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Guadeloupe. 10 ans déjà ! Patrick Saint Eloi, l’homme qu’on n’oublie pas....

26 Sep 2020
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Petit-Bourg, Samedi 26 septembre 2020. CCN. C’était il y a 10 ans, quand l’annonce du décès de Patrick Saint Eloi a fait l’effet d’une bombe dans la communauté antillaise. Nombreux le savait très malade, certains l’avaient déjà même enterré, mais en ce 18 septembre 2010, la tristesse, les larmes et le chagrin ont enveloppé la Guadeloupe.  C’était comme une partie de nous-même qui s’en allait avec lui, tant la voix, la sensibilité de cet homme au travers de ses chansons, avaient touché nos cœurs à tous et ce quelques soient les générations. 10 ans plus tard, les chansons de Patrick Saint Eloi continuent de résonner en nous, et font partie de notre ADN musical. West Indies est sans doute le titre qui passe en tête du top 10 de la discographie de P.S.E, et que n’importe qui est capable de fredonner pour l’avoir entendu au moins une fois ! Que ce soit en radio, dans une fête de famille, en boite de nuit ou ailleurs la réaction inconsciente et épidermique est la même pour tous : quand une chanson de Patrick Saint Eloi démarre, elle nous replonge dans les bras de celui ou de celle avec qui nous avons lové et zouké pour la première fois sur ce son. Loin de nous l’idée de réécrire la biographie de Patrick Saint Eloi, que d’autres ont déjà écrite avec brio, nous avons souhaité évoquer l’homme et sa sensibilité, l’homme et sa simplicité, l’homme dans son rapport avec les autres, au travers du témoignage de ceux qui l’ont côtoyé de près.

1116148 1375336716027554 735530912 oPierre-Édouard Décimus, nous raconte qu’au début, c’est plus à travers Georges son frère avec qui il a 8 ans de différence, qu’il fait la connaissance de Patrick Saint Eloi. 

Georges et Patrick grandissent ensemble. Ils sont inséparables. Ils évoluaient déjà dans le groupe de Jean Zenarre à l’époque.

Puis Ils partent en France à peu près à la même période, et se retrouvent à Paris à jouer ensemble avec le groupe Vénus One où Patrick est le lead.

Ils mènent leurs vies, partent au service militaire, puis se retrouvent à jouer dans ce groupe avec Emmanuel Toussaint qui était le chanteur à la mode. Ça jouait bien ! Il y avait un groove dit-il.

Emmanuel Toussaint et son frère (manager), avaient réuni toutes les conditions pour que les artistes évoluent bien. Ils avaient monté un super studio de répétition bien équipé dans une cave parisienne.

Pierre-Édouard retrouve son frère Georges, et répète également dans ce même studio, ce qui lui permet de les entendre jouer. Il est littéralement charmé d’autant qu’ils jouaient une musique très élaborée en reprenant des titres des frères Dejean. Patrick évolue surtout à la batterie.

Nous sommes fin des années 70, Kassav arrive et Pierre-Édouard partage avec eux un grand appartement qui rapprochera les hommes et leur apprendront à mieux se connaitre. 

« Nous partagions beaucoup de réflexions spirituelles, et philosophiques. On se posait des questions sur le pays. Nous sommes devenus très proches avec le temps » dit Pierre-Édouard Décimus.

Il a déjà repéré les qualités de Patrick, mais il attend un peu. C’est à partir du troisième album qu’il le fait intervenir, un peu comme un Guest. C’est aussi à la suite de cela, que Patrick Saint Eloi sortira son premier album « Mizik Sé lanmou ». C’est la révélation !

Déborah Vey : Quand Patrick Saint Eloi décide de partir au bout de 20 ans comment le vivez-vous ?

Pierre-Édouard Décimus : Personnellement, je pense que c’était nécessaire pour lui, car il avait une telle créativité et Kassav était tellement normé qu’il aurait compliqué pour lui qu’il s’exprime pleinement ... Cela aurait été une frustration pour lui et son public je crois. 

Patrick avait beaucoup de choses à dire ! et s’il n’avait pas fait ce cheminement-là, nous aurions été privés de beaucoup de titres. Patrick c’était une pensée, une âme... C’est sans doute l’artiste qui fait l’unanimité.

