les nostalgies mélancoliques ? Sortira-t-elle d’un pathos mortifère qui la plombe depuis tant d’années ?

L’élection présidentielle américaine qui est en train de se dérouler offre à la France une démonstration grandeur nature de la feuille de route qu’elle doit suivre si elle veut l'emporter sur les forces de destruction en présence. Elle doit reconnaître, moins timidement qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, les crimes du colonialisme et leurs effets durables dans la société d’aujourd’hui. Elle doit impérativement apporter des réponses techniques et technologiques, sociales, culturelles, à hauteur des enjeux du climat, de la lutte contre le manque d’éducation, la malnutrition, des progrès pour la santé, l’agriculture raisonnée. Cette politique d'un retour de l'Etat - mais un Etat 3.0, connecté aux énergies privées, culturelles, associatives - et d'une souveraineté non pas nationale mais européenne n'est plus une option. Il n’y a pas d’autre alternative pour embarquer la jeunesse et ceux qui la soutiennent.



[1] « Vive la crise ! » affichaient la télé publique et le journal Libération dans les années 80 avec un Yves Montand emblématique d’un optimisme béat typique de l’ambiance eighties. La France était alors confrontée à une première remise en cause brutale de ses fondamentaux industriels et économiques suite à ce qui avait été appelé « le choc pétrolier ».

[2] Selon un sondage ELABE, Les Français et les mesures sur l’immigration, pour BFM TV du 6 novembre 2019, près de 6 Français sur dix considèrent que « l’immigration et l’asile sont des sujets majeurs ». Au niveau de l’Union européenne, selon l’Eurobaromètre standard publié à l’automne 2019, l’immigration arrive en tête des réponses lorsqu’on demande aux Européens quels sont « les deux problèmes les plus importants auxquels doit faire face l’UE actuellement » (34% des réponses) devant le changement climatique (24% des réponses)

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