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Guadeloupe. Portrait-Biguine. L’autre Winny Kaona, chanteuse, écrivaine et souvent incomprise…

01 Oct 2020 Deborah Vey
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Pointe-à-Pitre. Vendredi 2 octobre 2020. CCN. C’est dans son chez-elle très cosy, que Winny Kaona de son vrai nom Andrée Monchéry, a accepté de nous recevoir et de nous parler de ce grand chantier qu’elle a entrepris depuis une cinquantaine d’année maintenant. Cinquième d’une famille de 9 enfants, c’est très jeune que Winny chante déjà pour les siens avec charme comme lui dira son père un jour. Sa rencontre avec la chanteuse Moune de Rivel, pour qui elle voue une véritable admiration, provoquera un bouleversement dans sa vie et marquera à jamais une étape décisive et importante de sa destinée. 

Qui mieux que Winny Kaona, connait Winny Kaona ?

WINNYSous cette silhouette menue, vêtue d’une robe longue et légère, d’un jaune éclatant, agrémentée d’un foulard au cou soigneusement noué, se cache une femme qui depuis 54 ans fait un travail extraordinaire pour faire connaitre la biguine et son histoire.

Elle doit avoir 9 ans quand pour la première fois, elle entend la voix de Moune de Rivel à la radio, et dit à sa Maman avec ses mots « Je veux chanter comme  « Femme de Rivel ! » - l’interdiction de s’exprimer en créole étant de rigueur. La réaction brutale de sa maman la sort de sa rêverie provisoirement, mais l’envie de chanter et de briller sur scène ne la quittera jamais.

Elle suit un parcours scolaire sans faute pour plaire à ses parents, poursuit ses études en France comme beaucoup et obtient diplômes et emploi pour exercer le métier d’assistante de direction de l’industrie et du commerce qui la fera voyager d’ailleurs jusqu’au Canada.

Seule dans son coin, elle continue à chanter et à écouter les interprètes en vogue du moment.

Elle prend le parti de mener les deux carrières de front, se choisit un pseudonyme, et finit un jour par croiser la route de Moune de Rivel, grâce à un ami.

Si au début de cette toute première rencontre le climat se veut un peu glacial (Moune de Rivel ira jusqu’à lui dire qu’elle ne donne pas ses chansons à interpréter à n’importe qui) l’atmosphère se détend, quand Winny interprète une chanson d’Al Lirvat «Sé-w menm ki lanmou » que Moune de Rivel acceptera d’accompagner au piano.

C’est une véritable explosion de joie quand cette dernière bondit comme une hyène de son siège, pour l’attraper et lui dire « Enfin, j’ai trouvé quelqu’un de mon pays, de ta génération qui pourra chanter mes chansons après ma mort ! ». Elle poursuit en disant « Demande-moi tout ce que tu veux !».

Ainsi commence cette histoire d’amitié, voire plus tard de filiation entre Winny Kaona et Moune de Rivel. Elles ne se quitteront plus.

Winny a le sentiment qu’elles ont eu le même destin, et peut-être, est-ce cela qui les a réunies ?

De Moune de Rivel, elle dit : « Elle m’a montré deux facettes de son âme. Elle a été très dure, comme moi je le suis, et elle a su donner beaucoup d’amour, comme j’aime à le faire également ».

Cet amour qu’elle voue à Moune de Rivel qui la considère comme sa fille spirituelle, jusqu’à remercier sa mère Emma publiquement de lui avoir donné sa fille, Winny Kaona le vit comme une véritable mission dont le rôle consiste à faire vivre et prospérer ce patrimoine culturel qu’elle lui a légué, mais aussi à le transmettre à son peuple.

Déborah Vey : Vous avez célébré le centenaire de Moun de Rivel en 2018 et vous faites au quotidien un travail important pour préserver notre patrimoine Biguine. Cependant qu’est ce qui fait qu’au 21ème siècle, la jeunesse semble vouloir s’en déposséder. Ne faudrait-il pas dépoussiérer la biguine et la mettre au goût du jour comme certains tentent de le faire ?

Winny Kaona : Vous savez ...c’est exactement le travail que je suis en train de faire. Le travail ne se fait pas essentiellement au niveau des déhanchements et des pas de danse. Il se fait par la connaissance. Il faut écrire des livres et expliquer pour que les jeunes puissent savoir et comprendre.

Le 14 août dernier alors que je donnais une représentation à l’Arawak, il y avait deux universitaires, Joël Raboteur et son épouse. A la fin du spectacle, ils m’ont dit « Ce que nous avons entendu là ce soir fait partie de notre histoire. Il faut venir à l’université pour en parler ».

Dans mon Cabaret Biguine intitulé « Le Bal nègre de la rue Blomet » c’est de ça qu’il s’agit.... S’il n’y avait pas eu la guerre de 14-18 et ces rescapés qui ne pouvaient pas rentrer chez eux aux Antilles, la biguine ne serait pas arrivée en France, et ce fameux « bal nègre » n’aurait peut-être pas été envahi par les intellectuels de Paris,ce qui a permis une plus large diffusion de la musique dite exotique et de la culture noire.

Néanmoins, L’Exposition Coloniale Internationale (1931) a joué un grand rôle dans la découverte par des millions de visiteurs de notre biguine, où l’orchestre de Stellio installé au Pavillon de la Guadeloupe, a enflammé l’exposition (…). Ces lieux sont devenus des institutions après la guerre.

Dans ce registre de transmission de la connaissance, Winny Kaona, a sorti deux ouvrages.

