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Guadeloupe. Kassav’ et ses 40 ans : Entre exploration du passé et retour vers le futur…

12 Déc 2019 Alain Maurin,
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Baie Mahault. Jeudi 12 Décembre 2019. CCN. A la fin de cette semaine, le groupe Kassav, sera revenu de la croisière « one shot » et sera ce samedi en concert à Baie Mahault. C’est d’ailleurs dans cette ville de la banlieue de Pointe à Pitre qu’en 1981 le groupe performa son 1er concert au début des années 80. Le concert du 14 cembre sera donc, le dernier du « Kassav 40 th Tour » pour la Guadeloupe. Il n’y a là rien de surprenant, car c’est bien en terre guadeloupéenne que le groupe culte et mythique du Zouk a vu le jour. Dans l’article qui suit, Alain Maurin, professeur des Universités en économie (Université des Antilles) mais c’est aussi un passionné de musique. Depuis des années, il est l’un défenseurs pour notre pays de la filière dite des Industries Culturelles (ICC). Elles sont pour A. Maurin, porteuses d’un vrai développement économique. C’est à ce titre qu’il analyse pour CCN le Kassav 2019.

maurinKassav est en tournée internationale en 2019 et fête par la même occasion son quarantième anniversaire. Au-delà de 40 ans, 2019 ne représente-t-elle pas aussi une année particulière, symbolisant un bouquet de faits à découvrir, à explorer et dont nous pourrions tirer de précieux enseignements ?

Dans cette optique, parler de Kassav’ en 2019 provoque encore bien plus de considérations positives que négatives mais amène aussi à des discussions dans pléthore de directions, en sentiments pluriels, échelonnés sur des extrêmes, entre passion, adoration, …, jusqu’à manquements, regrets, …

Certainement que les regards pluridisciplinaires devraient se multiplier et se croiser pour appréhender toute la portée du phénomène Kassav’ dans les sociétés guadeloupéenne, guyanaise et martiniquaise. Dans cette contribution, comme un titre de la playlist d’une station radio, notre durée limitée impose de se centrer sur un format court, nous conduisant à faire passer un refrain.

 

1/ Kassav' en animateur d’un bal de questionnements

Parler de Kassav’ c’est prendre du recul pour observer le passé, des origines à nos jours, et souligner combien le mot Record surgit commeJ. DEVARIEUX mot-clé pour résumer en ultra-court la vie de ce groupe musical qui a pris naissance en Guadeloupe pour ensuite devenir une icône antillaise, offrant le reflet de l’union de ces deux pays, Guadeloupe et Martinique et de leur complicité avec la Guyane. Record en nombre de tournées internationales car, c’est à préciser avec des chiffres, Kassav’ figure dans le peloton de tête des groupes français, comptabilisant le plus de concerts hors de son pays d’origine. Record pour le nombre de villes visitées par un même groupe français. Record pour le nombre de concerts joués dans des salles comptabilisant plus de 5000 places payantes. Record dans le nombre de concerts consécutifs joués à guichets fermés dans une grande salle. Record en nombre d’albums. Record en nombre de compositions déclarées auprès des sociétés de droits d’auteur. Record en nombre de récompenses obtenus par un groupe des Antilles-Guyane, notamment en nombre de disques d’or et disques de platine. Record sur le nombre de kilomètres parcourus pour aller porter la messe zouk dans les villes de la planète.

Parler de Kassav’ c’est ouvrir une boite de pandore et voir que ce nom est une sorte de dénominateur commun entre une multitude de thématiques relatives à la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et leur place dans leurs bassins géographiques. Il est en effet indiscutable que Kassav’ peut être appréhendé à travers diverses littératures et a déjà fait l’objet de nombreux travaux pour traiter d’interrogations importantes portant sur la langue créole, la littérature antillaise, l’histoire, la sociologie, la musicologie, l’industrie musicale, l’économie des festivals, la coopération régionale, l’intégration régionale, le patrimoine culturel immatériel, la politique culturelle, etc.