Nous avons évoqué avec Jocelyne Beroard, sa rencontre avec Patrick Saint Eloi.

A l’époque elle travaillait un registre piano bar avec Roland Louis, et se retrouvait à venir répéter dans cette fameuse cave aménagée en studio. C’est là qu’elle fait la connaissance des membres de Kassav et donc de Patrick Saint Eloi. Ils la chambrent au début, la faisant passer pour une « snobeuse » alors qu’elle était simplement timide.

Seule femme lead du groupe, hormis les deux choristes, il faudra bien 6 mois pour qu’ils l’acceptent comme frères et sœur de la même communauté.

ebb9cb9e fe3a 4456 ad55 5746ba2068f5Jocelyne Beroard : Patrick était plutôt introverti. Il n’était pas du genre à se confier. Il vous écoutait, et savait être présent quand c’était nécessaire. C’était un homme d’une grande sensibilité, ce qui pouvait le rendre d’ailleurs susceptible parfois. Je me souviens que nous devions prendre beaucoup de précautions, marcher sur des œufs pour lui annoncer certaines choses ne sachant pas comment il réagirait. Après s’agissant de ses affaires personnelles, il était beaucoup plus proche de Georges et Jean-Philippe. Mais il savait qu’il pouvait compter sur moi car je l’appréciais, j’admirais sa façon d’écrire...

Quand Patrick vous écrivait une chanson, il venait avec un produit totalement fini que ce soit musicalement ou textuellement. Ces textes étaient beaux, et il n’y avait rien à retoucher.

Je crois que dans ce groupe, il y a toujours eu cette admiration mutuelle des uns et des autres dans ce pour quoi ils excellent le plus. 

Patrick était excellent dans les textes et l’interprétation. Nous pouvions discuter des tournures. Je savais que s’il était avec moi en studio et que je bloquais, il pourrait m’apporter quelque chose. Cette admiration réelle que nous avions les uns pour les autres a d’abord forcé le respect, renforcé l’assurance du groupe et l’a solidifié très clairement.

Déborah Vey : Et son départ, comment le vivez -vous ?

Patrick nous a parlé en fait à l’issu d’un concert que nous avions fait à ST PIERRE 

Il nous a dit : « je n’ai pas vu grandir mon fils... J’ai une fille et je veux la voir grandir ».

Il voulait passer du temps avec sa femme, ce que nous pouvions absolument comprendre, car nous sommes tous passés par là un jour de notre vie.

Partir tout le temps, c’est accepter de ne pas avoir de vie privée. Pour les hommes c’est peut-être plus simple parce qu’ils ont des femmes qui acceptent de rester à la maison, mais pour quelqu’un comme moi c’était compliqué. J’étais aux antipodes de tout avec Kassav.  J’ai tout loupé. Mais au final on reste parce que c’est notre vie et notre famille. Et une fois sur scène on oublie tout. 

Donc on a respecté son choix car nous comprenions tous. 

Nous sommes bien sûr restés en contact et nous sommes allés le voir à l’Olympia. J’ai compris d’ailleurs ce que ressent le public quand nous artistes, sommes sur la scène. J’avais la banane. On ressentait sa joie et son bonheur à donner tout ce qu’il avait. C’était palpable. C’était magique ! On ne pouvait pas lui en vouloir. C’était important qu’il vive cela d’autant que c’était ses dernières années. Il a pu pendant 8 ans profiter de sa famille, voir grandir ses filles, être sur scène tout seul, choisir ses répertoires, ce qui n’est pas rien ! 

Quand je fais le bilan de tout ce que Patrick a chanté comme chanson, je me rends compte qu’il avait abordé un panel de sujets qu’il avait développé tel que le viol, l’inceste, les Sdf etc... Patrick c’était la poésie, la jolie phrase qui va vous toucher... et en plus c’était un homme qui savait dire aux femmes ce qu’elles avaient envie d’entendre ...

Frédéric Caracas se confie à son tour...

Quand il est sollicité par Kassav, nous sommes en 1991. Il avait eu l’occasion de collaborer avec Patrick St Eloi par le passé sur quelques programmations, mais c’est vraiment avec son arrivée dans le groupe Kassav que les liens se renforcent, jusqu’au jour où Patrick va lui demander de réaliser son 3ème album.