Le premier c’était « Anthologie de la Biguine » sorti en 2007, et inspiré du travail d’archivages, de collectionneur, chineur effectué par Jean-Pierre Meunier, musicologue français passionné de la musique créole, et propriétaire d’une quantité incroyable de vinyles, à partir desquelles il a, avec la maison de production « Frémeaux et associés », converti ces disques en coffrets de CD sur la biguine, accompagnés d’un livret explicatif en français et en anglais.

Le deuxième c’est « Cœurs biguine Moune de Rivel & Winny Kaona », paru en 2018 et consacré à la grande dame de la Biguine Moune de Rivel pour son centenaire, suivi en 2019 de « Moun a Bigin » rencontre avec 17 musiciens qui nous parlent de leur expérience avec la biguine.

C’est d’ailleurs cette même année où au cours d’une exposition de photos de Moune de Rivel, qu’elle organise à la Médiathèque du Gosier toujours dans le cadre du centenaire, qu’une jeune fille venue avec sa classe lui demande « Mais si Moune de Rivel t’a choisie comme héritière, qui sera ton héritière ? ». A cela, Winny lui répond avec douceur : « Peut-être pas mon héritière, peut-être mon héritier... ».

Bercée par une spiritualité profonde, Winny Kaona ne pouvait s’empêcher de repenser à ce jeune garçon croisé dans la précédente classe, âgé de 9 ans – coïncidence tout comme elle, jadis enfant - qui quelques minutes auparavant s’était mis à pleurer en découvrant l’exposition... il disait qu’Elle (Moune de Rivel) l’avait touché....

Quoiqu’il en soit, femme très active, Winny continue ce travail de transmission, notamment en se rendant disponible pour faire des propositions aux Collèges et Universités options artistiques.

Du haut de ses 68 ans qu’elle porte comme un charme, Winny Kaona, s’attèle désormais, dans sa mission de transmettre, à raconter la genèse de la Biguine, après l’avoir chantée pendant des années.

Sa maturité, et sa connaissance profonde du sujet, toujours bien documentée, lui donne ce droit légitime.

Son spectacle « 1924 ...tout commence » qu’elle présente en janvier dernier au Palais de la Culture Félix Proto aux Abymes, est l’une des 4 déclinaisons qui tournent autour de la biguine et du Bal Nègre.

Elle se produira en 2014 à la salle Georges Tarer avec « Le bal Nègre de la Rue Blomet » puis aussi en 2015 au Festival d’Avignon en compagnie de son pianiste et ami feu Roland Louis.

Ce n’est pas moins de 23 représentations de « l’Affaire Weiler » qui seront jouées et qui relate l’histoire de ce procès retentissant dont tout le monde parle en 1928 dans la capitale. Une héritière parisienne du nom de Jane Weiler décide de mettre fin aux jours de son mari Robert, un industriel qui aurait serré un peu de trop près, Fernande l’une des entraîneuses du fameux Bal nègre de la rue Blomet. 

Puis très récemment pendant les vacances, deux représentations à l’hôtel Arawak au Gosier « Cabaret Biguine Show :  L’histoire du Bal Nègre-».

Derrière toutes ces variantes de l’histoire de la Biguine, c’est aussi la vie des antillais de l’époque à Paris qu’elle retrace dans ses spectacles.

Fière de pouvoir dire qu’elle regorge de scénarii dans son coffre magique et de projets dans sa tête, avec audace Winny Kaona imagine déjà comment elle pourrait aller encore plus loin avec les étudiants de l’université.

Femme incomprise de la profession et de ses proches dit-elle du bout des lèvres, rien ne l’arrête, elle poursuit sa route malgré parfois le manque de moyens et de soutien.

Toutefois, une vive émotion et une douleur perceptible, la traversent quand elle évoque sa maman aujourd’hui partie, qui n’a pas toujours souhaité ni l’encourager, ni l’assister au cours de ses nombreux spectacles.

Pourtant Winny avait rempli le contrat en poursuivant ses études jusqu’au bout pour satisfaire le souhait de ses parents. Mais sa mère lui disait toujours « Ay chèché on travay pou-w fè».

Aussi, aux parents dont les enfants veulent embrasser une carrière d’artiste, elle leur dit « Vous n’avez pas à faire le choix de vos enfants, vous devez les accompagner car sans soutien ils peuvent faire des erreurs, mais sachez qu’ils sont là pour accomplir une mission ».

Cette phrase fait écho aux propos de son ami pianiste, feu Roland Louis qui l’avait accompagnée il n’y a pas si longtemps au Café Philosophie, et qui avait aussi lancé ce cri du cœur au public présent. Il était triste de voir un de ses plus brillants élèves désormais privé de sa passion, sur décision de ses parents qui ont décidé pour lui qu’il serait médecin au lieu de devenir le second Mozart que son potentiel lui permettait de devenir.

Chanteuse, comédienne, écrivaine, artiste peintre, poétesse et conteuse, Winny Kaona a tant de choses encore à raconter. Au moment où nous l’avons rencontrée, elle peaufine son prochain livre, qui sortira dans quelques semaines « Pays Biguine – Bouquet de notes oubliées », deuxième volet de l’Anthologie de la Biguine parue en 2007. Cet ouvrage met en valeur une vingtaine d’artistes guadeloupéens émérites dans le domaine de la Biguine et dont les titres ont parfois été oubliés. C’est une invitation à se réapproprier ces trésors qui nous permettent de revendiquer l’origine et la paternité de la Biguine.

Déborah Vey : incontestablement vous êtes une artiste prolifique au regard de tout ce que vous avez fait au long de ces 54 ans. Si ce n’est pas indiscret, sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Winny Kaona : Je ne peux pas en parler tout de suite, mais vous le saurez suffisamment tôt !

 

 

 

 

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