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Nécro : Franck Valmont –Mimil est parti chanter dans les étoiles…

27 Juil 2017
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Paris. Jeudi 27 juillet 2017. CCN. À 87 ans, Franck Valmont vient de mourir à Paris. Un de mes derniers grands frères. Aîné aussi de nos artistes, auteurs et musiciens,  même s'ils sont trop nombreux à l'ignorer, dans ce monde que l'on veut oublieux tout ce qui n'est pas né de la dernière averse médiatique. 

Franck, né Félix Vaton, quitte la Guadeloupe au début des années 50. Comme beaucoup de jeunes il s'en va à Paris avec l’ambition d’apprendre un bon métier. Il est habile de ses mains, avec un sens du beau qui le pousse à se perfectionner dans la décoration d'intérieurs. Il touche aussi à l’art pictural en amateur. Parallèlement, sans aller à l’Université, il n'a de cesse de se cultiver, parce qu'il veut écrire des chansons et les interpréter en se démarquant du cliché des musiciens antillais confinés dans les rôles de bêtes de foire,  «manglous », comme il aimait à le dire.

Il s'inscrit alors au Petit conservatoire de la chanson de Mireille, rendez-vous très couru depuis 1955 par toute une génération de chanteurs en herbe. Mireille Hartuch, appelée tout simplement Mireille par le Tout-Paris, y fait la classe, forme les voix et l'interprétation. Ses cours vont donner lieu à une émission télévisée de 1960 à 1974. Un ancêtre des télé-crochets d’aujourd’hui, mais beaucoup moins nourrie par le business. C’est encore le Service Public de la Télévision qui se donne mission de former la relève. Toute une génération d'artistes encore connus, ou tombés dans l’oubli, y ont fait leurs premières armes : Alice Dona, Serge Lama, Pierre Vassilu, Yves Duteil, Françoise Hardy, Alain Souchon, etc...) Parmi eux Franck Valmont cherche ses marques. Après le negro-spiritual, il tente la chanson française « à texte ». Un peu chanteur de charme conformément à l'air du temps pour faire valoir sa voix grave. Il enregistre entre autres "Si si, disait l'oiseau"  qui fera figure de tube en Guadeloupe. Assez bon chic bon genre sur les ondes aseptisées de Radio-Guadeloupe, laquelle est pendant longtemps l’unique média public à l’époque d’avant la FM. Pour s’en évader, on capte cependant sur Onde Courte où l’on écoute, davantage qu’aujourd’hui, les nouveautés de la Caraïbe. C'est  par cette chanson que les très vieux auditeurs encore vivants s'en souviennent.

Toutefois, le « Francky » tel que j’en fais la connaissance  au début des années 1970, c'est celui d’une certaine rupture. Et puis, on ne se rencontre pas par hasard.  Quelque chose bouge dans l’émigration antillaise en France dans le sens de l’anticolonialisme. C’est mon beau-frère et ami, le regretté Gabriel Glissant qui me le présente. Gaby, d’origine martiniquaise-guyanaise, après avoir tenté le cabaret et le théâtre dans la pièce « La tribu », étudie le cinéma à l’IDHEC. Il tourne un court métrage de fiction pour son examen de promo traitant des désillusions d’un antillais émigré en France. Franck joue ce personnage et crée la chanson du film, qui commence ainsi : Sé rivé mwen rivé a Pari/ A Pari, a Pari nèg pa ka ri / Menm ou vwè yo douvan on pla diri… 

Ce même Gaby Glissant sera plus tard le réalisateur d’un documentaire-culte sur la grande grève des travailleurs agricoles de 1975 en Guadeloupe, « La machette et le marteau ». Franck, de son côté, avait aussi goûté au théâtre dans la comédie musicale "Irma la douce" avec Franck Fernandel, fils de l’autre (1967). Franck Valmont et Gaby Glissant participent tous les deux avec, entre autres, Robert Dieupart, Christiane Succab et Maxime Le Forestier débutant, à  l’aventure de la pièce de Med Hondo, « Les négriers » (1972-73) qui donnera lieu à un film de long métrage en 1979 intitulé «  West Indies ou les nègres marrons de la liberté ». Franck y était associé en tant que compositeur, avec Georges Rabol, il créée pour l’occasion la chanson « Maléré »