Parler de Kassav’ aujourd’hui dans cette année birthday de ses 40 ans, c’est forcément revenir sur le passé musical et repasser en mémoire les chansons qui ont été sources de sensation, émotion et satisfaction pour des centaines de milliers de fans dans nos pays- et plus largement pour des millions de consommateurs de zouk à travers le monde. Pour un non musicien mais simplement un mélomane, revenir sur le répertoire de Kassav’ c’est donner son ressenti qui ne pourra être que personnel mais qui rencontrera certainement des convergences avec d’autres appréciations. Il y a à dire que globalement, de nombreux titres de Kassav’ s’inscrivent dans une sonorité intemporelle, donnant à constater qu’ils sont d’une modernité incontestable. C’est le cas de nombre de leurs chansons qui vont même jusqu’à sonner plus jeune que les livraisons d’artistes des nouvelles générations. Il y a à noter que les lettres de noblesse de la musique zouk se sont amplement enrichies à travers le panel de titres issus des quelques dizaines d’albums de Kassav’. Il y a à se faire mal si l’on doit passer l’épreuve qui consiste à citer juste quelques titres représentatifs du catalogue monumental du groupe… Dans cet esprit, mon best of d’une quinzaine de titres serait structuré comme suit, en s’attachant à un ordre chronologique. Le titre Love and Ka Dance du nom du premier album sorti en novembre 1979. Cet opus qui propose la rencontre des sonorités funk, disco, tambours ka traditionnels et tambours Saint Jean s’est révélé avant-gardiste à l’époque et apparait surtout aujourd’hui comme bifurcation pour de nouveaux recommencements de la musique guadeloupéenne. La réédition de mai 2019 comportant la version internationalisée Africa encore trop inconnue en donne une illustration claire. Deuxièmement la chanson Kalkilé qui représente cette synthèse de la phase de transition de Kassav’, leur musique des années 1981 et 1982, profondément traditionnelle mais résolument tournée vers leur quête de modernité. Troisièmement la chanson My Doudou qui est en hymne à la joie, à l’amour, au voyage, à des envolées de notes, au mariage Guadeloupe-Martinique, etc. Quatrièmement, le titre Chwazi sur l’album 1984 de Jacob F. Desvarieux et Georges Décimus, l’album de la rupture, de l’accès à la grande audience. Cinquièmement, la composition poids lourd Se Pa Djen Djen de la période de consécration mondiale. Sixièmement le titre Avè'w Doudou de Jean-Claude Naimro en chant à l’amour, en musique d’évasion et de facilitation de la vie quotidienne. Septièmement, la chanson Sa Ki Ta La qui est une variante majestueuse dans la diversité du zouk. En huitième position Tan Pi où la sensibilité est à fleurs de peaux, où la femme antillaise est mise à nue, si vulnérable, si forte, si conquérante, … En neuvième sélection, Ou lé qui me laisse penser qu’il n’est pas donné au premier venu de composer une chanson qui paraît si simple, si intense, si puissante … La dimension technique n’est pas le facteur déterminant, ici Pierre-Edouard Décimus révèle à quel point il porte en lui le plus profond de la Guadeloupe et Jacob Desvarieux murmure haut et fort les facettes de nos îles paradis et de nos chances d’y vivre. En dixième et onzième choix, les titres Difé, Soupapé et Silans du douzième album, disque d’or également. C’est Kassav’ dans la démonstration que le zouk et les sonorités antillaises occupent un wagon à part entière du train musical mondial. En treizième et quatorzième unités, An Di Adié de l’album Euphrasine's Blues de Jacob Desvarieux et Edamizo de l’opus Messaj Kodé de Pierre-Edouard Décimus. C’est Kassav’ dans sa relation avec le gwoka, avec les musiques traditionnelles profondes des Antilles-Guyane, en haute valorisation du passé. En quinzième position enfin, Ou lé de Kassav’ et Toofan sorti en avril 2019 et qui interpelle toute la communauté musicale et l’industrie de la musique dans les Antilles-Guyane en s’accompagnant de questions fondamentales : quel devenir pour les musiques populaires de la Guadeloupe, de la Guyane et de la Martinique ? Quels projets pour structurer la filière économique de la musique dans ces pays ? Quelles options pour assurer la transmission de ce patrimoine immatériel ?