C’est un vrai challenge. ! Il venait d’intégrer le groupe, donc une carrière en vue se profilait. Il gérait Champagn’, Koumbit et Zouk all stars en même temps. Ça faisait beaucoup, mais il a accepté de relever le défi. 702ccf66 45d2 47aa 9801 43239a25d0f4

Frédéric Caracas : après le succès de ce troisième album, Patrick m’a fait comprendre qu’il avait trouvé sa couleur musicale, ce qui lui permettait de se démarquer de Kassav sans pour cela remettre en cause tout ce que lui avait apporter Kassav.

Les tubes se sont succédés. Nous étions très complices et formions un vrai binôme.

C’était assez facile de travailler avec lui. Il arrivait avec sa guitare, sa mélodie et son texte. Moi de mon côté j’entendais déjà les arrangements, et quand je lui faisais une proposition, lui me répondait « Mais c’est exactement ce que je voulais ».

Il y avait une petite magie entre nous qui nous permettait de faire de belles combinaisons.

Ce qui me plaisait beaucoup chez lui, c’était sa façon de travailler qui consistait à me transmettre le message qu’il voulait faire passer. Il commençait par me raconter une histoire, puis ensuite il me remettait un texte, mais en réalité l’histoire était la source du texte. Il me suffisait de m’imprégner de tout cela pour trouver la musique qui se prêtait le mieux au texte. 

Déborah Vey : Dans ces textes, il abordait tous les sujets. Comment expliquez -vous cela ? 

Toutes ses chansons avaient un rapport avec quelque chose qu’il a vécu de près ou de loin. L’inceste, l’amitié, le pouvoir des hommes, celui qu’ils ont sur le bas peuple, la solitude, l’Amour. Beaucoup de personnes se sont inspirées de ses métaphores pour draguer des femmes.

C’était sans doute inconscient chez lui, mais il devait être connecté à quelque chose de plus puissant que lui. Il avait une belle âme. Il était capable de nous expliquer ce qu’était les choses essentielles de la vie.

C’était un être introverti, qui n’aimait pas déranger les gens. Il avait besoin de beaucoup d’espaces pour créer et il vivait dans sa bulle. Cela ne l’empêchait pas pour autant d’aller vers l’autre quand la connexion passait. 

Il ne vivait que pour sa musique et sa vision. Il était persuadé qu’il avait un destin et il a toujours pensé qu’il allait mourir très jeune. 

Du coup quand il a appris sa maladie, même s’il a fallu qu’il accuse le coup, il a su trouver le mental pour accepter ce combat-là.

J’ai été l’un des premiers à qui il a annoncé la nouvelle et je dois avouer que cela a été pesant pour moi pendant deux ans de garder ce secret. Mais il a su me donner cette force malgré tout pour accepter et continuer à travailler avec lui. Sa philosophie c’était « arrivera ce qui doit arriver ».

Déborah Vey : Comment expliquez-vous qu’il ait pu toucher autant de génération ?

Je pense que dans l’écriture de ses chansons il y avait une créativité qui n’existait pas encore dans l’espace musical des Antilles. Une forme de poésie créole, avec des mots qui pouvait nous toucher. Il utilisait notre langue maternelle avec une telle délicatesse que certains de nos artistes ont dû revoir leurs phrasés. Nous étions capables de visualiser les images sans vidéo.

De lui, Frédéric Caracas se rappelle qu’il adorait la nature, la pêche. C’était un exutoire et une façon de s’évader pour capter les vibrations de la mer. Le bruit de l’eau ou de ses clapotis entraient dans ses compositions. C’était sa façon de se ressourcer.

« Cet être là est unique » dit -il. « Dix ans plus tard, le temps est passé très vite mais c’est un repère qu’on ne perd pas. Son absence est profonde. C’était un guerrier, un ambassadeur de la langue créole et il était nécessaire qu’il se détache de sa famille musicale pour exprimer tout ce qu’il avait à dire. »

Au travers de ces trois témoignages, ressort inévitablement la sensibilité de l’être, l’amour que véhicule l’âme de Patrick Saint Eloi dans sa plus grande simplicité. Un homme vrai sans artifice habité par ses passions : la musique et la poésie.

Qui sait peut-être qu’un jour, ses textes comme « réabilitasyion », ou « lymiè », seront-ils étudiés par les élèves à l’école ?

 

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