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Venezuela : Raisons et objectifs des faveurs accordées aux politiciens emprisonnés

08 Jui 2018
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Caracas. Vendredi 8 juin 2018. CCN/Bolivarinfos/Françoise Lopez/Maison vérité. Le Gouvernement du Venezuela a libéré 80 personnes arrêtées, accusées ou ayant fait l'objet d'une condamnation ferme. Cette mesure, selon le président Nicolás Maduro, a pour but la construction d'une autre ère politique pour le pays.

Quelques éléments essentiels :

Ces personnes avaient été arrêtées et étaient accusées ou avaient été condamnées pour avoir participé aux violences de 2014 et de 2017. Cependant, ce geste du Gouvernement vénézuélien ne concerne pas les auteurs matériels de violences qui ont provoqué l'assassinat de personnes.

Ceux qui ont été libérés ont reçu un traitement différencié parce qu'on a considéré que les délits commis l'ont été dans une situation d'échauffement pour des raisons politiques. C'est pourquoi il s'agit de politiciens prisonniers et non de « prisonniers politiques » comme on le dit. Bien que le Gouvernement ait réaffirmé que les « raisons politiques » ne donnent pas le droit de commettre des délits, ces libérations privilégient d'autres éléments de nature politique. La libération de Daniel Ceballos, l'une des plus remises en cause par les chavistes est une liberté conditionnelle avec obligation de se présenter devant un tribunal tous les 30 jours. Plusieurs des 80 libérés le sont sous ce régime. Il n'y a pas d'amnistie ni de liberté totale pour ce groupe. 

Ceux qui ont reçu ces faveurs ont participé aux violences à différents niveaux. Il est de notoriété publique que Daniel Ceballos et Ángel Vivas, en 2014, ont eu un rôle dans la prolifération de la violence. Ceballos, à la mairie de San Cristóbal, a eu un rôle important en donnant son soutien ouvertement aux guarimbas et Vivas, sur Twitter, a incité à assassiner des motards grâce à la mise en place de barrières en fil de fer barbelé. Ce sont les personnes les plus connues ayant bénéficié de ces faveurs. En même temps, ils font partie de la liste des anti-chavistes dont la libération avait été demandée et pour lesquels le plus de pressions ont été exercées sur le Gouvernement vénézuélien. Malheureusement, on a déposé sur ces noms un voile de légitimité et ont les a fait passer pour ce qu'ils ne sont pas. Pourquoi alors, le Gouvernement vénézuélien cède-t-il ?

Les violences de 2014 et 2017 se sont déroulées dans le cadre d'un plan pour briser les institutions vénézuéliennes et le pacte social contenu dans la Constitution du pays. C'est pourquoi Maduro a prévu de créer des mécanismes pour établir des ponts avec les agents de l'anti-chavisme dans plusieurs directions en même temps. En appelant au dialogue les ex-candidats à la présidence et en poursuivant le dialogue avec Javier Bertucci et avec les gouverneurs d'opposition qui sont les garants du processus. En prenant des engagements avec des agents anti-chavistes qui restent alignés sur la politique, il cherche à établir les relations nécessaires avec les acteurs qui ont été enclins à la violence pour renforcer la fracture de l’opposition.

A l'intérieur, le refus de reconnaître les élections présidentielles, le déplacement d'une partie de la direction anti-chaviste vers la promotion de pressions de l'étranger et la fragmentation tactique dangereuse des forces d’opposition jouent le rôle de catalyseurs pour de nouvelles violences au Venezuela. Maduro les anticipe. Il comprend que la non reconnaissance des élections présidentielles par une partie des acteurs du complot qui se trame à l'étranger, dirigé par les Etats-Unis, est un facteur qui encourage d'éventuelles violences. Il est donc particulièrement important d'établir des ponts et des voies pour remettre sur les rails de la politique tous les acteurs possibles. « Désarmer la guerre » en germe est une manœuvre transversale dans des moments difficiles pendant ces dernières années.

Bien qu'à diverses occasions, Maduro ait affirmé qu'il « ne peut pas y avoir de paix sans justice, » il est certain aussi qu'il a agi des 2 mains pour gérer le conflit interne provoqué par les anti-chavistes. D’une main, il a employé tout l'appareil de sécurité de l'Etat pour contenir ou éradiquer les menaces latentes mais aussi il a offert son autre main pour le dialogue, la réconciliation et la réparation. En ce sens, il n'y a rien de nouveau qui doive nous surprendre. Son rôle dans ces décisions a été marqué par un pragmatisme évident. Il a pris des positions inébranlables quand beaucoup disaient « il ne doit pas faire cela » et, à d'autres occasions comme celle-là, il a infléchi sa position quand beaucoup considéraient aussi qu'il « ne doit pas faire cela. » Pratiquement, le désarmement de la guerre en germe en soutenant la paix contre de nombreux pronostics a été une politique qui a prouvé son efficacité. 

Bien que la promotion d'une politique de rapprochement et de reconnaissance politique de l'adversaire en faveur de la paix avec les acteurs anti-chavistes vénézuéliens puisse être très importante pour la politique intérieure et le climat du pays, il est certain que les aspirations pourraient aller bien au-delà de ce domaine. Un rapprochement avec le plus de secteurs possible est nécessaire pour tendre d'autres ponts vers d'autres instances qui se trouvent à l’extérieur du pays.

La libération de l'Etasunien accusé d'espionnage et de terrorisme Joshua Holt a précédé cet ensemble de faveurs accordés à des condamnés pour violence politique. C'est, en fait, la plus importante si nous comprenons que le but essentiel de cette nouvelle étape de rapprochement vise à établir des relations avec les acteurs étrangers à Washington.