Parler de Kassav’ c’est traverser une grotte pour découvrir des joyaux, des surprises, des images, des textes, des innovations, des performances, etc. Justement, après le best of proposé ci-dessus, il va de soi qu’il serait plus complet d’évoquer un Top 20 ou même un Top 30 des compositions du groupe tant leur liste fait état d’un dénombrement de plus de 300 chansons, excluant les diverses versions des albums live. En vœu que l’on souhaite être point pieux, espérons que cette grotte cache une ou deux pépite(s) et, cerise sur le gâteau, un album, comme ce fut le cas pour Miles Davis et John Coltrane en cette année 2019. Immense surprise en effet pour le public de recevoir en 2019 leur dernier album, Rubberband de Miles Davis enregistré en 1985 et qui le propulse aujourd’hui encore plus loin dans la galaxie du Jazz et Blue world de John Coltrane, qualifié d’"objet volant mal identifié" par le critique de jazz Francis Marmande, enregistré en 1964 et qui confirme à tout jamais le statut de talent extra-terrestre du jazz. Evoquer ces deux dinosaures de l’excellence musicale dans ce texte ne relève point de l’excès, leur citation est arrivée de façon naturelle… Mais d’ailleurs, c’est au contraire ne pas rendre hommage à Kassav’ que d’oublier l’année 1987 avec les déclarations explicites de Miles Davis, « J'écoutais beaucoup la musique de Kassav', le groupe antillais qui joue la musique appelée "zouk. C'est un grand groupe. J'avoue qu'ils ont influencé certains titres de l'album Amandla »

 

2/ Kassav’ en miroir de la réussite des mutations de demain

DECIMUSLe consensus est de mise pour agréer les idées relatives à des régions RUP françaises sollicitées de plus en plus à déployer leurs ailes dans la prise en charge de leur propre développement économique, social et environnemental. Plus que par le passé, les contraintes se multiplient pour converger vers cette voie de la nécessaire montée en puissance de notre responsabilité . Les décisions successives de l’Etat central montrent bien que les régimes particuliers octroyant des moyens financiers aux acteurs de nos pays sont sous la récurrence de remises en cause. Du côté des autorités de Bruxelles, l’accès aux fonds européens est aussi sur un chemin en pente baissière.

Les conséquences pour la Guadeloupe et plus généralement pour les autres DOM sont désormais la nécessité d’inventer et de mettre en œuvre de nouveaux modèles de croissance de leurs filières économiques, de recherche de débouchés pour l’insertion professionnelle et l’inclusion sociale de leurs populations, de réponses pour le traitement de leurs plaies écologiques.

Dans cette optique, nous défendons l’idée que les DOM doivent véritablement s’inscrire dans l’adoption d’une stratégie de développement endogène et, parallèlement, en regard du poids de l’histoire et de leurs apports à la construction de la puissance économique française, se battre pour faire vivre la solidarité nationale.

Sur le plan des orientations à mettre en œuvre afin de donner corps à cette vision du développement, il est difficile de rejeter les hypothèses de fonder des espérances dans les valeurs économiques et sociales de la culture et, in fine, de faire occuper une place économique significative à ce secteur dans le PIB régional.

Dans le cas de la Guadeloupe, pour que se déploient des activités culturelles à même de créer un tissu économique et de générer de la valeur ajoutée à des niveaux appréciables, il importe de pointer du doigt que la dynamique musicale qu’elle connaît depuis plusieurs décennies doit se perpétuer, s’amplifier, se rationaliser et aller vers autant d’excellence et voir plus que ce qu’elle offre aujourd’hui.

La recherche de pistes s’impose dans le but d’identifier les voies pour y parvenir et, à ce stade de notre propos, le retour à Kassav’ est d’une logique triviale.

Parler de Kassav’ ici dans la problématique des choix de politique publique à l’horizon 2025-2030 invite à affirmer qu’au-delà du « Zouk La Sé Sèl Médikaman Nou Ni », les industries culturelles et créatives constituent une vaste zone d’opportunités pour cette Guadeloupe richement dotée dans les ressources sous-jacentes.