Le chemin que suit désormais Franck Valmont est illustré par une anecdote qu’il me racontait souvent. Georges Moustaki, avec qui il s'était lié d'amitié lui avait dit en substance : «  Pour le spiritual français on a déjà John William, pour amuseur exotique et chanteur de charme on a déjà Salvador, t'es pas eux, tu es toi. Écoute ton cœur, ta langue et ton rythme, pour être dans ton assiette ! ». Cependant, un des facteurs décisifs est le pays lui-même, la Guadeloupe. Franck, ancien des jeunesses communistes avant son départ, suit de près, avec un regard politique, la mutation qui s’opère depuis les massacres de 1967 : le regain des luttes ouvrières et paysannes du début des années 1970. Il y a de la révolte dans l’air, de la contestation politique et un rejet de l'assimilation par la mise en valeur de la langue créole et de nos musiques. Tous ces facteurs finissent par provoquer le déclic : Franck Valmont choisit son camp, sans pour autant s’inféoder à une chapelle, avec toujours un souci de liberté de parole. Il ne caresse personne dans le sens du poil, éternellement remonté contre ce qu’il nomme la « manglousterie »

C’est surtout  l’album intitulé « Franck Valmont with Synchro Rythmic Eclectic  Language » (vers 1974) avec des musiciens de valeur dont Jo Maka qui marque son vrai sillon. Les chansons comme  Maléré", "Mimile", "Wòch langlé", "Mwen sé la biguine" reflètent bien l'éclectisme du personnage, mais un éclectisme qui, du Gwoka à la biguine, accompagné de boulagèl ou de sonorités jazzy ne quitte plus la sphère afrocaribéenne. En dehors de cet album un de ses titres, Fanm, hommage à la femme, est repris par la grande guyanaise Josy Mass.

La célébrité est à l'horizon. Mais Franck Valmont est un cheval sauvage qui se cabre dès lors qu'on veut l'enfermer dans l'écurie d'une quelconque mode. Il reste « dans son coin » durant de longues années, pendant que déferle le zouk et qu'émerge d'un autre côté une forme d'intégrisme Gwoka. Le k...a manman toujours au bord des lèvres et prêt à fuser,  il passe chez certains pour un ringard, un « has been » aigri. Pour moi qui connais sa fidélité en amitié, son attachement aux valeurs de la liberté, je sais que rester digne en ce pays peut ressembler à cela aux yeux des putes de luxe faisant le lit d’une culture "kleenex " qu'on nous fourgue et refourgue pour nous éponger le front. Si jamais nous faisons trop d'efforts de la pensée.

C’est la SACEM en Guadeloupe, en lui décernant en 2001 pour l’ensemble de son œuvre, qui le rappelle au souvenir des guadeloupéens. Rony Théophile avait auparavant repris « Mimile » et « Mwen sé la biguine » à sa manière, plus légère. Plus tard, il y a trois ou quatre ans, c’est le groupe « Disonans » dans un album tentera de créer ce lien intergénérationnel où Franck, la voix déjà bien usée, reprend certains de ces titres. Toutes ces initiatives, pourtant pétries de bonnes intentions, ne parviennent pas à faire oublier l’album de 1974, culte à mon avis.

Dans un des titres, à ses débuts, Franck Valmont chantait « Je veux croire aux étoiles ». Il s’est envolé en cueillir quelques-unes. Et moi, qui reste encore sur la Terre, je forme le rêve que de jeunes talents revisitent, en y mettant la conviction et la grâce dont le pays a encore besoin, le meilleur de ses chansons. Les œuvres d’une vie d’artiste vivent au-delà de l’enveloppe charnelle de leur auteur, pourvu que les nouvelles générations contribuent à les enraciner dans une terre et une mémoire collective. Faute de quoi, pour citer en substance Serge Gaisnbourg : les tubes ne sont que de l’aluminium pour quelques cachets d’aspirine vite avalés.

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Frantz Succab

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Frantz Succab

Frantz Succab est un journaliste indépendant en Guadeloupe et est auteur dramatique et militant culturel -citoyen. Membre du Kolèktif pou Sové Gwadloup (KSG).

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