Le blocus politique et économique du Venezuela se renforce. Il se développe et prend de nouvelles formes dans une escalade continuelle dont il est difficile de prédire les conséquences à moyen terme. Pour essayer d'atténuer et de rompre le blocus, il a fallu établir des mécanismes non conventionnels après avoir épuisé les autres possibilités. Et les particularités du Gouvernement Trump ont beaucoup à voir avec cela.

Si nous regardons à l'intérieur, il y a des particularités essentielles comme le déplacement de Thomas Shannon, qui fut un interlocuteur habituel du Venezuela, le démantèlement de la bureaucratie du Département d'Etat lui-même dans la formulation de sa politique envers l'Amérique Latine et l'ascension de Marco Rubio comme agent de coordination de cet espace public. Cela suppose l'apparition d'une nouvelle bureaucratie erratique et lunatique à l'image de Trump. Une chose qui, bien qu'elle se soit traduite par une politique néfaste et agressive contre le Venezuela, crée aussi de petits espaces pour manoeuvrer étant donné que toute cette structure a aussi un schéma de changement de ton et de modification de positions. Ca a été un élément caractéristique de la gestion de Trump sur différents fronts. 

Maduro a dû profiter de la moindre opportunité pour établir ces ponts. La libération de Holt est venue du sénateur Bob Corker en personne, le plus haut responsable de la politique étrangère de Washington au Sénat. Un personnage qui, bien qu'il ne soit plus sénateur pour longtemps (il ne peut pas être réélu sénateur), continue à être un acteur de poids dans la bureaucratie interne des Etats-Unis. Bien qu'il n'y ait pas d'informations publiques concernant les rencontres entre les chavistes et les acteurs de la politique étasunienne, le premier blocus que Maduro cherche à rompre est celui imposé par des acteurs très agressifs avec lesquels on aurait beaucoup de mal à créer le moindre espace de dialogue et grâce auxquels le blocus du Venezuela a été durci et cela a contribué à l'annulation des négociations entre la Maison Blanche et Miraflores.

On note la présence de sénateurs comme Marco Rubio, Robert Menendez et Ileana Ros, des anti-castristes extrémistes à présent anti-chavistes qui ont joué le rôle de lobby modulateur et de barrage infranchissable dans les relations des Etats-Unis avec le Venezuela. Des membres d'une conjuration dans laquelle des personnages comme Luis Almagro, Julio Borges et même Juan Manuel Santos, sont des personnages secondaires. Avec le sénateur républicain Corker, Maduro a ouvert une petite porte qui, même si elle est éphémère, est très importante en ce moment.

Si nous regardons les actions de la direction du chavisme dans leur ensemble, nous comprendrons que ces libérations ne sont pas « toute » leur politique de création de ponts. C'est une pièce clef dans un ensemble. La défense, hors du Venezuela, de la transparence et de la légitimité des dernières élections, les rapprochements avec des dirigeants anti-chavistes, l'ouverture d'un nouveau dialogue économique interne, tout va dans le même sens : contrôler la vie politique interne pour obtenir la désescalade du siège de l'étranger.

Le langage de la Maison Blanche a été : « Le Gouvernement du Venezuela doit rétablir la démocratie, revenir à la démocratie. » Le qualificatif de « dictature » appliqué au Venezuela est téméraire et typique de la politique étasunienne de mauvais goût. Cependant, il y a des élégances que nous devons souligner. L'une d'entre elles est l'apparent « non sens » qu'il y a à demander qu'un Gouvernement dictatorial rétablisse la démocratie, pas un autre Gouvernement mais le Gouvernement actuel. Peut-être les Etats-Unis attendent-ils des concessions du Venezuela ? Laissent-ils délibérément des brèches dans leur discours ? Que suggère le Gouvernement étasunien ?

Souvenons-nous de certaines leçons de l'histoire de la politique étrangère. Même les pays qui ont survécu dignement à des décennies de sanctions nord-américaines comme Cuba ou la Corée du Nord ont affirmé à de multiples occasions que ces blocus avaient été terribles. Ce sont aussi des pays qui, sans s'agenouiller, ont insisté avec véhémence et ouvertement sur la nécessité du dialogue avec leurs agresseurs. Mais il faut aussi souligner qu'il n'ont pas soutenu, absolument, toutes leurs positions face à leurs agresseurs. Ils ont fait des concessions.

Le dénominateur commun entre ces pays malgré la distance qui les sépare et leur situation, est que tout chef d'Etat d'un pays sous blocus doit agir avec rigueur pour le briser en partant de la tragique réalité que dans la structure financière mondiale, les pays qui n'ont pas l'hégémonie ont très peu de marge de manœuvre et qu'on ne connaît pas un seul pays au monde qui ait été « sauvé » du blocus étasunien par une puissance qui s'oppose aux Etats-Unis en faisant autre chose qu'apporter de l'aide, du soutien ou faire des gestes. Tout pays sous blocus navigue dans ses propres eaux, à sa propre charge et sans compter sur des solutions miracles apportées par d'autres acteurs étrangers. Maduro le comprend.

La mise en place d'une politique étrangère efficace pour établir des ponts avec ceux qui dominent la scène à l'étranger et font pression sur le Venezuela ne sera possible que grâce au développement d'une dynamique cohérente et polyvalente. La politique étrangère n'est pas le lieu du consignisme et du réductionnisme politique. Ce domaine de la politique est marqué par des éléments antérieurs, des intérêts et des facteurs à négocier. Le Venezuela a beaucoup de cartes à jouer et des éléments favorables. Pour cette raison, il a entrepris d'essayer de renverser l'ensemble de situations insoutenables ou politiquement ingérables qui se sont crées à long terme. Cependant, Maduro comprend que bien que ce soit un effort à faire, il n'a aucune garantie. Il s'agit d'une lutte de longue haleine.

 

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