Parler de Kassav’ pour espérer du futur convoque nos pensées à plaider le principe d’une exception culturelle guadeloupéenne. Dans ces univers de fragilités que représentent les marchés du secteur économique de la culture et de la créativité dans les DOM, certains en proie à des menaces de disparition, le temps est sûrement venu pour questionner la possibilité de légiférer en introduisant des dispositifs spécifiques à l’égard des productions culturelles locales. Il faut se remettre en tête la politique adoptée jadis par la France et d’autres grands pays pour défendre leurs propres productions culturelles. Hier, ayant constaté que les industries audiovisuelles françaises risquaient de s’effondrer complètement en cas de libéralisation du marché des biens et services culturels, en particulier face à l’invasion des produits du cinéma et de musique américains, la France, en 1993, sous l’égide de son Président de l’époque François Mitterrand[1], avait défendu le principe de la protection de son marché des services audiovisuels et de la conservation de sa souveraineté en matière de politique audiovisuelle. Encore récemment face aux menaces de position hégémonique des géants américains de l’Internet sur l’exploitation commerciale de la numérisation du patrimoine écrit des bibliothèques, la France, par le biais de la politique dite de l’exception culturelle, était fortement impliquée dans le combat d’exclure la culture du champ des négociations commerciales. Cette règle de l’exception culturelle peut être définie avec les mots de Catherine Tasca, ministre de la Culture et de la Communication de l’époque : « C’est une politique qui consiste à tenir la production culturelle à l’abri des seules lois du marché et à affirmer le droit des États d’établir des mécanismes d’aide pour que leur culture trouve sa place sur la planète, même si ces mécanismes doivent entraver la libre concurrence».

Ainsi, parler de Kassav’ à la veille de la tenue d’un Congrès des élus départementaux et régionaux en Guadeloupe permet aussi de saisir l’occasion de la réflexion sur la faisabilité d’un cadre juridique pour la différenciation en faveur de son marché des biens et services culturels.

Parler de Kassav’ en 2019 c’est penser sincèrement au futur sous différents angles et, s’agissant de l’économie, il y a lieu d’entrevoir les perspectives favorables qui pourraient découler de la croissance de son secteur du droit d'auteur. Le confort du temps long pour passer à l’action s’effrite dans cette Caraïbe des îles en concurrence. Or, nos pays ont disposé et jouissent encore d’avantages comparatifs dans certaines disciplines des ICC…

DANSEUR KASSAVA côté des filières de la presse, du livre, du théâtre, de l’humour ou encore du cinéma, la musique constitue dans les Antilles et dans la partie île de la Guyane la locomotive des industries fondées sur le droit d'auteur. Dans ces régions de moins de 2000 km² et de moins de 500000 habitants, le volume de la création musicale s’est souvent situé à l’opposé de leur petite taille. Qu’elles soient profondément roots, spécifiques au carnaval, à la tradition de noël où en fusion avec d’autres genres, les musiques de Guadeloupe, Guyane et Martinique sont indéniablement sources de richesses. Toutefois, il est difficile de contester les constats de leurs niveaux de valeur ajoutée et de revenus qui demeurent en deçà de leurs potentiels. Pour traduire en actes ces derniers, la question du comment faire est sur la table depuis des années. Le droit d’auteur fait partie de ces leviers à renforcer pour y arriver. A titre de rappel, plus que les autres groupes, Kassav’ a fait l’objet d’appropriation illégale de sa musique. De notre point de vue, des lendemains qui chantent pour l’industrie musicale passent par l’optimisation des moyens de protection des intérêts des artistes locaux. Face aux actes d’accaparement du Zouk s effectués dans certains pays et de son recyclage en nouveaux genres pour être vendus à leurs populations comme musiques sui generis, les pouvoirs publics locaux des Antilles et la Guyane sont plus que jamais appeler à s’impliquer dans la défense des intérêts de leurs créateurs.

A. M.

Alain Maurin,

Professeur à l’Université des Antilles


[1] A la conférence de l’île Maurice en 1993 consacrée aux négociations commerciales multilatérales, François Mitterrand avait prononcé la phrase célèbre « Les créations de l’esprit ne peuvent être assimilées à de simples marchandises ».

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